2012-02-05

Colombie: On emprisonne la voix de la liberté !

Pour Angye Gaona

Entretien avec le poète André Chenet


Angye Gaona  Le nombre de personnes emprisonnées, de part le Monde, pour des raisons arbitraires est en augmentation. Malgré les protestations et les actions désintéressées les dictateurs bafouent, avec  un malin plaisir et une sorte d’impunité temporaire, les droits les plus élémentaires de la personne humaine.

Devons nous nous résigner, fermer les yeux ou combattre cet éternel ennemi qu’est le pouvoir absolu ?
On me répondra que le nombre de bafoués, d’incarcérés, de torturés est tel que toute action de résistance ou de simple dénonciation est vaine. Il est vrai que l’on est parfois anéanti lorsqu’on considère la faiblesse de nos moyens face à l’arsenal impressionnant dont disposent les tyrans.

Il reste que ces derniers misent justement sur notre découragement car ils craignent, plus que tout autre, la dénonciation publique qui risque de les faire apparaître pour ce qu’ils sont : des ennemis définitifs du long processus de civilisation qui débuta dès que l’homme se mit à peindre, à chanter ou à honorer ses défunts.

Eux mutilent les chanteurs, confisquent les outils des peintres et ne rendent même pas les dépouilles de ceux qu’ils font disparaître !

Symbole d’une humanité en souffrance, nous braquons aujourd’hui le projecteur sur Angye Gaona, poète de grande renommée, que les autorités colombiennes ont incarcérée de janvier à mai 2011 pour ses prises de position en défaveur du système politique.  Son procès a débuté le 23 janvier de cette année.



L’opinion publique semble s’intéresser de plus en plus au cas d’Angye Gaona, poète et journaliste colombienne emprisonnée…Peux-tu m’en dire un peu plus sur elle ?

    Angye Gaona a été incarcérée une première fois en janvier 2011 alors qu'elle franchissait la frontière séparant la Colombie du Venezuela où elle s'était rendue pour acheter des livres et des CD. L'État colombien veut la faire taire pour maintenir secret un génocide qu'elle dénonçait à travers sa poésie et ses articles.
Elle a été arrêtée pour avoir osé témoigner, à travers ses interventions poétiques et au nom de son peuple, pour que son pays retrouve sa dignité et la notion de justice car en Colombie l'Etat considère que la liberté d'expression est un crime.

Mais qui est plus précisément Angye ?

Angye Gaona est née le 21 mai 1980, à Bucaramanga et a fait des études d'Espagnol et de Littérature à l'Université Industrielle de Santander. C'est une créatrice, une tisseuse de rêves entre les peuples, très engagée socialement et impliquée dans le développement culturel: elle fait partie du comité organisateur du Festival International de Poésie de Medellín et élève sa petite fille Azalea, âgée de 6 ans car c'est, avant tout, une femme éprise de liberté.

Pourquoi Angye a-t-elle été inquiétée ?

    Après 4 mois d'emprisonnement (de janvier à mai 2011) sans qu'aucun chef d'inculpation n'ait été prononcé à son encontre, elle a été remise en liberté avec interdiction de quitter le territoire national. Quelques temps plus tard, elle a reçu une convocation du Tribunal de Cartagena de Indias situé à 6h de voiture de chez elle, où ont commencé les audiences d'un procès qui durera probablement plusieurs mois.

Mais que lui reproche-t-on exactement ?

Elle est accusée de rébellion et de... narcotrafic. Ce dernier délit, qui d'emblée fait d'elle une criminelle, participe de l'arsenal stratégique du pouvoir lequel préfère ignorer le délit d'opinion politique. Ceci lui permet de nier l'existence des milliers de prisonniers politiques croupissant dans les geôles. En attendait , Angye risque vingt ans d’emprisonnement !

Peut-on espérer un procès où les droits de la défense soient garantis ?

Avec une Justice qui est au service de la ploutocratie étatique, cela me semble difficile…En effet, le pays dispose bien d’une procédure et d’articles de lois mais ceux-ci sont systématiquement détournés et les défenseurs souvent inquiétés ou réduits au silence.

Si je comprends bien, il y a pas de quoi être optimiste sur la suite de la procédure…Comment Angye réagit-elle ?

Angye est d’un courage extraordinaire. Elle est innocente et son innocence est son flambeau. Elle fait montre d'une volonté de vaincre et d'une joie de vivre étonnantes d'autant plus qu'elle ne peut que très difficilement subvenir à ses besoins et à ceux de sa petite fille.

Peux-tu nous rappeler brièvement le contexte politique dans lequel baigne cette affaire ?

La Colombie est devenue sous la présidence de Alvaro Uribe (2002/2010), la base militaire des USA en Amérique Latine et est aujourd'hui considéré comme le pays le plus violent du monde (taux d'homicide de plus de 75/10 000 habitants) et les inégalités sociales y sont criantes et dépassent de loin tout ce qu'on peut imaginer en Europe.

Il y a environ 4 millions de réfugiés résultant du déplacement en masse des populations. Les opposants au régime sont systématiquement traqués, voire éliminés. Chaque année le nombre de crimes et de personnes disparues augmente vertigineusement (plus de 5000 disparus rien que pour l'année 2008).

Par ailleurs, la Colombie est le premier producteur mondial de cocaïne. Depuis la fin des années 60, le narcotrafic, le crime organisé, les paramilitaires d'extrême droite souvent à la solde des grands propriétaires terriens, les guérillas maintiennent le pays en état de guerre intérieure permanent.

On évoque aussi souvent un système totalement corrompu…

La corruption gangrène l’ensemble de la société: politique, justice, police, armée... L'extrait d'un article du reporter André Maltais, datant du 23 janvier 2009 est sans appel :
"L’État serait responsable des trois quarts des meurtres, soit par perpétration directe de la police et de l’armée (17.5%) soit par tolérance ou appui à des groupes paramilitaires (57.9%).
La coalition signale aussi une augmentation de 67,1% des exécutions extrajudiciaires perpétrées par les forces publiques colombiennes durant le quinquennat Uribe (1122 cas) par rapport à la période 1997-2002 (669 cas)."

Le président en exercice ne s’était-il pas engagé à assainir la situation ?

    Bien que l'actuel président Santos, élu en 2010, se soit engagé à améliorer la situation des Droits de l'Homme, les arrestations arbitraires et la répression des opposants (syndicalistes, étudiants, intellectuels...) n'en continuent pas moins. Ainsi, il se pourrait que le jugement d’Angye Gaona, qui a débuté le 23 janvier dernier, représente à cet égard un test pour les observateurs internationaux des Droits de l'Homme.

Encore faudrait-il que le mouvement international qui s'est formé spontanément pour sa défense, ne relâche pas la pression.


Tu comptes donc beaucoup sur l’action des comités de soutien ?

 Tout à fait et c’est aussi le sentiment des avocats d’Angye. En fait, ils se montrent plutôt pessimistes quant à l'issue du jugement et n'ont pas manqué d’encourager notre initiative à mettre sur pied un comité international de soutien. A ce sujet, Angye Gaona est quotidiennement en contact avec la poète argentine Cristina Castello, ma compagne.
Afin de faire connaître nos actions en faveur d'Angye dans les pays francophone nous avons également créé un blog "Angye Gaona ou la liberté à titre-d'ailes" à l'adresse: http://angyegaona.blogspot.com/
Sur le blog "Les risques du journalisme" de Cristina Castello, on trouve les mêmes contenus en plusieurs langues.
adresse: http://les-risques-du-journalisme.over-blog.com/ (aller à "Pétition Angye Gaona liberté! )

Je crois savoir que la mobilisation touche beaucoup de pays…

    Des centaines de poètes du monde entier ont créé des comités de défense dans leurs pays respectifs, des écrivains renommés, des militants de défense des Droits de l'Homme en ont fait de même . En France, la plupart des journaux alternatifs sur le Web ont fait circuler l'information.

Jusqu'à présent, les grandes organisations humanitaires attendent que les avocats d'Angye leur fassent parvenir des documents détaillés avant d’intervenir mais nous déjà avons reçu de quelques unes d'entre elles un soutien moral fort. Nous espérons qu'elles pourront nous relayer très rapidement car nos moyens sont vraiment limités.

Le combat n'en est qu'à son commencement. L'essentiel pour l'instant est que les autorités colombiennes réalisent qu’Angye n'est pas isolée et que de différentes régions du monde parviennent des protestations et des messages de solidarité

Concrètement que préconisez-vous pour ceux qui veulent s’impliquer pour défendre Angye ?.

Dans une première phase, nous préconisons d'envoyer une lettre recommandée au juge et un message e-mail à l'ambassade de Colombie, avec un e-mail de confirmation à Cristina Castello
(castello.cristina@gmail.com)

 






2012-01-24

Entretien avec Emmanuelle Caminade
animatrice du blog « L'or des livres ».

l-or-des-livres-blog-de-critique-litteraire.over-blog.com


l'or des livres  Emmanuelle Caminade se définit elle-même comme une jeune retraitée de l'Education nationale. Désormais libérée de ses obligations professionnelles, elle conserve une passion intacte pour la littérature et a découvert, il y a peu, la production insulaire.

Le regard qu'elle porte sur cette dernière, même si elle avoue ne pas tout connaître, est particulièrement intéressant car il s'agit d'une approche distanciée mêlant une grande empathie et un authentique sens critique. Il va de soi que ses propos font souvent des remous mais ils demeurent appréciés par les auteurs qui, à plusieurs reprises, lui ont rendu hommage pour sa lucidité et son « parler vrai ».

Vous vous intéressez à la production littéraire insulaire et intervenez assez souvent sur les blogs et les sites pour donner un point de vue très perspicace et très personnel, pouvez-vous nous dire d’où vient cet intérêt pour notre littérature ?

Cet intérêt est vraiment récent mais il puise loin ses racines : dans ma passion pour la littérature d'abord, et dans ma découverte d'un petit village du Cap corse assez     authentique il y a 30 ans ( nous avions même sérieusement envisagé avec mon mari de nous installer en Corse une fois à la retraite...)
Ce n'est qu'en 2009,  quand François-Xavier Renucci m'a contactée, suite à ma chronique de Un dieu un animal de Jérôme Ferrari ( un livre que je n'avais même pas choisi qui m'avait été proposé à la critique par un de mes contacts de Mediapart ) que j'ai découvert, via Pour une littérature corse,  une production littéraire insulaire dont j'ignorais totalement l'existence. Sans doute, une partie de cette littérature rencontre-t-elle ce que j'aime en littérature et en Corse, et puis comme mon blog ne cherche pas à coller à l'actualité médiatique dominante et privilégie au contraire les livres et les auteurs  moins connus ou méconnus, j'ai particulièrement de quoi faire en Corse !

Si vous aviez à qualifier cette littérature «émergente» que diriez-vous ?

Avant de répondre, il faudrait peut-être préciser nos termes: «production littéraire» ne résonne pas tout à fait pour moi comme «littérature» que j'entends de manière plus restrictive. Et puis  le qualificatif «insulaire» s'applique-t-il a l'auteur ( à son lieu de résidence ou à son origine ? ) ou au lieu de publication ?

Par ailleurs, si mon blog s'intéresse à cette littérature, elle ne représente qu'une part de mes activités littéraires et je lis et chronique surtout des romans –  mais  rarement des romans policiers ou historiques -,  des nouvelles ou de la poésie. De plus, je n'ai aucune idée de la production littéraire, sans doute minime,  strictement corsophone.
Aussi, ne suis-je pas forcément la mieux placée pour caractériser cette «littérature émergente»!
Cela dit, je suis quand même frappée par la vitalité et la diversité de la production littéraire en Corse, par le nombre de personnes qui écrivent et le nombre de petits éditeurs au regard de la densité de la population.
Mais il ne me semble pas très difficile de se faire éditer dans l'île, ou du moins les critères de certains petits éditeurs ne me semblent pas toujours prioritairement littéraires ... Alors cette vitalité me paraît à la fois un facteur positif et négatif, un terreau qui facilite l'émergence d'une vraie littérature mais opère aussi un certain nivellement, d'autant plus que la critique insulaire - au sens large, sites web compris - ne joue pas son rôle ( et les quelques tentatives faites sur la toile ne sont pas couronnées de succès ...)

Visiblement, on n'aime pas trop dans l'île voir émerger des individualités de talent, on se serre les coudes, on joue plutôt collectif et solidaire ... Sans doute est-ce en partie pour cela qu'on n'ose pas souligner les faiblesses ou les déficiences d'un livre - croyant  peut-être qu'en critiquant un livre on attaquerait  un individu - et, surtout,  on ne met pas en avant  des livres remarquables très prometteurs, ce qui peut décourager leurs auteurs ( je pense, entre autres, à Codex corsicae de Xavier Casanova dont on  aimerait voir le talent se concrétiser dans d'autres livres... )
Donc cette littérature émergente se caractérise également à mes yeux par sa fragilité  : le talent n'est pas assez encouragé et les  écrivains  ne peuvent pas compter sur une reconnaissance insulaire pour faire valoir leur talent à l'extérieur !

D'après vous, existe-t-il une autre région de France où les choses se passent d'une manière différente ?

Question à la formulation un brin provocatrice, me semble-t-il !
La Corse n'est pas «une région de France» comme une autre et on ne peut ignorer sa spécificité ( historique, culturelle, linguistique...) renforcée par son insularité. Et puis il faut ajouter aussi ses paysages dont la beauté prend souvent une tonalité «métaphysique», le tout  influant forcément sur  la production littéraire locale. (On pourrait à la rigueur tenter un parallèle avec la Bretagne mais je ne connais pas du tout la situation dans cette région.)
Si on prend, par exemple, le département de l'Indre, je doute que la production littéraire y ait la même vitalité et que l'on puisse espérer voir émerger une littérature indrienne !

Certes, partout en province, la critique dans la presse locale  se réfugiera dans le silence, l'autocensure  ou la complaisance envers les notabilités. Mais il me semble que globalement sur le continent on a plutôt tendance à mettre en avant ses «valeurs» locales et que la critique est quand même plus  «décomplexée».
Dans les  villes ou les villages de la Drôme provençale où je réside, comme dans ceux du Vaucluse voisin, les écrivains résidant dans la région sont  mis à l'honneur, notamment dans les librairies et les bibliothèques.
Et je ne sais pas comment fonctionnent les cafés littéraires en Corse, mais je peux vous dire que dans celui de Sainte-Cécile-les-Vignes ( un petit village du Vaucluse) qui réunit toujours une cinquantaine de participants ayant pour la plupart lu le livre, les rencontres littéraires en présence de l'auteur n'interdisent pas la formulation de critiques sur son livre ni les désaccords et les débats entre les participants,  sans que cela soit vécu par quiconque comme une agression individuelle ou des rivalités d'égos...

Ce thème de la critique qui ne serait pas totalement libre en Corse en raison de l'interconnaissance des uns et des autres est effectivement bien présent sur les sites et les blogs littéraires mais y-a-t-il au niveau national (c'est à dire parisien) une critique qui soit chimiquement pure ? N'y a-t-il pas, à ce niveau, des réseaux de complicités ou d'inimitiés qui masquent les vrais débats sur un ouvrage ? Au fond sans nier totalement ce que vous avancez, je me demande si cela est si important....

Peu de critique professionnelle chimiquement pure en effet au niveau national, «parisien»,  tout le monde le sait, mais au niveau de la critique « amateure », variée et foisonnante ,   qui prend une importance croissante sur la toile, la différence est flagrante. La vitalité de la critique sur les sites littéraires insulaires - ou consacrés à la littérature insulaire - est bien inférieure à celle de la production littéraire en question.
Alors que les critiques et les échanges contradictoires «sérieux» – et pacifiques ! - sont nombreux sur les forums littéraires continentaux qu'il s'agisse d'écrivains renommés ou non, et dans une moindre mesure sur les blogs – plus personnels et de ce fait parfois moins aptes à accepter la critique de leurs opinions . Tout vaut mieux que le silence ! Ainsi, je trouve consternant, par exemple,  le silence assourdissant sur Un lieu de quatre vents  de FXR Renucci et je constate que ceux qui déplorent le silence sur leurs propres livres sont peu enclins à parler de ceux des autres ...

Je pense qu'il ne faut pas négliger la blogosphère pour l'avenir. D'ailleurs les petits éditeurs sollicitent de plus en plus les blogueurs  et même les grands intègrent la blogosphère dans leur revue de presse - c'est un signe. De plus, les éditeurs ont tendance maintenant  à «googleliser» les écrivains ayant déjà publié qui leur proposent un manuscrit. Personnellement, je puis témoigner qu'un écrivain encore confidentiel que je soutiens a réussi ainsi, grâce aux articles élogieux de la blogosphère sur ses livres précédents – en complément bien sûr de son grand talent – à obtenir un contrat ...
Donc c'est important et il y a quelque chose à faire, à mon sens, au niveau de la critique en Corse.  Mais cela me semble dépasser le domaine strictement littéraire : oser critiquer , savoir recevoir la critique autrement que comme une agression individuelle malveillante... La critique, le débat, la remise en cause,  en littérature et dans la vie en général,  me paraît être  quelque chose de plus sain et fortifiant  que l'hypocrisie du silence qui, de plus, peut s'avérer encore plus douloureuse ou du moins  décourageante.

A plusieurs reprises sur le site: Pour une littérature corse  la définition même de cette catégorie a été abordée sans jamais trouver une réponse satisfaisante. A quoi attribuez-vous cette véritable obsession d'une définition qui semble se dérober à l'analyse. Par  la même occasion, dites-nous si pour vous existe une littérature corse, une littérature de l'île de Corse ou tout simplement une littérature en langue corse....

Vraiment, je ne comprends pas  cette obsession, les Corses sont peut-être mieux placés que moi pour savoir ce que révèle ce symptôme ! Et la définition qui a fini par être concoctée pour plaire à tous ne facilite pas la discussion puisque chacun met toujours dessous quelque chose de différent...
Pour moi, il n'y a qu'une littérature  et les distinctions  sont avant tout  des facilités de classement ou  des guides pour le lecteur. La seule  distinction  réellement importante  à mes yeux est celle de la langue – un critère essentiellement littéraire, la matière que travaille l'écriture -  car il est bon de savoir s'il s'agit d'une traduction, un livre traduit étant toujours un livre différent. L'idéal serait de pouvoir lire tous les livres en V.O.!  Donc « littérature corsophone » revêt pour moi un sens.

Quant à savoir, dans la littérature francophone,  s'il s'agit de littérature corse, martiniquaise, sénégalaise ou algérienne,  cela n'a d'intérêt qu'en référence à un imaginaire marqué par plusieurs  cultures. Cela étant, dans le monde actuel, nous avons tous un imaginaire pluriculturel mais certains ont peut-être, à l'intérieur de celui-ci,  un imaginaire biculturel ou triculturel plus prégnant. Ces distinctions peuvent alors être enrichissantes, permettant de mieux comprendre certaines situations locales ou nationales  et  reflétant   une «universalité» qui n'est pas désincarnée.

Au final, et même si cela est difficile car vous l'avouez vous-même, vous ne connaissez pas tout de la production insulaire, quelles lignes de force semblent s'en dégager

Ce qui me semble étonnant – mais pas tant finalement car la culture comme les paysages corses me semblent y prédisposer... -,  c'est l'importance de la poésie dans cette production littéraire,  sa qualité et aussi le nombre de jeunes prenant la relève. Pour les romans et nouvelles, même si j'ai lu un bon nombre de livres, ces derniers  concernent majoritairement 3 auteurs - certes assez différents (J. Ferrari, J.-P. Santini et M. Biancarelli -, ce qui me semble un peu faible pour dégager sérieusement des lignes de force,  même si je peux  trouver quelques  thèmes ou caractères assez récurrents ( l'importance de l'histoire, la « présence » des morts, de la beauté des paysages , un attachement à certaines valeurs « spirituelles », une critique lucide du monde actuel , un refus du conformisme et des hypocrisies et une certaine distanciation humoristique ...)

2012-01-01

L’ arretta bianca

la halte blanche

Ghjacumu Thiers

Traduction F.M . Durazzo

Editions Albiana, 2005, 105 p.


    Ghj. Thiers  Professeur de langue et de littérature corse, Jacques Thiers est aussi le directeur du Centre Culturel Universitaire. S’il compte à son actif une vingtaine de pièces de théâtre et trois romans (A funtana d’Altea, A barca di a Madonna, In corpu à Bastia), il est également l’auteur d’un ensemble de textes poétiques parus sous le titre L’aretta bianca  que François Michel Durazzo a traduit en langue française sous le titre : La halte blanche.

La découverte récente de ce recueil nous a interpellé, tant par la qualité du chant que par le discours que l’auteur tient sur sa pratique poétique.

Une écriture poétique intermittente.

Le propos liminaires de son ouvrage nous renseignent sur le processus créatif de l’auteur et il est toujours passionnant d’écouter attentivement ce qu’un poète dit de lui-même : « J’ai composé de manière occasionnelle et intermittente et n’ai jamais formé le projet de rassembler ces textes en un recueil. Du même coup, je ne me suis jamais senti poète à part entière. ».
Cette franchise devrait être méditée car en fait la fulgurance poétique s’accommode assez mal d’un travail en continu qui assèche assez vite le filon créatif rendant parfois la production abondante mais un tantinet lassante par le sentiment de « déjà entendu » qu’elle peut générer. En respectant ces nécessaires temps morts (ils ne le sont pas en fait…) le poète se renouvelle et prête une oreille attentive au monde qu’il cotoie.

En confessant cette fréquentation épisodique avec l’univers poétique, Ghjacumu Thiers ne fait pas que nous révéler sa propre démarche, il nous invite aussi à considérer que ces instants, où nous nous trouvons en phase avec l’autre côté du miroir, ne peuvent être si nombreux, qu’ils sont donc, par définition même, des moments privilégiés qu’il faut savoir cultiver et préserver d’un pilonnage trop intensif. Tant pis si le message n’est pas entendu…

À u puntu ghjustu


Pusà
à u puntu ghjustu
duve sole è tempu si basgianu
senza intoppu.
Tantu peghju per e cose
chì ùn volenu stancià
   

Au point exact

S’asseoir
au point exact
où s’unissent le soleil et le temps
sans entrave.
Et tant pis pour tout
ce qui refuse de s’arrêter



Une attention portée à l’invisible.

En quelques mots ; l’auteur nous explique d’une manière originale que l’écriture poétique s’apparente à ces petites infiltrations que l’on distingue à peine à l’œil nu et qui, imperceptiblement, peuvent ruiner une façade : «  Jour après jour ça s’étale et ça se creuse mais du dehors rien ne semble changé. C’est à l’intérieur que ça travaille. » Je n’épiloguerai pas sur l’emploi du terme « ça » qui me renvoie bien entendu à ces choses indéfinissables et pourtant bien réelles qui nous font fonctionner mais je suis bien obligé d’admettre mon parfait accord avec l’existence de ce que l’auteur, lui-même, nomme : « un ailleurs », une sorte d’autre dimension qui fait que le poète perçoit dans les choses qui peuvent lui être familières, des messages d’une étonnante acuité.

Les choses ou les faits d’une étonnante banalité peuvent ainsi être complètement recréés et c’est bien là l’une des caractéristiques essentielles de la démarche poétique.
Beaucoup d’auteurs, de poètes même, lorsqu’on évoque ce concept laissent échapper un vague sourire condescendant et compatissant. Dès que ce mot est prononcé (l’ailleurs), le locuteur se voit suspecté d’être un illuminé ne faisant que reproduire ce que d’autres illuminés ont pu dire ou écrire…

Retrouver ces propos que nous avons, nous même utilisés, nous conforte dans l’idée que la création n’est rien d’autre qu’une sorte de médiation entre ce réel que nous percevons quotidiennement et un autre réel, plus diffus et plus sournois qui se dérobe la plupart du temps à l’analyse logique.

Pontenovu

S’è tù passi pè isse sponde
Pianta puru in Pontenovu
Ci sò trè caffè: u José Bar,
U De Gaulle Bar…
L’altru si chjama Pascal Paoli Bar
Saluta mi u patrone : l’aghju
cunnisciutu bè in i tempi…

À u ponte fà pianu
chi a girata hè gattiva…

Pontenovu

Si tu passes près de ces rives
Arrête-toi a Pontenovu
Il y a trois cafés : le José Bar,
Le De Gaulle Bar…
L’autre s’appelle Pascal Paoli Bar
Salue de ma part le patron : je l’ai
bien connu jadis…

Au pont roule doucement
le virage est dangereux…



L’association et la rupture

Cette courte préface (à peine une page) est vraiment pleine d’enseignements ! Jacques Thiers n’hésite pas à nous révéler deux autres choses fort intéressantes. Tout d’abord que les mots eux-mêmes s’associent spontanément et finissent par imposer leur propre musique d’une manière pressante et particulièrement insistante (durant cette phase le poète ne fait que réceptionner ce message informel).
Il nous explique ensuite qu’intervient alors une seconde phase, beaucoup plus conscience, où il tente de trouver un rythme par l’intermédiaire d’une rupture qui « casse le rythme sans l’abolir tout à fait. » Tout se passe un peu comme si la mélodie spontanée qui venait des choses devait être retravaillée pour que naisse l’œuvre poétique.

Incessant va et vient entre le conscient et l’inconscient, entre le palpable et l’indicible, entre l’angle et le cercle, la poésie nous échappe en grande partie mais est-ce une raison suffisante pour ne pas tenter d’en percer le mystère ?
   

Parallelugramma

Ti aghju l’anguli diritti
u core isocelu
- o quasi –
mente equilaterale
cù primure allibrate,
fantasia misurata
è passione arregulate,
cù u so palmu di ghjudiziu.
Sὸ un tippu di rigiru
un veru parallelugramma ;
ma s’ellu salta u tappu
attenti à u cavallu mattu !

Parallélogramme

J’ai les angles droits
et le cœur isocèle
- ou presque –
l’esprit équilatéral
et des envies pliées,
de la fantaisie mesurée
et des passions réglées,
et un brin de bon sens.
Je suis un type d’initiative,
un vrai parallélogramme,
mais si le bouchon saute,
gare au cheval fou !




2011-12-13


Tempi fà

fêtes religieuses, rites et croyances populaires de Corse

Pierre-Jean Luccioni

Ghjasippina Giannesi

Albiana-Tempi fà, 2010, 508 P.



Tempi fà  Acheté, il y a un an, je n’avais pas pris le temps de le lire attentivement, me contentant de le parcourir. Paresse intellectuelle ? Désir inconscient de résister à la pression médiatique ? Un peu des deux très certainement. La lecture a ses secrets qui ne se laissent pas facilement percer. Il m’arrive souvent de laisser les ouvrages achetés reposer avant de m’y plonger avec délectation.

A coup sûr, Tempi fà fait partie de ces livres là. Dois-je l’avouer ? Une fois entré dans cette œuvre monumentale, écrite avec élégance et illustrée avec brio, on n’en sort pas si facilement. Les textes vous hantent pendant de longues journées, les prises de vue vous interpellent au point que vous en arrivez à vous demander si vous n’avez pas réellement rencontré les personnes interrogées, dont les portraits saisissants illustrent, bien souvent, les textes.

Une œuvre humble malgré sa dimension imposante.

Les deux auteurs, dont il faut louer le sérieux et la persévérance, n’ont, en aucune manière, souhaité faire un ouvrage savant et difficile d’accès. Tout au contraire, ils semblent s’être mis, d’emblée, dans la posture des cueilleurs d’informations, acceptant les propos avec ouverture et bienveillance.
Même si l’introduction du volume précise la logique de la démarche, les deux complices semblent s’éclipser tout au long des 500 pages en donnant, très largement, la parole aux personnes qu’ils ont choisi d’écouter et de photographier.

On l’aura compris, nous ne sommes pas là dans une approche explicative, même si quelques passages nous permettent de saisir la démarche engagée, mais bien plutôt dans une approche compréhensive où le sens que les acteurs donnent à leur action est privilégié. Il ne s’agit donc pas de savoir si ce que disent ces personnes est juste ou erroné mais de s’interroger sur les raisons qui les poussent à y croire ou simplement à y accorder de l’importance. Ainsi, ceux qui sont à la recherche d’une vérité définitive n’y trouveront pas leur compte, les autres entreront dans cette « granitula » sans pouvoir tout à fait en sortir.

Ce que disent les hommes et les femmes de leur propre existence,  mérite qu’on s’y attarde, qu’on le respecte car c’est là le prélude indispensable à toute véritable tentative de compréhension. Ce profond respect de la parole « venue d’en bas » , alors que, paradoxalement , on évoque « le haut » se traduit par l’importance des paroles recueillies aux quatre coins de l’île, toujours retranscrites dans leur intégralité et non à l’aide de « petites phrases » coupées de leur contexte, comme on le voit d’ailleurs un peu trop souvent et qui servent, la plupart du temps à étayer la thèse de l’auteur.

Cette grande humilité de la posture se retrouve également dans la manière dont sont retranscrits les propos ou les proverbes et dictons recueillis en langue corse puisque, selon l’origine du locuteur, les variantes cismunticu/pumunticu sont parfaitement respectées. Ainsi , et pour ne citer que deux exemples : (p.10) : « A la Santa Lucia, u soli faci un saltu di ghjaddina » (variante sudiste) et (p11) : «  In Sant’Antone, a vigna ùn hà patrone » (variante nordiste).

Une remarquable iconographie


On aurait pu craindre une inflation de vieux clichés, de vieilles cartes postales fleurant bon « le temps d’avant », il n’en est rien. Si quelques clichés d’époque et quelques cartes postales de collection sont bien présents , la majorité des clichés sont des prises de vue actuelles. On y trouve de splendides paysages, des portraits où brille toute l’acuité d’un regard, où l’on remarque toute la vérité d’une posture ou d’une mimique mais aussi des clichés plus techniques dont la visée est simplement informative.

Incontestablement , l’ensemble de l’iconographie est d’une grande valeur et illustre magistralement et de manière intelligente un texte qui nous a séduit.
Il nous semble par contre que la mise en page de l’ouvrage (nous aurions pu écrire la maquette), si elle avait été mieux travaillée aurait, à notre avis permis à l’ensemble, d’avoir encore plus de majesté mais, nous devons reconnaître que nous sommes un peu exigeant sur ce point.

Un livre qui enfante le rêve


Au-delà des données que nous venons de mentionner, nous souhaiterions dire que l’ouvrage nous a interpellé d’une autre manière et c’est très précisément la raison pour laquelle nous avons tenu à lui rendre hommage sur ce site plutôt consacré à la littérature et plus particulièrement à la poésie.

Les propos recueillis proviennent souvent, mais non exclusivement, de personnes d’un certain âge dont nous pouvons voir les portraits en regard du texte. D’autres clichés nous présentent des acteurs du quotidien dans leur tenue vestimentaire d’aujourd’hui (pull-over, jeans, treillis…) Il existe entre ces propos relatant rites et croyances remontant à la nuit des temps et ces visages, ces tenues, quelque chose d’insolite, de tragique même que nous allons tenter de formuler de notre mieux.


 Dans combien de temps ces portraits de personnes deviendront-ils des portrais de personnages ? Dans combien de temps, ces tenues tout à fait similaires à celles que nous avons l’habitude de côtoyer seront –elles «out of âge » ? Bref, dans combien de temps l’ouvrage lui-même sera-t-il considéré, non point tant comme un ouvrage sur le temps d’avant, mais comme un ouvrage du temps d’avant ?

Nul ne saurait le dire exactement mais nous savons tous que ce moment viendra, il approche inexorablement. Entre ces rites ancestraux qui ont encore leur signification et qui semblent être demeurés identiques à eux-mêmes et ces clichés qui nous renvoient la fragile image de la contemporanéité, un ballet étrange semble s’improviser nous plongeant dans une attente imprégnée d’un indicible sentiment. Rien ne saurait mieux illustrer la fuite du temps que la juxtaposition de ce qui est et de ce qui n’est déjà presque plus. A ce jeu là les repères se brouillent et la mémoire oscille nous incitant à appréhender  d’une autre manière ce qui fait la spécificité du temps présent.

« A la fin tu es las de ce monde ancien

Bergère ô tour Eiffel le troupeau des ponts bêle ce matin

Tu en as assez de vivre dans l'antiquité grecque et romaine

Ici même les automobiles ont l'air d'être anciennes
La religion seule est restée toute neuve la religion
Est restée simple comme les hangars de Port-Aviation… »


Ainsi s’exprimait Apollinaire, dans les tout premiers vers d’Alcools, alors qu’il déambulait non loin des quais de la Seine à la recherche des fondements théoriques de l’art nouveau….

2011-11-18

TEMPI DI RENA
Dans le duvet de la cendre
Patrizia Gattaceca
adaptation : Dumenica Verdoni
Albiana/C.C.U. 99 p, 2010

 

 

Patrizia Gattaceca  patrizia Gattaceca  Faut-il parler d’un seul livre ou de deux ouvrages enlacés l’un à l’autre qui s’éclairent, se complètent, se taquinent parfois ? Je ne saurais le dire exactement car ces deux petits bijoux, remarquablement présentés méritent grandement qu’on s’y attarde un peu. 

Il ont appelé notre attention que ce soit sous l’angle de l’intéressante entreprise de translation du corse au français ou sous l’angle de la qualité de la poésie des deux textes.

Eloge d’une traduction/adaptation

Pour avoir maintes et maintes fois évoquer la question de la traduction ou de l’adaptation de la poésie d’une langue à une autre, nous avons le sentiment de n’avoir rien dit. Force est de constater que le choix retenu par Dumenica Verdoni est judicieux : il arrive que la texte en langue française « suive » d’assez prêt le texte originel, il arrive qu’il s’en écarte pour ce qui est du sens littéral mais, au fond, cet écart se justifie pleinement si l’on porte attention au sens profond de la poésie de Patrizia Gattaceca et aux émotions qu’elle fait naître en nous.

Ainsi : Il nous a brisés/ en mille morceaux/ce miroir lumineux/ correspond parfaitement à Ci hà rottu/in mille pezzi/issu spechu luccicu/. De même : Si tu savais/combien je fais semblant de croire/ tout ce que tu veux me faire avaler/ semble être la réplique exacte de : S’è tu sapessi/quantu facciu nice di crede/tuttu ciὸ ch’è tu mi voli fà inghjotte/. Dans ces deux exemple, la traductrice s’est très certainement ralliée à l’idée qu’il ne servait à rien de s’écarter du sens premier et que le rythme, les images suggérées par les mots étaient parfaitement transposables d’un univers linguistique à un autre. D’ailleurs, même en faisant un petit effort de créativité on ne voit pas très bien de quelle autre manière on pourrait rendre l’esprit du texte source.

Nous sommes dans un autre cas de figure lorsque Dumenica Verdoni  nous propose : L’eau des nuages éclate/le temps se noie/le ciel approche/ pour Sface l’onda di i nuli/u tempu/Ciumba u celu/s’avvicina/. L’esprit du poème est respecté mais la mise en page du texte s’affranchit de son original au point que nous devons bien plutôt parler d’une adaptation que d’une simple traduction. La même remarque prévaut lorsqu’on examine la manière dont les quatre parties du recueil ont été rendues : U tempu di e mo castelli/ Incandescence, U tempu di  e mo stagioni/ La rose et l’immortelle, Rena è schjuma/Soleil fluides, I me castelli di rena/ Phénix.

Nous imaginons volontiers les discussions, les échanges entre les deux femmes pour s’accorder sur le mot juste, l’expression la plus idoine afin de traduire sans être prisonnière et sans trahir…des instants passionnants où l’on découvre ce qu’écrire veut dire.

Une poésie de porcelaine

La poésie de Patrizia Gattaceca est tout entière de finesse, de fêlure et de fragilité. On n’y assène aucune certitude, on n’y trace aucun portrait au crayon gras, on ne souligne rien : on évoque.

Certains diront que la modernité exigerait des poètes de rompre avec ce pointillisme qui semble parfois se dissoudre dans le blanc de la page mais ils me semblent avoir tort. La poésie est très certainement le seul endroit où les notions de tradition et de modernité sont pour le moins factices et largement inopérantes.

Oui la poésie de Patrizia Gattaceca est dans une tradition d’écriture toute empreinte de nostalgie, de regards posés sur le côté éphémère du monde, de regrets et même parfois d’acceptations mais en quoi la recherche de nouveaux thèmes serait, à elle seule, la garantie sinon la preuve d’une réussite ?

La vérité m’oblige à dire, que le poète tente de restituer une émotion forte qu’il a éprouvée antérieurement au poème qu’il écrit. Il en éprouve une autre au moment de l’écriture si les souvenirs auxquels il fait référence y sont traduits avec authenticité et dextérité. Si l’émotion arrive ensuite à toucher le lecteur, le poète peut alors estimer qu’il a accompli sa mission.

Par les mots justes, placés parcimonieusement sur la page, par cette sobre distinction qui accompagne la musique simple et douce qu’elle distille, la poésie de Patrizia Gattaceca a le raffinement et le charme de la porcelaine. Elle en a également la pureté et la grâce même si l’on sait  « ce qu’il faut de malheurs pour la moindre chanson »


A casa ch’è no fuimu
era un guaglinu
Ci ghjunghjianu à beie l’acelli
mezu à i nostri chjuchjulimi
lentati da e culumbare.


La maison qui fut nôtre
était un ruisseau
où venaient boire les oiseaux
au milieu de nos gazouillis
échappés du colombier


Mi granfignanu a mente
i lamaghji di a zitellina
cum’è una curona di focu
Spacca u tempu u mo sgardu
Veghju annantu à i vaghjimi
sugellati

Les ronces de l’enfance
griffent ma mémoire
comme une couronne de feu
mon regard transperce le temps
et je veille sur les automnes scellés.


S’è tu sapessi
quantu facciu nice di crede
tuttu ciὸ ch’è tù mi voli fà inghjotte
ùn ne diceresti tantu !


Si tu savais
combien je fais semblant de croire
tout ce que tu veux me faire avaler
tu n’en dirais pas tant !


Ci hà rottu
in mille pezzi
issu spechju luccicu
Lacati ci in lu bughju
di issu tunellu longu
quant’è u tempu
di i nostri silenzii.


Il nous a brisés
en mille morceaux
ce miroir lumineux
abandonnés dans le noir
de ce tunnel aussi long
que le temps
de nos silences.


Sface l’onda di i nuli
u tempu
Ciumba u celu
s’avvicina
Sὸ strisce longhe di vaghjime
S’apre a porta di l’inguernu

L’eau des nuages éclate
le temps se noie
le ciel approche
Automne se déchire
Voici que s’ouvre la porte de l’hiver.

2011-11-04

Echanges littéraires sur la toile…

 

invistita  Je l’avoue, la réalité est parfois décevante. Non pas la lointaine réalité d’horizons qui ne sont pas les nôtres, non….la réalité d’ici, la nôtre, celle que nous parcourons tous les jours, que nous côtoyons à notre insu ou de manière délibérée…

Comme beaucoup (pas assez il est vrai), je m’intéresse à la littérature et en particulier à la création poétique en langue corse. Je l’ai dit, écrit, répété maintes et maintes fois, ce n’est pas une volonté d’enfermement de ma part mais bien plutôt la conviction que le combat en faveur des langues minoritaires est un combat légitime dont nous avons tout à gagner.

Il va de soi que, dans mon esprit, la frontière séparant la production en langue corse et les écrits portant sur la Corse n’est pas d’une netteté absolue. En fait, un ouvrage sur la Corse ou mettant en scène des Corses va m’intéresser car il m’apparaît évident qu’il convient de mieux se connaître si l’on veut avoir une chance de comprendre le Monde. Comprendre le Monde…Venons-en au fait justement !

Des sites passionnants, des échanges incertains…..

Allant de temps à autres sur la toile, j’y fréquente un certain nombre de sites et de blogs ayant pour thème la littérature. Ce que j’espère y trouver, ce sont des échanges, des points de vue différents du mien, des découvertes…Concernant le monde insulaire, je me dois d’avouer que si je suis heureux de constater le nombre important de blogs et de sites, je suis sidéré d’observer l’énergie négative qui y est dépensée.

Certes, cela n’affecte pas la totalité de ces espaces dont certains, il faut bien le dire, demeurent d’excellente qualité : je pense à Gattivi Ochja de Stefanu Cesari (http://gattivi-ochja.blogspot.com/) qui nous distille avec parcimonie son remarquable savoir faire de traducteur, je pense aussi à Emmilia Gitana (http://emmila.canalblog.com/) de Caroline Ortoli qui présente un vaste panorama de la poésie contemporaine sans oublier l’Invitu de Jean Claude Casanova (http://www.l-invitu.net/) qui est toujours un précieux « road-book » pour parcourir les sentiers culturels de l’île ou encore Puesia in negra è biancu d’Angélique Bazziconi (http://puesie.blogspot.com/), laquelle nous présente les multiples facettes d’une passionnée de langue corse…J’en oublie, bien entendu, et on ne m’en voudra pas de ne point citer tout le monde….

Non, il ne s’agit pas de ces blogs et sites qui bien souvent ne font que nous offrir une production ou une sélection de textes, il s’agit bien plutôt des blogs ouverts à la discussion fonctionnant donc un peu comme des « forums » qui m’attristent dans leur mode de fonctionnement.
Disons-le tout net, je n’incrimine nullement leurs animateurs, ils ont eu la bonne idée de créer ces espaces et il convient de les en remercier, non, ce serait plutôt l’usage qui en est fait qui me pose un problème.

Loin de moi l’idée de penser qu’il soit nécessaire de se prendre au sérieux car il me semble évident que ceux qui sont trop sérieux sont d’une irrémédiable tristesse mais….lorsque la quasi-totalité des discussions est complètement dénaturée par des plaisanteries, des allusions (pas toujours compréhensibles par le commun des mortels),on est en droit de se demander si la juste cause de la création est véritablement honorée.

La création littéraire mérite mieux

Les personnes que je connais et qui font œuvre littéraire en Corse (cela doit être vrai partout ailleurs) sont passionnées par leur démarche, elles ne recherchent ni la notoriété facile, ni l’approbation unanime. Elles font leur travail de créateur dans l’indépendance la plus totale et souvent l’incompréhension du plus grand nombre. Ces gens là méritent, me semble-t-il un certain respect même si l’on ignore, la plupart du temps, ce qu’il faut de travail et de peine pour mettra au monde un modeste ouvrage.

Qu’on me comprenne bien, je ne souhaite pas que les auteurs soient encensés, ils ne le voudraient pas eux-mêmes, mais, simplement, qu’ils soient respectés pour le travail accompli dans la pénombre de leur cabinet, hors des feux de l’actualité.

Or, les dérisions, les plaisanteries un peu lourdes dès qu’on souhaite aborder leurs travaux me semblent ne rien apporter, en termes de valeur ajoutée, à leur entreprise, bien au contraire…Je dirais même que si l’on voulait purement et simplement fusiller la création locale, on ne s’y prendrait pas autrement…

Il ne suffit donc pas qu’il y ait autant de difficultés à éditer un ouvrage, à trouver un lectorat qui se dérobe chaque jour un peu plus, à affronter les sourires amusés des touristes devant les rares librairies présentant des ouvrages en langue corse, il faut aussi que nous assistions, en direct, à cet auto sabotage au nom de je ne sais sens de la « macagne » ?

Mais au fond pourquoi ? Pourquoi cette pratique qui apparaît comme purement et simplement suicidaire ?

 

Parce que nous sommes des vaincus….

En relisant l’ouvrage de Marc Biancarelli (Vae victis), j’ai eu le sentiment d’y trouver un début d’explication : parce que nous sommes des vaincus et utilisons mille et un subterfuges pour ne pas nous donner les clefs de la réussite. Dévaluer un écrit ou une personne, même sur le mode pseudo comique c’est, de facto, s’interdire de les prendre au sérieux tout en positionnant son discours dans un no mans land aux contours mal définis mais où personne n’est responsable et donc n’encourt aucun risque.

Or ceux qui font acte de création, quels qu’ils soient,  prennent un certain nombre de risques : celui de se faire critiquer en tout premier lieu ou de se voir oublier ou encore de se voir taxer de je ne sais quelle complicité avec je ne sais quel réseau.

Ceux qui créent disent, d’emblée, d’où ils parlent, en se dévoilant, en s’exposant et ils ne rencontrent en face d’eux que ces snippers aux discours faciles dont la seule fonction semble d’être d’ amuser un public au demeurant exsangue et médusé.

La création mérite mieux, beaucoup mieux que cela. On ne peut reprocher à ceux qui ne s’y intéressent pas de ne pas participer aux débats. On peut par contre en vouloir à ceux qui font profession de s’y intéresser et qui ne font que ravaler l’acte de créer à un simple hochet destiné à leur faire passer un court et agréable moment.

 J’appelle de mes vœux l’émergence d’un espace virtuel pluriel où les échanges et les réflexions, éléments indispensables à la vie culturelle, puissent se multiplier et s’enrichir dans un esprit d’ouverture et de respect, lequel nous fait, aujourd’hui, cruellement défaut.


2011-10-22

Tomas Tranströmer

Prix Nobel 2011


Prix nobel   Tous les prix ne se valent pas. On le sait bien. Le regard que l’académie suédoise vient de porter sur l’œuvre d’un de ses compatriote doit être considéré pour ce qu’il est : la consécration d’une démarche littéraire relativement méconnue en France et de grande notoriété en Scandinavie, dans les pays anglo-saxons mais aussi dans le reste du monde puisque Tomas Transtrômer est traduit dans plus de 50 langues !

Notre réaction, à l’annonce de la nouvelle, fut de nous réjouir pour la poésie bien plus que pour un auteur dont nous ne connaissions que le nom. C’est encore notre position aujourd’hui car, hélas, la poésie vit, en France, des moments difficiles.

Le choix de l’académie s’est porté vers un poète qui semble tout à fait accessible, parfaitement lisible mais qui pourtant est indiscutablement inscrit dans la modernité. Les quelques textes de lui que nous mettons en ligne nous révèlent un homme qui ressemble et qui vit comme tous les hommes.
On pourrait presque dire que ses textes sont d’une étrange banalité puisqu’ils ne contiennent ni métaphores audacieuses, ni images flamboyantes, ni savant découpage, ni lyrisme apparent…Ils semblent être à l’image d’une époque qui donne le sentiment d’avoir perdu le goût de l’illusion et de l’enchantement pour se complaire dans la description de choses familières.

Et pourtant….Et pourtant, présente entre ces mots d’une étrange quotidienneté, une saveur exquise semble s’en dégager et nous tirer hors de nous-mêmes. Une voix, humble et pourtant assez sûre d’elle-même semble nous inviter à considérer le monde qui nous entoure pour ce qu’il est, c'est-à-dire, très exactement, d’une manière différente dont nous le percevons ordinairement. Non que nous soyons aveugles ou simplement mal voyants mais tout simplement parce que notre perception est contaminée de vieilles représentations qui le travestissent.

Nous retrouvons là l’une des fonctions essentielles de la poésie dont le pouvoir destructeur de stéréotypes est en fait un pouvoir constructeur : le pouvoir de construire une nouvelle perception qui tout en englobant l’ancienne, ne lui est pas soumise.

Ce prix et  cette reconnaissance officielle tardive élargiront très certainement l’audience du poète dans les pays latins. Ce n’est que justice car la poésie dans son ensemble gagnerait à connaître un rayonnement plus large afin que le public puisse se rendre compte qu’elle fait partie intégrante du Monde dont elle s’efforce de rendre compte avec les moyens qui sont les siens.

Voici donc quelques textes d’un poète venu du froid et que nous sommes en train de découvrir…


 

EXPRESSO

Le café noir du service en terrasse aux tables et aux chaises aussi gracieuses que des insectes.

Ces gouttes précieuses et captées ont le même pouvoir qu’un Oui ou un Non.

On les sort du fond de bistrots obscurs et elles fixent le soleil sans ciller.

Dans la lumière du jour, un point d’une noirceur bienfaitrice qui se répand très vite dans un hôte blafard.

Il rappelle ces gouttes de noire clairvoyance que l’esprit happe parfois et

qui nous donnent une bourrade salutaire : vas-y ! Une exhortation à ouvrir les yeux.

( Ciel à moitié achevé 1962)

 

 

SOMBRES CARTES POSTALES

                   I


L’agenda est rempli, l’avenir incertain.
Le câble fredonne un refrain apatride.
Chutes de neige dans l’océan de plomb. Des ombres se battent sur le quai.

                            II

Il arrive au milieu de la vie que la mort vienne
prendre nos mesures. Cette visite
s’oublie et la vie continue. Mais le costume
se coud à notre insu.

( La place sauvage 1983)

COHESION

 

Voyez cet arbre gris. Le ciel a pénétré
par ses fibres jusque dans le sol -
il ne reste qu’un nuage ridé quand
la terre a fini de boire. L’espace dérobé
se tord dans les tresses des racines, s’entortille
en verdure. – De courts instants
de liberté viennent éclore dans nos corps, tourbillonnent
dans le sang des Parques et plus loin encore.

(Baltique, 1989.)


2011-10-03

Cusmugrafia/Cosmographie

Marcu Biancarelli

édition bilingue

traduction française : Olivier Jehasse

Colonna édition, 275 p, 2011



cusmugrafia  Est-il nécessaire d’être un écrivain reconnu pour pouvoir porter sur la littérature un regard pertinent ? Non !  En ce domaine, comme dans bien d’autres, la liberté doit être totale puisque personne n’a jamais pu démontrer qu’il fallait être capable de tenir un pinceau pour savoir parler d’une œuvre picturale …
Il n’empêche que, lorsque ceux qui ont la passion de créer chevillée au corps décident de nous livrer leurs analyses, c’est toujours avec un grand plaisir que nous les accueillons puisqu’en nous parlant des autres, ils nous parlent aussi d’eux-mêmes et nous aident à mieux saisir leur démarche.

Ce qu’il y a de réconfortant dans ces chroniques publiées en langue corse dans la presse écrite ou sur le web et élégamment traduites par Olivier Jehasse, c’est que jamais l’auteur n’assène de vérités révélées ou de jugements péremptoires. Ses propos sont bien ceux d’un homme qui s’interroge, qui doute, qui cherche à faire partager sans jamais vouloir imposer un point de vue.
Cette démarche, toute entière empreinte de prudence et de respect nous a séduit  comme nous a séduit cette manière de jeter des ponts vers d’autres aires culturelles afin de pondérer certaines croyances intransigeantes qui nous condamnent à la solitude et à la mort.

L'auteur et le traducteur ont bien voulu répondre à nos questions...

Ces chroniques, publiées dans la presse insulaire et sur le web en langue corse, sont dans cet ouvrage, traduites en langue française… Faut-il y voir un désir de toucher un public plus large et, corrélativement, un constat d’échec pour la littérature en langue corse ?

Marc Biancarelli : C’est bien sûr le désir de toucher un large public qui a motivé cette édition bilingue. Mais franchement je ne vois pas en quoi le fait de publier des livres en corse et en français induirait un échec pour la littérature en langue corse. Chacun doit faire avec sa réalité, et la nôtre est que nous avons une langue au rayonnement limité, qui peut – sans que ce soit une obligation – se cheviller à une autre de plus vaste diffusion, de plus large audience, pour mieux se faire connaître. Ne pourrait-on pas considérer une fois, en se plaçant du point de vue des auteurs, que l’échec est plutôt lorsque un bon livre en langue corse est passé totalement sous silence et ne rencontre ni critique ni lectorat du fait qu’il n’est pas traduit ? Un jour, il faudra qu’on arrête d’opposer les langues et les cultures qui sont à notre disposition, et que nous nous servions sereinement de tous ces outils afin de mieux faire connaître nos textes. En sachant qu’il n’y a pas une seule et unique manière de faire et de présenter un ouvrage, mais en acceptant avec lucidité que les traductions, quelle que soit la langue d’un auteur – mais à fortiori lorsqu’il s’agit d’une langue minorée – sont une chance et non un handicap. Je vais prêcher pour ma chapelle, je n’aime pas faire ça mais on me comprendra peut-être : la petite notoriété qui est la mienne, et au-delà du fait qu’on apprécie ou non mes livres, n’est due qu’au simple fait que j’aie été traduit. Et cela n’empêchera jamais, malgré toutes les spéculations ou contorsions qu’on pourra faire autour de mon travail, que pour l’essentiel ce que j’ai écrit je l’ai écrit en corse. Pour moi, les traducteurs ont juste permis que mon œuvre existe, qu’elle ne soit pas fourguée aux oubliettes ou certains – y compris corsophones – auraient bien voulu qu’on l’y laisse végéter. 

Olivier Jehasse: Le désir de traduire une œuvre est un acte littéraire, et ici, il répondait à l’attente d’un auteur, qui le souhaitait et qui le voulait.  Traduire en français une œuvre écrite en langue corse est tout à fait naturel pour un Corse du XXIe siècle, puisque un certain nombre d’entre nous possède les deux langues, les aime  et les respecte, et qu’une grande partie de nos contemporains ont perdu l’accès au texte en langue corse. Je ne crois pas à un affrontement entre les deux langues, tout simplement parce que la langue corse est aujourd’hui dans un triste état, socialement parlant, mais à mes yeux ce n’est pas la question.
Traduire Marco c’est révéler une lecture et inscrire sa voix dans un autre registre, dans un monde autrement perceptible, puisque le rythme, le code et l’articulation du texte, même s’ils appartiennent à la grande famille des langues romanes, sont profondément différents. Mais surtout ce qui m’a importé le plus c’est de voir comment la voix de Marco, le style de Marco en langue corse, était transposable en français. J’aurais aimé le faire en latin, mais cela aurait été plus long ! Et cela aurait été aller à l’encontre du désir de Marco d’être lu par des publics différents.

  

Les chroniques publiées dans ce recueil portent sur des œuvres écrites en langue corse, sur des œuvres écrites par des Corses en langue française mais aussi sur des écrivains qui n’ont rien à voir avec la Corse ( Howard Zinn, John Fante, George Catlin)…Est-ce une manière de dire que l’écrivain n’est enfermé dans aucune frontière matérielle ou symbolique et qu’il tient un discours qui semble s’affranchir de l’espace et du temps ?

MB : C’est en tout cas les auteurs qui ont su s’affranchir des frontières que vous évoquez qui m’ont inspiré nombre de chroniques. Peut-être aussi parce que je m’identifiais à eux. Je pense notamment à Sherman Alexie, un indien Spokane de l’Etat du Washington. L’ensemble de son œuvre se situe dans la réserve de son peuple et les zones qui l’entourent, pour autant, c’est bien notre propre humanité qui nous est révélée dans les livres d’Alexie. De plus, cet auteur, qui n’est pas tendre avec sa communauté, qui est sans complaisance avec les dérives – sociales ou intellectuelles – de son peuple, reste en même temps un défenseur de la cause indienne. Voilà une démarche que je peux comprendre. Lorsque l’on a envie de dire certaines vérités, il faut commencer par révéler celles qui sont en nous. Les masques que l’on porte, et les mythes sur soi, c’est très bien si l’on veut faire de l’idolâtrie. Mais porter une parole crédible, ça demande mieux que ça. Aspirer à la liberté, aussi, ça veut dire, sans victimisme, sans outrance, être capable de s’affranchir soi-même des lourdeurs internes qui stérilisent la pensée.

OJ : L’écriture est une prise de parole. C’est un individu qui parle, porteur de tout ce qui l’a rendu lui-même et qui sent, à un moment donné, que seule l’écriture permettra de saisir la complexité de ce qu’il veut dire. L’écrivain est dans le temps, le temps d’écrire et le temps de sa société. Il est dans un espace, sa langue, sa société, son monde, sa vie. Mais l’espace de l’écriture ne se résume pas à un espace essentiellement géographique ou culturel ou étatique. L’espace de l’écriture c’est la langue  choisie. MB a d’abord choisi la langue corse, puis, il a voulu voir ce que ses textes deviendraient dans un autre code. Son traducteur s’est saisi de sa langue et l’a porté dans un autre univers linguistique (je dois dire que même si ce fut joyeux, ce ne fut pas simple, vu la richesse sémantique du texte de Marco !). Ce glissement linguistique induit une transformation de l’espace concerné : le français, ce n’est pas que la France, et la littérature, quand elle est authentique, est, je le dirais en corse « for di mondu », dans un lieu extrêmement difficile à définir, mais dans lequel tous les aimants des textes se reconnaissent et se croisent. L’écrivain qui s’enferme le fait volontairement et à ce moment-là son choix est toujours littérature. Nous concernant j’ajouterai que j’en ai marre d’entendre dire que la langue corse est un lieu d’enfermement, alors qu’elle est une porte magnifique pour explorer la réalité du monde. Cette condamnation me fatigue, car elle est mensonge, elle n’est pas réalité, ni humaine, ni historique.

En somme, l’écrivain a pour tâche première de rechercher la vérité et d’avoir le courage de la formuler…A ce compte il risque fort de déplaire aux discours officiels ainsi qu’à ceux qui aspirent à le devenir ! Pourtant, de grands noms de la littérature n’ont pas obligatoirement choisi ce positionnement, je pense par exemple à Pagnol ou à Giono….

MB : L’écrivain a pour tâche première… d’être lui-même avant tout ! Ce serait tragique – et ce le fut dans nombre de dictatures – si l’on pouvait tracer sciemment le sillon où l’auteur trempera sa plume. Je ne suis donc en rien opposé à l’idée des contradictions que vous formulez dans votre question. Libre à chaque auteur de trouver les chemins de sa liberté, et à mon sens là est le vrai acte d’émancipation de l’écriture : envers et contre tout, y compris en dépit de ses propres lecteurs, de son environnement le plus cher, un écrivain exerce – quels que soient ses choix – un acte d’insoumission absolue. De celui qui s’enferme dans une parole intimiste et personnelle à celui qui parle haut et fort en défendant une cause, tous les écrivains procèdent du même souffle irréductible qui fait de la littérature, tout au long de l’histoire, un objet de défiance pour les candidats à la tyrannie. Et les écrivains que vous citez – même si ma préférence va largement à Giono – ne participent pas moins de ce grand acte libertaire qu’est l’acte d’écrire. Je viens de lire un poème d’Anna Akhmatova, où elle évoque un passage en prison à Leningrad en 1957 : une détenue, dans une queue, lui demande si elle pourrait décrire ce que vivent les prisonnières, et la poétesse répond « je peux ». Cette simple réponse fait naître un sourire sur le visage de la femme. Et c’est cela qui importe pour moi : écrire, c’est résister. Contre quoi ? Chacun le détermine et le façonne comme il l’entend, mais écrire, c’est graver dans l’éternité une profession de foi contre le néant.

OJ : L’écrivain écrit et le simple fait d’écrire est la présentation d’un résultat (un roman de base, une poésie) ou la présentation d’un chemin (l’œuvre parfaite en ce genre est La Recherche du temps perdu de Proust). Quand on écrit on est pas seulement un héraut de quelque chose, mais on manifeste un besoin, une quête. Plutôt que la recherche de « LA VERITE », je crois que l’écrivain est en attente de sa vérité, le plus souvent une vérité qui relève de l’intime, du personnel. La magie de l’écriture c’est qu’elle permet au lecteur de s’approprier cette quête, de la jauger, de l’aimer ou de la récuser. Les pouvoirs n’y peuvent rien, j’ai envie d’être grossier  mais je ne le serai pas, je resterai décent : écrire est un acte libertaire, un acte où s’exprime la profonde liberté de l’individu par rapport au monde, au réel. Les pouvoirs peuvent braire, l’écrivain lui il chante. Je vous trouve sévère avec Pagnol et Giono, car ce sont des créateurs qui racontent un monde qui leur est cher et qui compte pour eux. Si on les déprécie, c’est un effet du jacobinisme parisien qui se moque et méprise tout ce qui se trouve au-delà de la Porte d’Orléans… La littérature doit-elle servir uniquement la révolution ? Quelques auteurs russes du XXe siècle ont bien abordé cette question, et aussi l’auteur albanais Ismaïl Kadaré dans Le Grand Hiver. Personnellement je pense que c’est en elle-même que l’écriture fait révolution, parce qu’elle surgit d’un individu, et se répand auprès de tous ses lecteurs.

On ne trouve pas non plus trace de ce positionnement critique dans les écrits d’un poète cité dans cet ouvrage et qui a retenu toute l’attention de Marc : Jean François Agostini, sauf à considérer que le regard particulier qu’il porte sur le monde qui l’entoure et qui se traduit par une écriture souvent syncopée, est une invitation à s’affranchir des canons esthétiques dominants…

MB : « Cusmugrafia » a été  pensé, dès le départ, c'est-à-dire dès l’instant où j’ai commencé à écrire des chroniques littéraires, comme un voyage en direction des écrivains du rêve et de la liberté. J’ai effectivement du mal à dissocier les deux thématiques. Et celui qui fait le mieux la synthèse entre ces deux idées, pour moi, c’est London. Il est d’abord un écrivain du rêve, mettons avec « Martin Eden », un de ces écrivains qui provoqueront l’éveil chez un jeune lecteur, le pousseront vers l’amour de la littérature. Il est aussi un écrivain du combat social, notamment avec « La Route », où il parle comme personne ne pouvait le faire de la misère des trimardeurs. Mais London me plait également parce qu’il est un écrivain et un homme total, et qu’il illustre une idée qui me semble importante : celle que l’écrivain, et même l’écrivain le plus libre, le plus noble, est en fin de compte corruptible. Et London le démontra pleinement, tristement, avec un texte des plus exécrables au point de vue moral, « Le Mexique Puni ». Ce que je veux dire c’est que les thématiques du rêve et de la liberté, cela ne m’intéresse pas de les aborder de manière monolithique, ou manichéenne. J’aime réfléchir à une chose, d’abord, par son antithèse, voir le meilleur dans le pire, et le pire dans le meilleur. Cette manière de réfléchir, c’est quelque chose qui me semble présent dans ce livre.
J’en viens maintenant à Agostini. Il se pourrait que l’on pense qu’Agostini n’est qu’un contemplatif ou qu’un styliste, et tout cela n’aurait rien de déshonorant. Comme nous l’avons dit plus haut les auteurs sont libres de leurs choix. Et même on pourrait se contenter alors de dire qu’il intègrerait parfaitement, de toute façon, la classe des écrivains du rêve. Pourtant lorsqu’Agostini écrit « Era Ora » (avec, notons-le, un titre en langue corse), ou « Tyrrhéniennes », qui sont les recueils que j’ai chroniqués, il ancre sa poésie dans un « territoire ». Ma lecture est que derrière tout ça, il y a un discours. Je ne dis pas un engagement, mais au moins un discours. Voir une lassitude, une forme de mélancolie désabusée qui pourrait être un ancrage. Une manière de dire ce territoire que l’on retrouve chez nombre d’auteurs corses de ce début de siècle. Il faut donc aborder nos écrivains, et nos poètes, aussi au travers de ces aspects. Peut-être nous révèlent-ils ce monde qui est le nôtre de manière moins singulière que ce que l’on pourrait croire.

OJ : D’Agostini je ne connais que ce qu’en a dit Marco et je comprends d’après votre question que ce poète vous interpelle dans votre propre réflexion. Je comprends votre question comme si ce poète était à l’antithèse de MB. Je ne puis être très bavard, mais je souscris pleinement (et ce n’est pas paresse) à ce que dit Marco à son propos. J’ajouterai que la forme poétique a une histoire très forte qui diffère d’une chronique en prose. L’enjeu poétique est total, et les choix du poète sont tous de même qualité et de même valeur. La poésie se construit comme un jeu sur les mots, sur leurs sens, sur leur musique intérieure. Les poètes qui choisissent la syncope ou l’abstraction, ma foi, ils montrent qu’ils sont du siècle, de notre temps, je les rangerai dans la catégorie (positive) des poètes jazzys. Mais d’autres routes sont offertes.  Après tout la plus aboutie des œuvres d’Apollinaire ce sont ses « Calligrammes ».

Vos propos me font penser à ce qu’écrivait Rainer Maria Rilke dans Lettres à un jeune poète , qu’il fallait avant tout descendre au plus profond de soi-même, gratter, déterrer ce qui y était enfoui afin de faire véritablement œuvre poétique , nous dirons que cela peut s’appliquer à toute la littérature… Mais alors, comment expliquer qu’en descendant au fond de soi-même on ne s’isole pas en devenant incompréhensible pour les autres ? Y aurait-il tout près du magma quelque chose qui parle à tous les hommes ?

O.J. : Je pense que oui ! Et je pense même que c’est parce que ce voyage intérieur part vers l’extérieur à destination du lecteur que cette dialectique entre l’intime et l’universel se réalise. C’est la clé de la beauté d’une œuvre littéraire, qui est une construction partagée entre un écrivain et son lecteur. C’est pourquoi quand un auteur aborde au plus loin de lui des questions fortes que se posent tous les hommes (un jour ou l’autre ou jamais peu importe !) le lecteur se rapproche de ce lieu grâce à lui. Et quand il parle de lui il parle aussi de tous ceux qui se reconnaissent dans l’écoute de ce qu’il dit.

MB : J’ai même presque l’impression que là est un passage obligé de la littérature. Si on refuse de laisser s’exprimer sa singularité, son style propre, son originalité, son âme, je me demande bien ce qui peut rester de la chose écrite… Après, que chaque auteur possède des arguments propres pour masquer ce qu’il a extirpé du plus profond de son être – et c’est nécessaire, de masquer – n’empêchera jamais que l’écriture est, et restera, un acte d’abord individuel. Mais il faut à mon avis distinguer cette forme d’individualisme, nécessaire à la création, du nombrilisme, qui rend justement une œuvre hermétique et parfois même assez nauséabonde. Je voudrais aussi réinterpréter votre question, et du « magma » de l’être intime, passer à l’environnement, au lieu intimiste. A mon sens tout écrivain écrit à partir d’un modèle réduit du monde. Et l’alchimie, c’est que le monde entier, le plus souvent, se trouve dans ce réduit.

On m’a, un jour, fait remarquer que la littérature corse d’aujourd’hui avait une certaine prédilection pour le glauque, le noir, le scabreux…En revisitant les chroniques du présent ouvrage, je m’aperçois que c’est très souvent cette réalité qui est mise en avant dans le choix des auteurs étrangers...

Est-ce un signe des temps ?

OJ : Les écrivains corses d’aujourd’hui ont pris la parole dans un univers où les thématiques du soleil, des vacances, de la nostalgie du village rêvé étaient permanentes et cela donnait naissance à une littérature de l’ennui.  Ils ont donc voulu casser cette image de club méditerranée. Mais  cela est dû aussi au fait que depuis une grande trentaine d’années, leur monde a changé, la Corse s’est modernisée, (elle s’est enlaidie aussi de façon étonnante et très vite) et ses habitants ont plongé dans la modernité la plus contemporaine. Les histoires ne sont plus des récits de village, mais des œuvres qui naissent dans un univers pas tout à fait urbain (ce n’est pas un hasard si les grandes plumes (et il n’y a pas d’ironie dans mon propos) sont des Ajacciens, des Purtivicchjacci, des Murianinchi-Cerviuninchi ou des gens du Valincu. Il est clair que ces zones (ce ne sont même plus des régions) sont, au quotidien, marquées par la modernité la plus brutale et sont traversées par des événements souvent glauques, noirs ou scabreux (j’aime beaucoup vos trois mots). Donc ils écrivent de leur monde et ils se le renvoient à eux-mêmes et à tous leurs lecteurs. Les choix des auteurs de MB appartiennent à son plaisir de lecteur, mais il est sûr qu’il aurait été un lecteur de romans à l’eau de rose, ou d’œuvres ultra contemporaines, ses chroniques auraient parlé d’un autre monde… Permettez-moi de sourire en pensant à une chronique de MB sur Delly…. Il ne l’a pas fait, pour moi c’est logique, il est d’ici et de maintenant, et il exprime une réalité vivante sous la forme qui lui paraît la plus juste. Mais ces chroniques sont aussi remplies de joie et de rires, ce qui est la marque d’une belle littérature, car même le sombre sait donner  de la lumière.

MB : Voilà, je ne rajouterai rien de particulier à ce que dit justement Olivier par rapport à la trinité de l’obscur que vous proposez. Je pense aussi que les auteurs corses – ceux de ma génération – ont écrit également en prise, ou en réaction, par rapport à un contexte sociétal bien particulier qui ne préfigurait rien de très optimiste. Mais je voudrais insister sur la dernière partie du propos d’Olivier. Trop souvent on réduit la prise de parole des auteurs insulaires à une forme d’exaltation du noir. Et je pense que l’on oublie aussi que jamais notre littérature n’a été à ce point chargée d’humour, transgressive d’une manière qui laisse supposer un désir jouissif de se montrer iconoclaste. Oui la littérature corse parle souvent d’une réalité sombre, inquiétante, et même parfois assez triste, mais remarquez à quel point cela se fait en utilisant l’absurde, le comique, et voir même un burlesque déjanté qui respire une liberté créatrice absolue. Prenez Desanti, ou Ferrari, visitez les blogs littéraires corses, et vous verrez qu’une chose est évidente : cette littérature, contrairement à une idée reçue, rit énormément. Je termine sur les chroniques : là aussi les recherches de similitudes, dans la noirceur peut-être, m’ont fait explorer en direction d’auteurs tels que Trakl, ou Miniussi, ou Bowles, ou évoquer des thématiques telles que le cannibalisme, ou même la torture (par exemple les chroniques sur le goudron et les plumes), mais je pense malgré tout, et j’espère, que le traitement que j’ai fait de tout ça prête plus à sourire qu’à pleurer. Parfois, c’est vrai, on frémit à côté du rire, mais c’est la vie qui est comme ça, et j’ai écrit tous mes livres avec cette idée, ce besoin de passer en permanence de l’un à l’autre. D’ailleurs, penchez-vous plus profondément sur les traductions qu’Olivier a fait de ces chroniques, et cherchez les fois où le sordide a pris le pas sur l’humour. Vous verrez que la causticité, l’ironie, l’amusement prennent presque toujours le dessus. Et ça, Olivier l’avait bien compris en lisant les textes originaux, et il l’a rendu avec talent à mon sens, en donnant toute sa dimension à cet aspect jubilatoire.

Je souhaiterais que nous abordions maintenant, pour terminer, la dimension « critique littéraire » de vos chroniques. Quelques voix se sont élevées pour dénoncer, au sein du microcosme littéraire insulaire, une absence de véritable critique en raison d’une proximité trop forte. De fait, vos billets sur les ouvrages insulaires comportent assez peu d’aspects négatifs sur les œuvres …Doit-on considérer que cela est impossible dans notre contexte ou s’agit-il, tout simplement, d’un choix personnel ?

MB : C’est vrai que ces chroniques, qui paraissaient dans l’Hebdo du Corse-Matin jusqu’à l’été dernier, avaient aussi pour objectif de traiter la production corse avec le même filtre que j’aurais appliqué à d’autres œuvres. Il s’agissait bien pour moi, donc, de mettre tout le monde sur un même pied d’égalité. Mais pour autant je ne me prends pas réellement pour un « critique » littéraire. Même si j’avais plus ou moins carte blanche, personne ne m’a chargé d’encenser ni d’éreinter qui que ce soit. Et à vrai dire, proximité ou pas, je me demande bien quel est l’intérêt de flinguer un livre pour le flinguer. Même si on est humain et si quelques coups de griffes nous échappent parfois. D’ailleurs certaines de mes chroniques, présentes ou pas dans le recueil, m’ont tout de même valu des passes d’armes plus ou moins sévères. Elles restent de l’ordre du privé, mais ont bien existé, et infirment le fait que les « critiques » insulaires soient d’une absolue complaisance. Par contre je reconnais qu’en règle générale, en tant qu’auteur moi-même, et que chroniqueur libre de mes choix, je préfère parler de ce qui me plait. Et le reste je le passe d’autant plus volontiers sous silence que je ne m’impose pas de le lire. Pour les auteurs corses, j’ai donc effectivement parlé, d’abord, de ce que je voulais mettre en valeur, mais j’ai aussi formulé, le plus honnêtement possible, les réserves qui s’imposaient à moi. Me viennent en mémoire des avis contrastés concernant Viangalli, Cesari, De Zerbi, ou vous-même me semble-t-il. Je pensais tout à fait normal de signifier, à côté de ce que je jugeais bon,  ce qui me plaisait moins dans ces textes. Mais il y a juste une manière de le faire, qui permet de rester honnête sans pour autant nuire gratuitement à l’auteur.  Parce qu’on sait très bien, malgré toute l’honnêteté de la Terre, qu’une lecture reste malgré tout subjective.

OJ : A priori, et à posteriori aussi, je ne suis pas concerné par cette question. Mon travail a été effectué en tant que traducteur, donc en suivant les choix et les affirmations de MB. Mais je vais quand même donner mon point de vue… Qu’est-ce qu’un critique littéraire ? C’est un métier, un des nombreux métiers du texte et du livre. Qu’est-ce que la critique littéraire ?
C’est un travail de lecture attentive, créé par les humanistes du XVIe siècle en Europe, afin de faire progresser la qualité des connaissances des savants et lettrés de ce temps. C’est d’ailleurs grâce à eux qu’un philosophe allemand du XIXe siècle, Emmanuel Kant, a donné une très belle valeur à ce mot  en le plaçant au cœur de sa réflexion, comme l’indique le titre de son œuvre majeure : Critique de la raison pure. Pourquoi parler de Kant ? Parce que la critique suppose et oblige à la raison, pas au sentiment, pas au compliment, pas au lynchage ! Lire un texte et le commenter c’est montrer qu’il existe, qu’il a réveillé le besoin d’écrire, et qu’il a poussé un lecteur à devenir auteur, mais aussi à exprimer son analyse de sa lecture.  Enfin qu’est-ce qu’une « véritable critique » ? Un assassinat ? Un démontage des outils de l’écrivain ? Une campagne de com ? Sûrement pas, même si les médias raffolent de ce genre de choses, cela n’est pas suffisant pour être appelé une critique.  Un ouvrage universitaire ? Une mise en perspective des objets rencontrés dans le texte  ou des techniques narratives ou créatrices de l’auteur ? Cela s’en approche, mais ce n’est pas encore ça. Je crois, et c’est bien évidemment valable pour « le microcosme » qu’il est nécessaire de ne pas trop attendre d’un auteur, sinon de la qualité. D’ailleurs il est utile d’oublier le microcosme et  Marco et moi avons d’ailleurs choisi de vivre en cosmographes ! Ce sera là ma conclusion.



2011-09-20

Ascolta, Ascolta

Paulu Susini di a Sarra

Association Korsi Alta Rocca, 96 p, 2011


Paulu susini  L’association Korsi Alta Rocca, aidée par le Conseil général de la Corse du Sud, la Communauté de communes de l’Alta Rocca et les communes de Serra de Scopamène, Loreto de Tallano et Cargiaca, a eu l’heureuse idée de faire imprimer et de diffuser les écrits de Paulu Susini di a Sarra.

Une plaquette très réussie agrémentée d’illustrations de Lucien Vincentelli, Marc Pietri et Petru Dumè Bologni.

Nous tenons à saluer cette initiative généreuse qui a pour but de mieux faire connaître un homme, profondément attaché à son terroir et dont les écrits dispersés jusqu’alors, n’étaient pas facilement accessibles au public.

Une découverte liée à un rendez-vous manqué.

Au printemps dernier je reçus un appel téléphonique m’informant d’une soirée poétique à Serra de Scopamène. Mon interlocutrice, que je ne connaissais pas, avait eu vent de mes interventions poétiques dans le sud insulaire en compagnie de Jean François Agostini, Stefanu Cesari et Alain di Meglio et m’offrait, avec gentillesse, l’opportunité de faire à nouveau entendre ma voix à l’occasion d’une cérémonie conviviale consacrée à Paulu Susini di a Sarra que je ne connaissais que de nom. Hélas, trois fois hélas, j’étais sur le départ pour le continent et il me fut impossible d’y répondre favorablement. Je laissai toutefois à cette charmante dame mon adresse mail afin que nous puissions établir un contact plus régulier et envisager, peut-être une autre rencontre. Je ne reçus aucun message (peut-être avait-elle mal noté mon adresse….) Cet été, en cheminant sur les sentiers de L’Asinao, une bergerie m’accueillit où je pus me désaltérer et échanger quelques mots avec la personne qui en avait la garde. Je ne sais pourquoi nous parlâmes de poésie et le nom de Paulu Susini di a Sarra resurgit ! La personne que j’avais en face de moi était celle qui m’avait appelé quelques mois auparavant et se trouvait être l’animatrice de l’association Korsi Alta Rocca ! Le monde est petit et le hasard fait souvent bien les choses : je pouvais, désormais, découvrir tout à loisir les écrits de cet enfant chéri du pays !

Un homme d’une grande humanité.


Né en 1936 à Ajaccio, Paul Susini partagea son enfance entre Cargiaca et Serra de Scopamène. Il perdit son père accidentellement lorsqu’il avait cinq ans et part en pension de pension de famille puis en internat à Marseille où il eût à souffrir des privations de l’après-guerre. De retour en Corse, il termine sa scolarité au lycée de Sartène avant d’entreprendre des études supérieures à Aix en Provence  et de débuter sa carrière d’inspecteur des Douanes à Paris.
Il reviendra, chaque été, jusqu’à sa mort en 2007, se replonger dans l’ambiance de son village et y animer soirées et rencontres diverses.
Ceux qui l’ont connu disent de lui qu’il était d’une grande droiture. Profondément croyant, il poussait sans cesse des diatribes contre les misères et les calamités qui assaillent le monde des hommes mais aussi contre les hommes eux-mêmes lorsqu’ils sont les témoins passifs de la désagrégation de leur culture. Ce pacifiste avait les nerfs à fleur de peau et pouvait se montrer irascible comme l’a souligné Rinatu Coti dans la belle préface qu’il lui a consacré et qui témoigne de la profonde estime qu’il lui portait.

Quelques textes…


N.B:La graphie qu’utilise l’auteur est parfois légèrement différente de celle en usage aujourd’hui. Nous ne nous sommes pas permis de modifier le texte car ce dernier reste parfaitement lisible.
La traduction française est de l’auteur lui-même.

U racontu ‘lla me nascita

Eiu vol’ dì chì, com’è molti e parechji in i me ghjorna, mi ni sogu andatu à nascia in Aiacciu un sedici di maghju l’annata trentasei d’issu seculu, «  In lu mesi di li fiora, quandu roncanu li sumera invaghjti da l’amori » anch’eiu com’iddu cuntava lu tintu ziu Simonu d’Auddè. Vo ùn cridiati ch’e abbia sceltu issu locu nè mai risintitu la mìnima tinnarezza o fuss’idda simpatia da quissa città carnavalina. Ma, tandu dighjà, i donni, parti è più, muviani ad aparturì in città ; li naciti in paesi erani turati un priculu e quasi un lussu, una fantasia custosa par cusì dì e d’altrondi, sia com’idda sia, ùn aghju mancu stanpa avutu la scelta nè di l’isula nè di lu lucali ‘lla me nascita ed, anc’oghji, m’accadi più d’una volta da fanni à l’Altisssimu lu rimprὸvaru caldu.
- O biatu Signureddu, m’accadi di dì multulonu e di pinsà, da chì m’aveti fattu affaccà capu traghjenti indi st’isula disgraziata ?
Ma risposta chjara supr’à issu puntu à lu ghjornu d’oghji ùn aghju mai avutu.
Sì l’Altissimu m’avissi à scedda, com’iddu si faci in alta sucietà cilesta, in anima ghjà chì mi saria sceltu unu d’issi borghi muntagnoli austriacci o svizzeri, rughjona di paci e di pulisia. Ma,inveci, l’Altissimu, fora à scopu di prasalvammi li fiari di l’infernu in aldilà, mi cundannati à nascia in Corsica in modu di purgatoriu. Pugneti nemmenu dinduvinammila bona ma incù li vulintà di Diu andeti à cumbatta vo !

(….) Maghju 1992

Ma naissance


Comme beaucoup de mes contemporains, je suis né à Ajaccio, ma mère y étant spécialement descendue pour la circonstance. J’y ai vu le jour en l’an 36 de ce siècle au mois des fleurs, lorsque les ânes braient troublés par l’amour, comme l’écrivait le défunt ziu Simone d’Auddè.
Ne croyez pas que j’ai choisi ce lieu, ni ressenti la moindre tendresse, ni même sympathie pour cette cité de carnaval ! Mais déjà la plupart des femmes allaient accoucher en ville, les naissances au village leur paraissant trop dangereuses ou devenues un luxe, une fantaisie coûteuse ; de toutes façons, quelles qu’en soient les raisons, je n’ai eu le choix ni de l’île, ni du village de mon arrivée : encore aujourd’hui il m’arrive plus d’une fois d’en faire le véhément reproche àl’Altissimu.
- « Ô bienheureux Seigneur », m’arrive-t-il de murmurer mentalement, « pourquoi m’avez-vous fait naître, débouler tête la première, sur cette malheureuse île » ?
Mais jusqu’à ce jour je n’ai pas encore obtenu de réponse !
Si l’Altissimu m’avait donné à choisir, comme il est d’usage dans une société policée, j’aurais sauté pour m’animer dans un de ces bourgs montagnards de Suisse ou d’Autriche, régions d’ordre et de paix. Mais l’Altissimu, peut-être pour me préserver des flammes de l’enfer dans un autre monde, m’a condamné à naître ici, en Corse, au purgatoire !
J’essaie de me réconforter, espérant une vie, un destin acceptable ! Mais qui peut lutter contre ou même contester les volontés de Dieu ?

(….) Mai 1992

In ascultera lu riciventi


(…)  Erami in tempu di verra ed, ugni sera chì Diu facìa, fattu cena, babbu, mamma, cun dui o trè parsoni ‘llu paesi ascultaiani i nutizii ruzzinchindusi dui noci ed unpugnu di fica sicchi apposti in un piattu spartu o bivindusi un ditu di vinu caldu.
Issa cirimunia ed issi fatti passatusi vicinu à cinquant’anni andà, mi sὸ fermi stampati in a mimoria com’è s’iddi fussini cosi accaduti arimani.
Mi pari sempri di vedali tutti i participanti d’issa missa parata ; inchjirchjati à lu caminu sfiaramattulonu in u salunettu ‘lla noscia casa stabilitu à lu pianu à par’distradonu, cun lu riciventi pasatu annant’ad una tulella di legnu priziosu subitu à manca, tempu varcatu a porta d’intrata, à chì posti in carricona mezi dissenticati, à chì ciuttati annant’à singhi pultroni di viddutu verdu arrigatu da sdrisgi russicci.
Ma certi sirintini sulenni, u sabatu sera par esempiu o s’iddu si sapia di sentasi una bedda parlata, u più eluquenti ‘lli capi muvitoghi beddi parlatori di quiddi tempa era Mussolini, tandu c’era pὸpulu, ed accdiva di varcà i vinti cristiani.
L’ultimi cunturrati piddaiani i pasatoghja chì firmaiani : à chì s’impinziaddia annant’ad un littinu anticu di legnu di noci à tisteri duriquant’è petra, à chì s’intravalcava annant’à singhi carrghi impaddati ricuparti d’una tela giaddiccia dubitosa, cumpunenti parti e più di qualchi lascita giandarmina.
Supr’ad issu puntu, mi tocca à davvi spiigazioni : si pisaia in fatti, di punt’à la noscia casa, un casamentu giandarmescu altu quattru piana chì, tamantonu ch’iddu fussi, bastava à pena in quiddi ghjorna ad allughjammi una brigata sana di giandarmi ( vol’dì sei omini, tutti o quasi tutti cun muddera e famiddonu cintu, sia vicinu à quaranta cristiani).
 

(….) Dicembri 1991

Les informations pendant la guerre

(…) Nous étions en temps de guerre et chaque jour après le dîner, babbu et maman, en compagnie de deux ou trois amis privilégiés écoutaient les informations en grignotant deux noix ou une poignée de figues sèches et buvant un doigt de vin chaud. Ce cérémonial, bien que s’étant déroulé il y a près de cinquante ans, est resté gravé dans ma mémoire comme s’il était arrivé hier.
Il me semble toujours revoir les participants de cette messe groupés autour de la cheminée rougeoyante. Le salon était situé de plain-pied au niveau de la route. Le récepteur trônait, posé sur une table en bois précieux à gauche de la porte d’entrée. Certains voisins étaient assis sur des fauteuils branlants, d’autres tassés sur quelques chaises défraîchie recuvertes de velours vert à bandes rouges. Lors de certaines soirées importantes, le samedi soir par exemple, si l’on savait qu’il allait y avoir un beau discours politique, il y avait beaucoup de monde. Parfois plus de vingt auditeurs ! Le plus éloquent de ces chefs beaux parleurs était Musolini. Les derniers arrivés s’installaient sur les sièges restants. L’un se penchait sur le canapé en noyer au dosseret dur comme de la pierre, l’autre à califourchon sur une chaise paillée recouverte de toile beige usagée ayant fait partie de quelque héritage… « gendarmesque » ! Mais sur ce point, je dois vous fournir quelques explications. Une gendarmerie se dressait en face de notre maison. cet immeuble de quatre étages, aussi grand fût-il, suffisait à peine à loger une brigade complète, (c'est-à-dire : six hommes, presque tous encombrés de femmes et de nombreux enfants….au total près d’une quarantaine de personnes).

(….) Décembre 1991


2011-09-01

Langue corse et noms de lieux

la grammaire des toponymes

Jean Chiorboli

Albiana,220 p, 2008


Langue corse et noms de lieux La connaissance d’un champ du savoir est, par elle–même, toujours respectable car elle présuppose de longues heures d’efforts en solitaire et de patientes lectures. Ce respect n’est pas suffisant lorsqu’un auteur ajoute à son érudition la claire volonté de se faire comprendre du plus grand nombre sans jamais tomber dans les simplifications abusives.

« Mais Jean Chiorboli est professeur ! » me direz-vous… Raison de plus ! Les diplômes donnant accès au métier d’enseignant portent encore trop souvent sur un savoir (ce qui est normal) et insuffisamment sur le savoir-faire du pédagogue (ce qui est bien dommage). Et pourtant, savoir faire passer la complexité d’une somme de connaissances sans jamais ennuyer, en donnant envie de s’interroger, d’aller plus loin dans le raisonnement, est une qualité suffisamment rare que nous tenons à saluer d’emblée.

Les travaux des linguistes nous déconcertent parfois ne serait-ce qu’en raison de la technicité croissante de la démarche et du vocabulaire utilisé. Jean Chioboli en a parfaitement conscience et n’hésite pas à se mettre à la portée du lecteur moyen en rappelant qu’une métathèse est une interversion de lettre(s) à l’intérieur d’un mot (febre/frebba, ferraghju/frivaghju), une aphérèse une suppression au début d’un mot (illu/lu), une syncope : une suppression à l’intérieur (basilicu/basilgu) quant à l’apocope elle n’est rien d’autre qu’une suppression à la fin d’un mot (minare/minà). Tout ceci pour dire que jamais l’auteur n’utilise son savoir et ses outils pour épater le modeste lecteur , bien au contraire, jouant à fond son rôle de passeur, il explique, éclaire, fait part de ses doutes sans aucune pédanterie ni orgueil mal placé.

Force est de constater que l’ouvrage qu’il a consacré aux noms de lieux est une véritable somme qui devrait trouver sa place dans toutes les bibliothèques car il répond d’une manière ou d’une autre à des questions que nous nous sommes posées et qui sont demeurées, la plupart du temps, sans réponse satisfaisante.
La partie 1, intitulée : un guide linguistique de la toponymie corse, énonce un certain nombre d’aberrations qui truffent les noms de lieux que nous connaissons tous. Pour mémoire en voici quelques exemples...

1.    les pléonasmes

On trouve sur notre île le Ravin de Ghiargalone que l’on pourrait donc traduire par Ravin du grand ravin puisque ghjargalu signifie ravin. Dans le même esprit on peut rencontrer Fontaine de Fontanone…. ou encore Col de Foce (foce=col), Cima d’Alpa (alpa=hauteur), Forêt de Valdu (valdu = forêt). Faut-il s’en amuser ? Nous le pourrions, bien entendu, mais le plus grave c’est qu’aujourd’hui un nombre non négligeable de locuteurs autochtones ont oublié la signification des termes insulaires et n’y voient, somme toute, rien à redire.

2.    Les bizarreries orthographiques

La langue corse est aujourd’hui enseignée dans les écoles, elle dispose d’une orthographe largement stabilisée et d’une grammaire acceptée par la grande majorité des auteurs. La polynomie de la langue n’a pas été un obstacle à l’adoption de règles acceptées du nord au sud de l’île et pourtant on trouve encore :

- chioso nuovo pour chjosu novu alors que les diphtongues n’existent pratiquement pas en Corse et que les terminaisons en u sont l’une des caractéristiques de la langue par rapport au toscan.

- Aja rossa, Argia piana, Aia maiὸ alors que le terme corse pour designer l’aire s’orthographie : aghja ou arghja

- Giunchiccia, Giunchetu, Ghiunchelli, Junchelli alors que le mot corse pour désigner le jonc s’écrit : ghjuncu

- Algajola, Algajo, Algagolo, Alguiolo alors que la graphie exacte de « l’ombilic des rochers » est : algaghjola.

3.     Les mauvais découpages

- Punta Culaghja peut prêter à sourire car tout locuteur insulaire peut y déceler une grivoiserie tandis qu’il n’en est rien…Il s’agit tout simplement de Punta Aculaghja (Pointe où nichent les aigles) …Encore plus scabreux : Bocca culaghja qui devrait être orthographiée Punta Aculaghja….

- On trouve également Fontaine de Lava Culo et un lieu-dit orthographié Lavaculu mais l’auteur demeure prudent en évoqaunt l’étymon latin lavàculu qui serait devenu, peut-être par étymologie populaire : lavacùlu…

4.    Les pertes de sens


    Que peuvent bien signifier : Porto Cacao, Portu Cacau , Rochers de Cacavu…. ? Pour l’auteur l’étymon latin de caccabus ( marmite, chaudron à 3 pieds) doit être privilégié. C’est probablement lui qui est à l’origine du cacaveddu, canestre de Pâques bien connue en Corse du Sud. Quant à la Fontaine de Bollero, à la source de Bollaro  ou à la Funtana di Cava di Bollari c’est le terme insulaire désignant le tourbillon, le bouillonnement qu’il convient d’avoir à l’esprit (bolleru/bollaru)


5.    Les aberrations nord/sud.


    On le sait, la langue corse connaît deux grandes variantes que l’on qualifiera rapidement de nordiste (cismontica) et de sudiste (pumuntica). On sait aussi que la variante sudiste est la moins toscanisée et qu’il est assez facile de les distinguer. Or, curieusement, certains toponymes semblent avoir fait une sorte de mix des deux variantes…


- Punta di e Cruci (Moca) : la graphie cruci est typiquement sudiste et l’article typiquemnt nordiste. On aurait dû avoir : Punta di i Cruci


- Bocca di e Croci : remarque identique (une partie du Pumonti prononce croci et l’autre cruci). On aurait dû normalement avoir : Punta di i croci


- Piobba (Porto-vecchio), Piubettu (Levie), Piobarello (Coti-Chiavari) alors que la variante sudiste orthographie le peuplier : piopu à la place de piobu (variante nordiste).


La seconde partie de l’ouvrage : l’ Histoire entre conservation et innovation aborde, dans son chapitre liminaire, la passionnante question de théorie de la continuité selon laquelle: « il n’est absolument pas possible (…) d’expliquer la fragmentation dialectale corse par l’influence pisane du Moyen-Age tardif (…) Le cadre préhistorique est le seul admissible » (p 68, l’auteur cite en fait M.Alinei, promoteur de l’hypothèse explicative). Cette approche pose en effet le principe d’un contituum humain allant des rivages atlantiques de la péninsule ibérique jusqu’à l’est de l’Adriatique. Les différenciations culturelles et linguistiques ne sont, en effet,  intervenues qu’entre le quatrième et le premier millénaire de notre ère. Sur cet antique substrat les influences extérieures ont eu un effet indiscutable mais sans totalement gommer les caractéristiques fondamentales des langues ancestrales qui continuent d’affleurer de nos jours dans la manière de prononcer telle voyelle ou de gommer telle consonne.

Jean Chiorboli présente les lignes de force de cette controverse puisque, bien entendu, la question est discutée mais il ne cherche pas à s’appesantir sur les échanges qui souvent semblent tourner au combat d’experts…On ne lui en voudra donc pas de ne pas avoir voulu entrer dans une vaine polémique ;  tout au contraire, on le remercie d’avoir présenté sous une forme synthétique l’enjeu du débat.

Au final, voici un ouvrage véritablement indispensable à toute personne se passionnant pour la langue corse et/ou s’interrogeant sur certains aspects des noms de lieux qui sont d’authentiques vestiges des temps révolus et nous renseignent sur nos origines incertaines. Nous l’avons dit, l’auteur a su rendre la matière captivante sans jamais tomber dans les affirmations péremptoires et les excommunications hâtives. Plus qu’un livre, l’ouvrage administre une magistrale leçon de modestie et de clairvoyance.

Le cadre de ce modeste billet ne nous a pas permis de présenter l’intégralité de ce que nous aurions aimé dire mais si nous avons donné à nos lecteurs l’envie d’en savoir plus, nous en serions ravi.


2011-08-11

Or Provu
Stefanu Pergola
Cismonte è Pumonti, 2006, 89 p.


stefanu pergola  Nous l’avons déjà dit : nous ne sommes le  prisonnier de personne, pas même du temps…Imprimé en 2006, le livre de Stefanu nous avait plu lorsque nous l’avions lu un an après, mais le temps, à l’époque, nous avait manqué pour en parlé sur ce site. Ce n’est rien, les bonnes choses, les choses justes peuvent aussi se faire après coup, et puis qu’est-ce donc que cette manie de parler d’un livre juste au moment de sa sortie et de se taire ensuite ? Comme si un livre n’était rien d’autre qu’un produit de consommation muni d’une date de péremption ?
Les textes de Stefanu sont de beaux textes, écrits avec le cœur et avec un talent qui apparaît à chaque page. Ils ne sont ni d’aujourd’hui, ni d’hier, ils sont de toujours. Toujours: l’endroit favori des poètes.

Les questions posées au poète l’ont été dans les deux langues. Seules  les réponses en langue corse nous sont parvenues. Nous ne partageons pas le point de vue de Stefanu mais nous le respectons, voici pourquoi nous n’avons maintenu que la seule version en langue corse de ce dialogue.
N’ayant pas émis de remarques sur la traduction que nous avons faite de son poème, nous la publions même si elle ne nous satisfait pas tout à fait.

L’avemu dighjà ditta : ùn semu u pighjuneri di nimu, mancu di u tempu… Stampatu in u 2006 , u libru di puisii di Stefanu c’era piacciutu quand’è no l’avìami lettu un annu dopu, ma u tempu, tandu, ùn l’avìami avutu par parlani annantu à stu situ. Ùn hè nudda, i boni cosi, i cosi ghjusti si poni fà ancu dopu , eppὸ chi sarà mai sta malatia di parlà d’un libru ghjustu quand’iddu hè stampatu è di fà silenziu dopu ? Comu s’è un libru ùn fussi mai altru chè un prudutu di cunsummazioni cù una data di pirinzioni ?
I puisii di Stefanu sὸ belli puisii, scritti cù u cori è un talenti chì sbocca à ogni pàgina. Ùn sὸ nè d’oghji nè d’arimani, sὸ di u sempri. U sempri : u locu prifiritu di i pueta.

I quistioni à u pueta sὸ stati scritti in i dui lingui. Soli i risposti in lingua nustrali mi sὸ stati mandati in ritornu. Ùn semu micca d’accordu cù Stefanu ma rispitemu u so parè, eccu parchì ùn avemu lacatu chè à virsioni corsa d’issu dialogu.
Com’è ùn ci hà dittu nudda à prupositu di a traduzzioni chè no avenu fattu di u so puema, a publichemu ancu s’idda ùn ci suddisfaci micca tuttu à fattu.


I puisii cuntinuti in u to libru Or provu sὸ stati scritti da 1999 à 2004, faci dighjà calchi anni… Chì ni pensa, u Stefanu d’oghji, di i so scritti di tandu ?

Sò puesie ch’aghju scrittu quandu era studiante in Corti è une poche dinù per i mo primi anni d’insignante di corsu. Sò scritti di un giuvanottu chì cerca à ammestrà a so lingua da pudè capisce la megliu. Soprattuttu da pudè la insignà. Era un ghjocu à l’epica. Mi piacia sopratttuttu à scrive circhendu parolle difficiule da capisce. Vulia chì u lettore venissi à dumandà mi u sensu di tale o tale parolle. Eo aspettava sempre cù a risposta in punta di lingua. Era un ghjocu era...


Lighjènduti, mi socu dumandu parchì quasgi tutti i to puisii èrani scritti in versi quand’è, à tempu d’oghji, mondi pueta prifiriscini u versu libaru…Sarà una vulintà di a to parti di « fà classicu » o sarà chè par tè a rima hè nicissaria à a puisia ?

Per mè, in corsu ùn si pò parlà di puesia senza parlà d’oralità. I vechji pueta cumpunianu senza scrive le puesie è puesie. Ciò chì aiutava à ritene a puesie era a rima di sicuru. Eo oramai provu à fà cusì. Oghje a moda seria u versu scioltu, si vedenu libri stampati à colpi d’haikù : u puema cortu cortu giappunese. Per mè, a puesia corsa ùn hè cusì. L’haikù hè un scrittu astrattu duve ellu ci vole à riflette, invece mi piace di più à cuntà qualcosa in versu, qualcosa chì possi tuccà à ognunu. Mi si pare chì per chì a lingua corsa sia ricunnisciuta ci vole à avvià si ver di altre forme : certe cunvenenu ma altre innò.


 In u so bellu prifaziu, Patrizia Gattaceca dici « u tema principale di issa racolta hè l’amore… » Mi pari, a dilla franca, ancu à mè. Parchì avè sciuvaratu issu tema quand’è mondi pueta u lacani cascà par d’altri sughjeti menu parsunali ?

L’amore hè ciò chì face lea o rumpitura in tutti i duminii. S’ellu ùn ci hè nè piacè nè affettu nunda si face. Stu tema hè universale è per e mo prime puesie ùn vulia tantu circà tema altri. Quandu si soffre in amore, u pueta scrive. Po quandu ellu hè felice ùn scrive più. A tristezza face impennà, pocu a gioia.


 Mi faria piacè di sapè quali sὸ i pueta chi ti piàcini, quiddi chè tu leghji è rileghji cù passioni.

I mo pueta prefiriti per quelli andati sò Paoli di Tagliu è Marcu Casanova, per quelli d’oghje leghju Ghjuvan Petru Ristori è Ghjuvan Teramu Rocchi. Leghju dinù in prosa Ignaziu Colombani, Ghjaseppu Maria Bonavita (u mo preferitu in prosa), Natale Rochiccioli è Matteu Ceccaldi.

Ùn si po micca scriva puisii senza circà à capì ciὸ chì hè a puisia….Allora, par tè, mi po dà a to difinizioni di sta cosa strana ch’ùn si laca chjappà cù i mani ?
A puesia hè un saccu di parolle cullucate in versi è rime duve a storia stà in u tempu è tocca à tutti. S’ellu ci vole centu anni per fà un pruverbiu, ci vuleria cinquant’anni per fà una puesia…


Parchì ùn avè micca missu dopu ogni puisia una traduzzioni in lingua francesa ? Mi pari peccatu chè ci hè tanti ghjenti chi pùgnani d’amparà u corsu è sὸ scuraghjati quand’ùn ci hè micca una traduzzioni par aiuttalli…

Per mè, mette u francese in traduzzione o adattazione d’un puema corsu hè facilità d’amparera o bisogni cummerciali d’una casa d’edizione chì cunsidereghja un libru cum’è un pruduttu da vende à u massimu. Quandu si pensa à certe suvvenzione date à certi libri duve nant’à ogni pagina sò scritti trè versi è micca di più… Ci hè da ch’è ride… Per capisce u corsu ci vole à leghje è circà à capisce aprendu un dizziunariu o fendu si spiegà a puesia da qualchissia ch’ammaestreghja u corsu puntu è basta. L’amparera vene cù a mutivazione è micca cù a facilità. Perchè allora ùn mette dinù l’inglese, u spagnolu o u chinese chì sò e trè lingue più aduprate nant’à a sta pianetta, u francese hè pocu à cant’à queste custì ! Certe opere sò publicate è editate s’è no parlemu di libri o ancu puru di dischetti ma di u corsu ùn ne anu chè u nome certe volte : u cuntenutu hè in lingua francese… Eppuru sò aiutati da soldi publichi chì favurizeghjanu a lingua corsa ! Certi sò Corsi quand’ella li cunvenenu… Per mè un libru di puesie corse hè un testimoniu d’un’ epica, d’una manera di vede e cose di quellu chì cumpone. Hè una lascita per a nostra terra vechja insucicata da u soldu è u putere di u fora.


Innamurati ab eternu

Cunnoscu u to nome è po
Rifacciu i to passi è po
Pensu à tè à spessu è po
Tù ùn mi cunnosci mancu nὸ

Je connais ton nom et puis
Je refais tes pas et puis
Je pense à toi souvent et puis
Toi tu ne me connais même pas


Dissegnu u to visu in là
Mi parlu di tè in là
Ti rivecu sempre in là
Ma tù sì ver di quallà

Je dessine ton visage là
Je me parle de toi là
Je te revois toujours là
Mais toi tu es là-bas


Aghju sunniatu torna un’altra notte
Ch’è n’eramu innamurati ab eternu

J’ai encore rêvé une autre nuit
Que nous étions amants pour l’éternité


M’aghju da palisà prestu
Cun u me core onestu
In attesa di u passu lestu
Aspettu l’amore prestu

Je vais donc me dévoiler
Avec mon cœur innocent
Dans l’espoir d’un pas rapide
J’attends l’amour


O ma quantu spergu in tè
Quandu chì vicinu à mè
Cappierai u core per mè
Ed eiu ci seraghju per tè

J’ai  mis tant d’espoirs en toi
 Que lorsque près de moi
Tu abandonneras  ton cœur

Je serai déjà là rien que pour toi

Aghju sunniatu torna un’altra notte
Ch’è n’eramu innamurati ab eternu

J’ai encore rêvé une autre nuit
Que nous étions amants pour l’éternité

Ma ùn facciu ch’è sunnià
Eiu lu vulerebbi realizà
U sonniu di l’innamurà
in amore quale hè chì sà ?

Mais je ne fais que rêver
Je voudrais tant le  réaliser
Le songe des amoureux
En amour tout est possible


Aghju sunniatu torna un’altra notte
Ch’è n’eramu innamurati ab eternu

J’ai encore rêvé une autre nuit
Que nous étions amants pour l’éternité

Aghju sunniatu torna un’altra notte
D’un amore chì mi cantava u so versu.

J’ai encore rêvé une autre nuit
D’un amour qui fredonnait sa chanson



2011-07-25

Haute Plage

Marie-Ange Sebasti.

Jacques André éditeur, 80 p, 2011


haute plage Effleurements, Paroles pour une île, Comme un chant vers le seuil, Contours apparents, Presque une île, Marges arides, Bastia à fleur d’eau, Venise février…Depuis une quarantaine d’années Marie-Ange Sebasti nous livre des textes poétiques d’une rare élégance.

C’est une poésie fluide, discrète, qui n’hésite pas à entretenir avec les prises de vue de Monique Pietri un séduisant ballet, comme pour nous suggérer que l’essentiel est de rechercher des connivences et d’ouvrir de nouveaux horizons.

Puisque Marie-Ange a bien voulu échanger avec nous, nous nous sommes permis des questions directes et précises afin d’en savoir un peu plus sur cette œuvre qui se construit sous nos yeux.

Avant de parler de ton dernier recueil Haute plage, qui vient de paraître aux éditions Jacques André, je souhaiterais que nous évoquions ton parcours poétique… Depuis Effleurements, paru en 1963 aux éditions Regain jusqu’à ce jour, tu as publié plus d’une dizaine d’ouvrages de poésie. Discernes-tu des changements dans ta manière d’écrire depuis cette date ?

Je discerne bien sûr une évolution dans ma manière d’écrire, puisque mon premier recueil édité  contenait des poèmes que j’avais écrits entre 16 et 19 ans et que d’autres poèmes, non publiés, les avaient depuis longtemps précédés. Ils étaient donc marqués par la spontanéité de la jeunesse et un rythme lié à ma familiarité avec les formes de la poésie dite classique, dont je me suis naturellement libérée au fil du temps et des rencontres littéraires, mais qui n’est pas resté sans influence. On y décèle cependant déjà ce souci de  concision qui deviendra de plus en plus exigeant et  qui caractérise mes recueils suivants.

Si j’avais à te demander s’il t’est possible de définir, même approximativement, ta démarche poétique que me répondrais-tu ?

  J’aime à répondre avec toi (Propos recueillis dernièrement par Eva Mattei) que le poète cherche « une autre clarté » sur le monde, mais cette démarche, ressentie comme une nécessité, n’est pas toujours facile. J’ai confié dans un court texte que « pour écrire un poème, il y a un chemin à parcourir, un tunnel à franchir ou un pont à passer, et peut-être même un océan ou des strates de cumulo-nimbus à traverser, un pays à trouver… » (Etoiles d’encre, 35-36). Mais je constate que cette clarté survient parfois de façon surprenante en quelques mots au moment où nous écrivons, comme lorsque nous lisons la poésie des autres, anciens ou modernes, ce qui invite au partage et donc, parfois, à la publication.

La Corse est toujours présente dans tes textes… doit-on considérer que ta poésie est «identitaire» ou qu’il s’agit seulement d’un ancrage dû à ton éloignement physique ?

 On me rappelle souvent cette permanence. Mais ma poésie n’est ni « identitaire » ni le reflet d’une nostalgie… tout en révélant peut-être, d’une certaine manière, ces deux aspects. La Corse m’accompagne naturellement depuis toujours. C’est une voix qui me parle, qui dit, à sa façon, le monde.


 Venons-en maintenant à ton dernier recueil, la première de couverture porte le titre Haute Plage, pourtant, dès que nous ouvrons l’ouvrage nous découvrons qu’Haute plage est suivie de Permis fluvial. Pourquoi avoir choisi de présenter ton ouvrage en deux parties inégales (par le nombre de pages).

 Permis fluvial  est un ensemble de poèmes indépendant de Haute plage, qui m’a semblé cependant pouvoir prendre aisément place aux côtés de ce recueil, malgré un style et un rythme différents. Le fleuve et la mer s’interpénètrent géographiquement comme ils le font dans mon regard de poète. En traversant un fleuve, je peux imaginer à la fois la source, l’embouchure, les lointains, les îles ...

 Ces deux titres m’interpellent et j’aimerais avoir un éclairage de ta part sur leur(s) signification(s)…Quel(s) rapport(s) la haute plage entretient-elle avec la navigation fluviale ? J’ai conscience d’être casse pied avec mes questions précises mais je crois que par ce moyen on peut arriver à percer quelques mystères…

 J’ai vu le jour à Lyon, entre Saône et Rhône (dans ce lieu qui précède le confluent et que l’on appelle la « presqu’île »). Je vis encore aujourd'hui non loin des berges rhodaniennes. Fille d'insulaire, je me définis volontiers comme « presque insulaire ». J’aime emprunter les ponts et les bateaux, qui relient les rivages, comme le font les livres, qui m'ont portée aussi  dès l'enfance vers les îles (ou la haute plage…) de la poésie.
On peut aimer la plage pour l’insouciance brève, la parenthèse ensoleillée qu’elle offre, mais aussi pour les mystères qu’elle semble rassembler, ceux de la terre, de la mer, et de l’horizon qu’une position de veilleur, un peu au-dessus de la plage, permet de mieux percevoir.


 Le premier texte de ton recueil énonce : « Ils nous ont engrangés dans l’aurore/donné des ailes/pour traverser les jours/ ». De qui s’agit-il ?

Un poème publié est un poème donné. J’aime laisser son interprétation au lecteur qui, pour moi, doit être libre. Mais je veux bien donner une réponse approximative correspondant à la lecture que je fais de ces vers en oubliant que je les ai moi-même écrits : Il s’agit probablement de ceux qui nous ont donné le jour, de ceux qui, avec eux, nous ont donné à lire et à aimer, nous ont permis d’être attentifs au mystère et la beauté, et d’avoir envie d’en faire part …

J’aimerais aussi que tu nous dises pourquoi (p18), tu écris : Puisque la terre ferme a tourné le dos/Je resterai longtemps/entre l’écume et le roc/à scruter le ressac/qui le réinvente. Quelle est exactement cette terre ferme qui semble avoir déserté ?

Mon père est mort subitement, encore jeune, sur une plage du golfe d’Ajaccio. Cet événement douloureux, en ce lieu précis, a pu me paraître comme une trahison de la terre natale tant aimée, en l’occurrence l’île, que désigne paradoxalement dans mon poème l’expression « terre ferme » parce que cette île est aussi continent, terre entière.

En te lisant et en te relisant j’ai le sentiment que tu distilles une sorte de détachement devant le monde, un peu comme si tu voulais nous suggérer de ne pas nous brûler en voulant toucher le réel de trop près…

Comme tu le dis toi-même: « Le poète ne s’affranchit pas du réel, le poète n’est pas un être éthéré qui vit dans les limbes, il prend simplement une certaine distance avec ce réel afin de le faire percevoir d’une autre manière. »
La poésie n’est pas pour moi une évasion. Peut-être le poète, trop sensible à un monde qui l’impressionne, a-t-il le désir de ne pas souffrir de la brûlure du réel, mais il doit reconnaître, sans prétention, une certaine capacité à en distinguer les facettes cachées, et à les signaler, comme le suggère Pierre Reverdy de façon radicale : « Aucun lien poétique entre moi et le réel présent. La poésie, c’est le lien entre moi et le réel absent. C’est cette absence qui fait naître tous les poèmes. » (En vrac)


2011-07-05

Les anges de brume

Marc Giudicelli

Avant-dire de Jean-Charles Barguès

Colonna Editions, 88 p, 2011.


marc giudicelli Les aquarellistes ont souvent pour habitude de poser sur la feuille humide de larges plages de couleurs dont la nuance s’estompe ou au contraire se renforce par endroits. Cette dextérité qui sait parfaitement s’accommoder des aléas de la distribution du pigment est aussi celle du poète Marc Giudicelli lorsqu’il place sur la feuille blanche ses simples mots pour suggérer  une émotion.

On ne dira jamais assez ce qu’il faut de maîtrise pour saisir le battement d’une aile de papillon, la blancheur immaculée d’un mur blanchi à la chaux, le silence qui perce à travers le froissement d’une étoffe ou le reflet de la lune sur les flots… Cette sorte de plénitude, Marc Giudicelli la possède tout naturellement même s’il n’est pas improbable que la phase de création qui nous enchante cache, peut-être, une phase de travail intense durant laquelle le poète a peaufiné l’élégance de son art.

Cette période d’incubation est souvent occultée du discours sur l’œuvre, comme s’il était inconvenant d’en parler, comme s’il fallait nécessairement admettre qu’un auteur trouve le ton juste qui est le sien, naturellement et sans douleur… Rien n’est moins sûr !
Ces courts poèmes qui laissent éclater autour d’eux la blancheur de la page recèlent une retenue, une pudeur même, qui renforce en nous ce sentiment que le poète est le chantre d’un monde que nous ne savons plus voir.

Il ne démontre pas, il montre, d’un court geste de la main, les interrogations que le réel laisse parfois transparaître.
Mais pourquoi donc, dira-ton ? Pourquoi donc montrer sans oser prendre une position plus affirmée ? Pourquoi ne pas dénoncer, pourfendre, encenser ou juger ? Parce que, tout simplement, le regard que porte le poète sur ce qui nous entoure est un regard distancié qui vise simplement, non à diriger le nôtre, mais à porter à notre connaissance la possibilité d’une autre dimension qui , primitivement, nous avait échappé…La création d’espaces infinis, la redéfinition du réel perçu est à la source même du poème. Un texte qui s’en affranchirait serait probablement doté de certaines qualités mais ne serait probablement pas un texte poétique.

Je ne pourrai plus voir les rayonnages d’une bibliothèque de la même manière après avoir lu :
«  Armés de mots
Les soldats de papier
Veillent… »

Il me sera difficile de traverser un cimetière de campagne sans avoir en mémoire :
«  Sous le regard
D’un christ en fleurs
Caché dans l’herbe sèche…. »

Même les signes sur la page ne m’apparaîtront plus de la même manière puisque je sais désormais que la simple parenthèse, elle pourtant si discrète, peut, l’espace d’un court instant, m’abriter du soleil des mots en me dispensant une ombre bénéfique….

Les poètes ont cette incroyable faculté de nous inviter à nous désaltérer à une eau qui semble jaillir d’une source inextinguible venue des profondeurs de la Terre. Cette zone, largement inconnue de nous et qui est pourtant notre source de vie.
Je n’ai pu m’empêcher, avec l’aimable autorisation de l’auteur, de traduire en langue corse quelques uns de ses textes, non pour les compléter car ils se suffisent amplement à eux-mêmes, mais pour tenter de voir ce qu’il pouvait bien y avoir derrière le reflet qu’ils avaient laissé en moi dans leur langue source.

Curiosité quand tu nous tiens !

 



*

Litanie d’un chant
Sur les matins de bruine

Les fruits que l’oiseau picore
Eclaboussent de lumière
Les vergers endormis


Litanìa d’un cantu
Nant’à i matini d’acquacina

I frutta chè l’acceddu spizzica
Impantaneghjani di lumu
L’arburata insunnachjiti

*

 


Quand les couchants
Sommeillent
Dans les vignes
De fougères
Ton visage me dédie
La beauté
D’un adieu

Quand ‘è li punenta
Pinciuleghjani
In li vigni
Di filetta
Lu to visu mi dedicheghja
La billezza
D’un addìu


*
De tes larmes
Déferlant
Sur mon visage d’écumes
Naît la rosée
D’un matin

Di li to làcrimi
Sbarzèndusi
Nant’à lu me visu di sciuma
Nasci la guazza
D’una matina

*


Dans le chaos céleste
Dieu suit l’empreinte
De ses pas étoilés

In lu disòrdinu cilestu
Dìu suita la vistica
Di li so passa stiddati


*

Aux mortes heures
Le temps suspendu
Dans l’horloge
Ecoute murmurer
Nos battements de cœur


À l’ori morti
U tempu appesu
In u ruloghju
Ascolta sussulà
I fromba di li nosci cora

 

*


Le silence
Flotte comme une ombre
Sur les rideaux
Froissés de lumière

Lu silenziu
À gallu com’è un’ ombra
Nant’à i vela
Infragnati à lumu

 

*

2011-06-27

VOXPOESI

Entretien avec Henri Dayssol animateur du site


voxpoesi  Plusieurs observateurs l’ont souligné, la poésie sur le web connaît une certaine effervescence…Les blogs et les sites se multiplient, les auteurs échangent entre eux, il en est même jusqu’à affirmer que ce nouveau mode de communication tend à remplacer les traditionnelles revues littéraires compte tenu de la facilité d’utilisation des nouveaux supports virtuels et de leurs coûts quasiment nuls.

Sans entrer au sein de ce débat qui est, d’ailleurs, souvent abordé lors des rencontres littéraires, nous avons souhaité donner la parole à Henri Dayssol qui anime, depuis quelques mois, le blog VOXPOESIE et entend faire connaître une conception personnelle et décapante de la création littéraire. La parole lui est donc donnée pour qu’il nous explique sa démarche.

Pourquoi avoir créé ton site au titre si évocateur ?

Parce que oui ! C’est la vox populi que VOXPOESI veut faire entendre... La nôtre, la tienne comme la mienne et, à travers elles, aussi bien la voix de tous ceux qui n’ont pas droit au chapitre.... VOXPOESI c’est la parole non-formatée par le marché ou les coteries.... Celle que le public reconnaitra bientôt pour sienne et que la poésie de toujours est en train de reconquérir... Les voxpoètes ont la puissance de la foule, de la masse où on les imagine noyés, et ils ont cette force inhérente au fait qu’ils donnent lorsque d’autres trouvent des obstacles plutôt que des moyens dans la démarche de vendre.  La poésie des voxpoètes, en tant qu’elle se veut l’expression de tous adressée à tous, se rend ainsi la plus légitime et la plus accessible. VOXPOESIE et les voxpoètes dépassent la règle du jeu de cochons qu’impose le commerce et la politique culturelle d’Etat à la création artistique...
Les voxpoètes sont des miroirs tendus et si « Je est un autre » la belle affaire...! :
Tu peux,  parce que j’écris et que tu accèdes à mes écrits, te reconnaître en moi... et moi, de même, je peux me reconnaître dans ton écriture et celles de beaucoup d’autres... Ainsi nous nous retrouvons dans l’intime et l’universel. Nos racines et notre futur sont là, et là est notre présence, notre force préservée  ainsi que les outils pour transcender l’existence...                      
Aujourd’hui Internet nous offre l’avantage du raccourci vers les autres, les créateurs comme le public. Il  nous offre cet avantage certes, mais c’est à condition que nous sachions  incarner précisément cette force ainsi définie en restant à la hauteur de toujours ouvrir nos bras gratuitement et avec sincérité à tous les futurs voxpoètes ...

Bigre…je ne m’attendais pas à pareille déclaration ! Tu sembles donner au mot «poésie» un sens extrêmement large…Peux-tu m’en dire plus à ce sujet ?


Ecrire, lire, faire vivre la poésie c’est un engagement, non pas un engagement politique au sens étroit du terme mais un engagement « sur toute la ligne », un engagement personnel et universel envers ce qui est la matière même de l’acte d’écrire, de lire, de faire vivre et de partager la poésie, à savoir soi-même et l’autre, c’est à dire l’être humain dans sa vérité intime et universelle...
Cet esprit de responsabilité trouve à s’exprimer de différentes manières sous différentes plumes, mais il est le lien entre les voxpoètes, celui qui les lie aussi au public de VOXPOESI, il est comme la langue commune, qui porte le sens profond, sous-jacent de tous les voxpoèmes... On peut donner de nombreuses définitions de la poésie mais toutes sont réductrices, mieux vaut la définir justement par l’engagement fraternel qu’elle réclame et le surcroit de vie qu’elle offre en retour...

Vers quels sites te diriges-tu le plus naturellement ?


La chance nouvelle que nous avons avec internet c’est celle d’une communication en même temps élective et suffisamment large, une communication propice au mariage intelligent de l’intime et de l’universel... Mesurant la valeur de cette opportunité, je m’intéresse plus particulièrement aux sites jouant le jeu de ce mariage, jeu à travers lequel il est possible, me semble-t-il, de voir se dessiner une nouvelle conscience des autres, et donc un rapport au monde plus ouvert, plus lucide, plus indépendant et plus sain... Evidemment, dans cette optique, je suis attentif, en tout premier lieu, aux sites dont l’objet est la poésie ou, plus largement, la culture comprise comme le domaine d’expression des enjeux émotionnels et /ou intellectuels des auteurs et du public...
Je voudrais citer un exemple parmi de nombreux sites tous plus passionnants les uns que les autres, il s’agit d’ « helenablue » ( http://helenablue.hautetfort.com/)  site que je visite fréquemment ces temps-ci et qui par ses qualités me parait bien illustrer notre propos. Sinon le plus simple est de renvoyer à la liste des liens de VOXPOESI...
Les internautes avertis connaissent bien cette façon de « surfer » de liens en liens, c’est une manière de voyager  que je trouve, quant à moi, passionnante.


Tu vis en Corse depuis un certain temps, quel regard portes-tu sur ce qui s’écrit en langue corse ? Il semblerait que beaucoup d’observateurs sont surpris par la qualité des textes, poétiques ou non,  qui voient le jour et qui n’ont plus grand-chose à voir avec ce qui s’écrivait, il y a, à peine, quelques années …


J'ai l'habitude d'apprécier les créations artistiques chacune pour ce qu'elles sont, je ne compare pas. Pour le peu que je connais de la poésie contemporaine corse, je suis dans cet ordre d'idée, je suis enthousiaste. Je me rends compte de la valeur cruciale de certains poèmes corses récemment écrits, en particulier de ceux qui, en quelque sorte, inaugurent la vraie modernité littéraire de ce pays. Il s’agit de ceux qui, en même temps qu’ils sont profondément enracinés dans la terre insulaire, poussent également haut les cieux du présent et du futur... Ceux qui sont comme la synthèse de cette promesse qui nous fait respirer... Un recueil de poèmes comme, par exemple, "Génitori" de Stefanu Cesari atteint une exceptionnelle force d'émotion parce qu'il relève précisément  de cette modernité là. Une modernité d'écriture qui doit toute sa force à sa prise en compte novatrice de l'héritage culturel du pays (une prise en compte qui est à l'opposé de ce refus vain et stérilisant du passé qui caractérise la plupart des avant-gardes littéraires...). Ton écriture, Norbert, ou  celle de Danièle Maoudj possèdent, me semble-t-il, ces mêmes qualités... Nous sommes au début d'un renouveau de la poésie corse qui concerne autant la forme que le fond... le pont par dessus le temps qu'elle arrive à "construire " pourrait-on dire (un pont en l'occurrence fait de pierres et non pas de papier...). C’est ce pont qui nous ouvre aujourd’hui la voie d'une transcendance, d'un sens redonné à nos vies.
J’ai un peu le sentiment que vous redonnez du sens à nos vies quand bien même l’horizon se couvrait-il de lords nuages. Votre discours n’a rien de théorique, il est émotionnel et l’émotion ouvre la voie à la fraternité, ce dont nous avons le plus grand besoin. Ainsi je dirais que les poètes corses d’aujourd’hui me forcent au plus grand respect !
 




2011-06-08

Paroles & Couleurs
le livre rencontre
Nicolas Cotton/Norbert Paganelli

éditions La Bouinotte, 128 p, 250 reproductions en quadrichromie


Nicolas Cotton  Les toiles de Nicolas Cotton ont attiré mon regard il y a un certain temps déjà. L’occasion m’a été donnée de passer avec lui de longs moments à le regarder peindre, rectifier, gratter ces grands aplats de couleurs auxquels il n’en finissait pas de vouloir donner une fin…
Plus d’une fois la question lui fut posée : « Mais quand donc jugeras-tu que ton tableau est achevé ? ».

Jamais il n’y eut de réponse satisfaisante…Il m’arrivait de le quitter, à la tombée de la nuit, avec la confidence que le tableau avait fini par atteindre une sorte de maturité et de le retrouver, au matin, entièrement recouvert. Entièrement ? Non pas tout à fait…Il restait toujours quelque chose des anciennes couleurs qui affleuraient sous les nouvelles, comme si l’énergie dépensée à peaufiner cette surface de toile n’était pas perdue pour autant, qu’il en restait quelques vibrations infimes, lesquelles réussissaient à transparaître sous les nouvelles teintes ajoutées…


« Je suis à la recherche de la cohérence mais d’une cohérence qui ne s’expose pas… » m’a-t-il lancé un jour et, de fait, même si la notion de hasard n’est pas étrangère à son mode d’expression, la toile achevée révèle une sorte de perfection, subtil alliage des formes et des teintes, des textures et des surfaces.

En sais-je davantage aujourd’hui ? Non, si nous raisonnons en termes de progrès cumulatifs. Oui, si notre mode de fonctionnement s’ouvre vers d’autres perspectives au sein desquelles l’auteur d’une œuvre se construit en même temps qu’il construit et, souvent même, déconstruit ce qui se présente à nous.

J’avais fait le serment d’écrire comme il lui était donné de peindre. De parler de cette œuvre qui naît dans le doute et les chemins de traverse, un peu comme la couleur surgit dans l’interstice de deux autres couleurs afin de mieux faire la nique à une quatrième, dissimulée sous l’ombre d’une tache ou les restes d’une coulure…Ai-je réussi mon pari ? A dire vrai, je ne sais. D’autres mieux que moi le diront mais je dois confesser avoir été absorbé par ces œuvres en train de naître, parfois dans la fulgurance du geste bien assuré, parfois dans la lenteur des grattages et des couches surajoutées…

Cette démarche picturale est imprégnée de divers courants qui ont donné à la non figuration ses lettres de noblesse. Ainsi perçoit-on clairement l’influence de la tendance « Color field » si chère à Rothko ainsi que l’élégance du trait calligraphique dont Zao Wou-Ki demeure l’incontestable maître, mais, il serait absurde de nier que le courant injustement nommé « abstraction lyrique » (Kandinsky, Kooning) n’ait pas également influencé la démarche de Nicolas Cotton qui sait aussi intégrer dans ses toiles des éléments crypto figuratifs quant-il n’hésite pas à flirter avec l’art rupestre de la fin du Paléolithique…

Plus qu’une œuvre achevée, sa production est un véritable carrefour, une sorte de réceptacle des principales tendances de l’art pictural.
Elle est par elle- même, pourrait-on dire, une somme, ce qui n’est déjà pas si mal… Mais elle aussi bien plus que cela puisqu’elle porte en elle une incommensurable puissance de rêve …

Heureux ceux qui, loin de nous asséner des vérités dont on connaît la vanité, s’évertuent avec de modestes outils, à nous inviter au plus troublant des voyages : celui que l’on fait dans l’univers tout entier….C’est à dire au fond de soi-même.



Bon de réservation
Paroles
&
Couleurs

 

Oui, je souhaite recevoir l’ouvrage réalisé en quadri, comportant plus de 250 reproductions d’œuvres originales au prix exceptionnel de 20 € franco de port. (Prix public 26 €)
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Règlement par chèque bancaire à l’ordre de La Bouinotte éditions
(Les chèques seront encaissés après livraison.)



 

2011-05-30

A billezza chì furtuna…
hommage à François Vincenti



François Vincenti

 

C’était en 1974, j’avais juste vingt ans et l’occasion m’avait été donnée d’être à la table des frères Vincenti, lors d’une fête organisée par une amicale en région parisienne.

J’étais un peu impressionné car les frères Vincenti c’était tout de même quelque chose…Les plus belles chansons d’Antoine Ciosi c’était eux…Ces chansons dont je ne comprenais pas toutes les paroles et que je m’étais faites expliquer par ma grand-mère. La vieille femme après les avoir auscultées d’une oreille attentive et émerveillée finit par avouer : « Elles devraient être expliquées aux enfants des écoles ces chansons, elles ont du sens…. »
De fait, j’appris grâce à elle ce qu’était un « tragulinu » et pourquoi une autre lumière était sur la « teghja adisperata ».

La Chanson Chì fà était, à cette époque, sur toutes les lèvres et grâce aux commentaires de ma grand-mère j’en possédais l’exacte signification. C’est d’ailleurs très probablement par l’étude méticuleuse de ces textes que je finis, peu à peu, par enrichir mon vocabulaire en intégrant les différences structurant les deux variétés linguistiques.

C’est, bien sûr, de poésie que nous avons parlé avec François et Dominique et si, parfois, ils tendaient un peu l’oreille en entendant mon parler rocailleux du sud insulaire, il m’arrivait, moi aussi, de ne pas parfaitement saisir la fluidité de la variante nordiste qu’ils utilisaient et à laquelle je n’étais pas encore habitué.
Quoiqu’il en soit nous échangeâmes longuement, intéressés qu’ils étaient pas mon goût pour les mots  et mon aisance à m’exprimer en langue corse. Ils me firent part de leur côté des difficultés qu’ils pouvaient rencontrer lors de la conception d’une chanson…ils en parlaient comme les artisans amoureux de leur métier, simplement mais avec la passion de la chose bien faite.

 Ce qui me frappait le plus chez eux c’étaient leur gentillesse, leur accessibilité, leur modestie aussi…D’emblée ils se mirent à ma porté alors qu’ils étaient déjà des hommes mûrs auréolés d’un prestige que nul à l’époque ne songeait à leur contester.
Accessibilité, simplicité…Comme ces traits de caractères deviennent rares aujourd’hui…Ils sont pourtant l’indice des grandes âmes, de celles qui n’ont pas besoin de l’artifice du paraître pour exister, se contentant simplement de se présenter à l’autre sans strass et sans éclats…


« A billezza chi furtuna quand’ella si piatta in core… » avaient-ils écrit dans l’Omu di Muna, et c’est bien vrai car la beauté d’un cœur ne peut tromper personne, elle s’impose d’office comme une évidence, un fait brut que nul ne saurait copier ni travestir.

Je me souviens tout particulièrement qu’avant de me quitter, à la fin de la soirée, l’un des deux frères me dit : « Suis ta propre étoile, tu n’as de compte à rendre qu’à toi-même ».

C’était direct, clair et d’une grande perspicacité. J’ai tenté depuis cette date de suivre leur conseil et me remémore souvent, en écoutant leurs chansons, les propos des deux troubadours.

Les paroles des hommes de cœurs résonnent longtemps dans l’oreille des vivants, elles font naître des échos qui enfantent de nouvelles paroles faisant éclore, lorsque le temps s’y prête, le filon d’or pur qui tisse toute poésie.




Chì fà

Rimore di legne tronche
È luce rossa di fornu
Di mandili stretti in fronte
Ùn aspittate ritornu.
Ogni petra neru fume
Pianu pianu s'hè staccata
Per fà piazza à un altru lume
Nant'à a teghja addisperata.
Eiu chì mi sò scaldatu
Qualchi volta à la so fiara
Mi pare tantu peccatu
Chì a rivecu ancu più chjara.

Chì fà, chì ci si pò fà ?
Chì fà, chì ci si pò fà ?

Ancu e nostre merie antiche
Una à una si ne vanu
Per d'altre case più riche
È di noi assai luntanu.
Ci spicchemu di l'antichi
I caccemu di paese
Nant'à a grata ùn ci hè più fichi
Si campa à l'usu francese.
Eiu chì mi sò campatu
Cù un pezzu di pane intintu
Mi pare tantu peccatu
Chì mi sentu u core strintu.

Chì fà, chì ci si pò fà ?
Chì fà, chì ci si pò fà ?

Inde tutta la cunfine
Eri suminata à granu
Oghje sò e cardelline
Chì càntanu lu veranu.
À u sole nantu à l'aghja
U tribbiu pare fermatu
È d'ùn esse à meza paglia
Si sente cume spugliatu.
Eiu chì mi sò svegliatu
Stamane cume un acellu,
Sè aghju troppu sunniatu
Perdunerete un zitellu

Chì fà, chì ci si pò fà ?
Chì fà, chì ci si pò fà ?

 

Que faire ?


Du Bruit du bois brisé
De la lumière rouge du four
Des foulards ceints sur le front
N’attendez point le retour
Chaque pierre noire de fumée
Peu à peu s’est détachée
Pour faire place à une autre lueur
Sur la sole désespérée
Moi qui me suis chauffé
Parfois près de sa flamme
J’ai aujourd’hui tellement de peine
Que je la vois toujours plus claire

Que faire, que peut-on y faire ?
Que faire, que peut-on y faire ?

Même nos pétrins
Nous quittent un par un
Pour d’autres demeures plus riches
Et très éloignées
Nous nous séparons des vieux
Nous les sortons du village
Sur le séchoir il n’y a plus de figues
Nous vivons à la mode française
Moi qui me suis régalé
D’un bout de pain trempé
J’ai aujourd’hui tellement de peine
Que j’en ai le cœur serré

Que faire, que peut-on y faire ?
Que faire, que peut-on y faire

Toute la contrée
Etait semée de grains
Aujourd’hui les chardonnerets
Chantent seuls le printemps
Au soleil sur l’aire
La meule semble figée
Et de n’être dans la paille
Se sent comme dévêtue
Moi qui me suis réveillé
Ce matin comme un oiseau
Si j’ai trop rêvé
Vous pardonnerez cet enfant…

Que faire, que peut-on y faire ?
Que faire, que peut-on y faire





2011-05-24

Le printemps du livre de Biguglia
21 et 22 mai 2011

invistita  Est-ce le beau week–end ensoleillé de cette fin mai 2011, le site excentré de Biguglia à la fois si proche et si éloigné de Bastia ou une somme de petites négligences qui, accumulées ont fini par avoir une incidence sur la fréquentation quasiment inexistante durant ces deux jours ?

Il revient aux organisateurs d’en faire un débriefing complet afin de pouvoir rebondir l’an prochain comme ils le souhaitent.
Dommage car l’emplacement lui-même était fort agréable, abrité du vent et du soleil, suffisamment spacieux pour qu’on puisse y circuler en toute liberté et doté d’une restauration de proximité de grande qualité.

Ainsi donc malgré une couverture presse plus que correcte, la participation de nombreux éditeurs et auteurs, le choix délibéré de tables rondes associant les divers intervenants du monde du livre, le public, lui, ne s’est pas déplacé.

Nous avons tenu à rendre compte, avec les moyens du bord, des deux tables rondes que nous avons animées devant un public très clairsemé. N’ayant pu bénéficier des services d’un rapporteur, les compte rendus qui suivent sont obligatoirement fragmentaires. Que les participants veuillent bien, par avance, me pardonner

La littérature corse aujourd’hui

Etaient présents : Jacques Fusina, Petru Vachet-Natali, Edmond Simeoni, Denis Luciani, Jean Guy Talamoni

Le nombre d’ouvrages traitant de la Corse, qu’ils soient écrits en langue corse ou en langue française ne cesse de croître depuis le milieu des années 70…Peut-on dire que la littérature corse se porte bien ?


Petru Vachet Natali : Pour ce qui est de littérature en langue corse, on ne peut pas dire qu’il y ait un énorme lectorat…et, qui plus est, que ce lectorat ait augmenté en nombre depuis une quarantaine d’années. Lorsqu’un livre rédigé en Corse se vend à 300 exemplaires c’est déjà un très beau succès, lorsqu’il frôle les mille exemplaires c’est exceptionnel ! Je crois qu’il faut être réaliste, le lectorat est faible pour ce qui est des écrits en langue corse. Par contre pour les livres en langue française c’est peut-être différent mais je n’ai pas de chiffres à citer.

Denis Luciani : Il y a aujourd’hui beaucoup plus de personnes qui savent lire et écrire le corse qu’il  y a une quarantaine d’années mais le lectorat est faible et étrangement stable ce qui peut interpeller. Pour ma part j’inclinerais à penser que la langue corse est surtout une langue de tradition orale et que même ceux qui le parlent couramment éprouvent des réticences à le lire en invoquant de multiples raisons. Je crois qu’il y a effectivement un problème de l’édition du livre en langue corse.


Une participante : Ce que vous dites me semble tout à fait exact, je suis dans ce cas, j’éprouve de grandes difficultés à lire notre langue alors que je la comprends parfaitement. Je trouve que les règles grammaticales et orthographiques ne sont pas simples et cela me rebute. De ce fait après quelques lignes lues avec difficultés, j’abandonne la plupart du temps. Je n’ai pas le même problème avec les chansons dont je décode le texte assez facilement.


Edmond Simeoni : Je crois qu’il faut mesurer le chemin parcouru depuis une quarantaine d’année…Personne à l’époque ne pouvait affirmer sérieusement qu’il existait une littérature en langue corse contemporaine. Il y avait des livres et des auteurs, c’est certain, mais ils étaient très peu nombreux. Aujourd’hui nous sommes en présence d’une vaste production où tous les genres sont présents. C’est donc un progrès considérable. Ce qui vient d’être dit sur le lectorat est juste mais il y a peut-être un problème plus général: on lit peut-être moins aujourd’hui qu’il y a une quarantaine d’années et d’autres vecteurs, comme internet, sont venus compliquer un peu la donne…Personnellement je ne ferais donc pas un constat aussi pessimiste que les personnes qui sont intervenues car je voudrais rappeler que le neuf chasse le vieux avec une certaine difficulté et qu’il faut de la patience.


Jacques Fusina : Ce qui me frappe dans la production littéraire en langue corse c’est sa créativité et sa modernité. Il est tout à fait exact, si l’on raisonne en termes quantitatifs, de dire que la situation semble plutôt stable mais si l’on s’interroge sur l’aspect qualitatif, on obtiendra certainement une quasi unanimité des observateurs sur le fait que des ouvrages de haute qualité littéraires sont éditées et cela est très réconfortant car on a l’impression que la littérature en langue corse semble avoir atteint une sorte de maturité.


Jacques Fusina vient de parler de la qualité des ouvrages qui sont édités en langue corse et je voudrai que vous me fassiez part de votre sentiment sur une opinion que l’on entend souvent et qui met en relief l’idée qu’il n’existe pas de véritable critique littéraire en Corse….


Petru Vachet Natali : Mais c’est évident qu’il n’existe pas de critique littéraire en Corse car tout le monde se connaît peu ou prou…Il est donc inconfortable de dire du mal d’un ouvrage dont on a quelques chances de rencontrer un jour l’auteur…C’est certain mais la question que je me pose est la suivante : est-ce une catastrophe ? Avons-nous réellement besoin d’entendre des critiques négatives et parfois de mauvaises fois comme cela se passe dans les cénacles parisiens ? Personnellement cela ne m’intéresse absolument pas. Lorsqu’un personne rend compte d’un livre c’est déjà énorme et je me demande si, au fond,  ce n’est pas suffisant.


Jean Guy Talamoni : Je crois qu’il ne faut pas prendre pour modèle ce qui se passe au niveau national (c'est-à-dire en fait à Paris). Nous sommes une petite communauté et il est bon de donner sa chance à tout ouvrage car tout ouvrage est le résultat d’un engagement, d’une passion… Personnellement je ne me vois pas rendre compte d’une manière négative d’un ouvrage littéraire, cela ne m’intéresse pas et je ne crois pas que cela soit très productif.


Jacques Fusina : Il m’est arrivé, comme tout un chacun de lire des critiques virulentes d’ouvrages et honnêtement, j’ai toujours eu l’impression qu’il s’agissait en fait d’un exercice de style où le critique se mettait en valeur en tirant à vue sur le pauvre auteur qui n’était même pas là pour se défendre. Je ne vois pas non plus l’utilité de ce genre de pratique, rendre compte c’est déjà beaucoup et pour le moment c’est bien assez.


Un participant : Personnellement je comprends la critique négative d’un ouvrage lorsqu’il s’agit d’un essai ou d’un document historique. La critique est alors nécessaire pour empêcher un peu que l’on puisse écrire n’importe quoi et diffuser des informations erronées mais lorsqu’il s’agit de création littéraire…le critique n’engage que lui et honnêtement je trouve l’exercice un peu vain.


Vous avez parlé de la critique comme si elle ne pouvait être que négative ou positive mais il peut y avoir une manière de parler d’un ouvrage sans pour autant tomber dans ces deux cas extrêmes…On peut, par exemple, comparer la structure d’un roman d’un  auteur à la structure d’un autre de ses romans afin d’en dégager les invariants ou au contraires les variations…dans ce cas nous ne sommes ni dans le négatif, ni dans le positif mais dans la tentative d’analyse….


Un participant : Mais c’est ce qui se passe notamment sur internet…Il arrive qu’il y ait de très bons papiers qui proposent des approches intéressantes…D’ailleurs il y a plus de choses intéressantes sur le web que dans la presse écrite car sur le web une grande liberté existe et cela change complètement la donne.


Edmond Simeoni : Le web a effectivement changé la donne puisque désormais chacun peut prendre la parole et il m’est arrivé aussi de lire des compte rendus d’ouvrages qui n’étaient ni des approbations béates, ni des condamnations féroces et infondées. Je crois que les choses sont en tarin de changer et c’est une bonne chose.


Denis Luciani : De toute manière, je ne pense pas que la critique puisse jouer un rôle déterminant. La qualité d’un ouvrage ne dépend pas d’elle. Il peut arriver qu’en voulant couler un ouvrage, la critique en fasse involontairement la promotion et inversement car les lecteurs savent aussi décoder les propos des uns et des autres et les mettre en perspective.


Un participant : Ce que je regrette à propos du net c’est que beaucoup d’éditeurs corses ne permettent pas l’achat de livres en ligne…Lorsqu’on vit sur le continent, il n’est pas toujours facile de se procurer les ouvrages édités en Corse alors qu’avec les ressources du net, c’est tellement simple…


Une participante : Vous avez raison, moi aussi je ne comprends pas…Les éditeurs se privent ainsi d’une clientèle bien plus large et les auteurs d’un public peut-être plus nombreux.


Je vous remercie toutes et tous, je pense que je tenterai de poser cette question aux éditeurs qui seront présents cet après midi


Le monde du livre et de l’édition en Corse


Etaient présents : Christophe Canioni (Anima corsa), Jean-Jacques Colonna d’Istria (Colonna éditions), Fred Federzoni (Corsica Comix)

On imagine souvent que l’édition d’un ouvrage est un véritable parcours du combattant….Qu’en est-il au juste ?


Jean-Jacques Colonna d’Istria : En fait les choses se passent pour moi d’une manière très simple : dès réception d’un manuscrit, je le lis, j’étudie la faisabilité financière et je donne une réponse. Je suis le seul décisionnaire et je n’ai de compte à rendre à personne. Mais il faut bien reconnaître qu’il est plus facile de dire : « oui, j’accepte votre manuscrit. » que de répondre par la négative.


Christophe Canioni : L’auteur d’un ouvrage est toujours convaincu qu’il a écrit l’ouvrage du siècle et au fond c’est un peu normal….L’éditeur, lui, n’a pas le même regard sur ce qu’il étudie avant de publier et c’est normal aussi car l’éditeur prend un risque, un risque calculé certes mais un risque tout de même. Il m’est arrivé de dire non  à des ouvrages qui, à mes yeux avaient une certaine valeur littéraire mais dont je savais qu’ils ne se vendraient pas ou qui se vendraient mal….Il ne faut pas oublier cette idée simple que l’éditeur est dans une logique commerciale même s’il est amateur de littérature.


Fred Federzoni : C’est sensiblement la même chose pour la bande dessinée à la différence près que les couts d’impressions sont encore plus élevés puisque les tirages se font toujours en quadri…même s’il existe des exemples de bandes dessinées alternatives en noir et blanc. A chaque fois, l’éditeur doit faire un choix où se mêlent les considérations financières et les appréciations esthétiques…


A propos de bande dessinée : reverrons-nous un jour la revue « U Musconu d’Avretu » ? C’est un question qui m’a été posée via internet et que je répercute…


Fred Federzoni  : Je ne peux pas vous répondre sur ce point….


un intervenant : Internet a modifié la donne de l’édition car désormais, grâce aux maisons d’édition en ligne, tout le monde ou presque peu se faire publier. Je pense qu’il s’agit là d’une véritable révolution qui a pour conséquence une certaine inflation de l’offre de titres.


Jean-Jacques Colonna d’Istria : Oui et non car faire éditer un livre chez ce type d’éditeur n’est pas le faire diffuser et les principales maisons qui éditent des livres à la demande ne pratiquent pas la diffusion auprès des librairies. Donc pour l’instant les livres édités de cette manière n’ont que très peu de chance de se retrouver sur les étals des libraires. On peut imaginer qu’à l’avenir il n’en soit plus de même et que la plupart des livres ne transiteront pas par les libraires mais nous n’en sommes pas encore là, en France tout au moins.


Donc si je comprends bien, et je n’ai même pas eu besoin de poser la question : le net est sans influence sur le monde de l’édition ?


Jean-Jacques Colonna d’Istria : Pour l’instant je ne le pense pas car les circuits de distribution du livre n’ont pas beaucoup changé. Il faut de toute manière alimenter les points de vente, récupérer les invendus, réapprovisionner…Cette partie la plus ingrate du métier d’éditeur n’a pas évolué et en conséquence, même s’il est plus facile pour un auteur de se faire éditer, son livre n’est pas assuré pour autant de rencontrer ses lecteurs potentiels…


Christophe Canioni : Oui, je crois qu’il y a une certaine dose d’angélisme à faire croire que c’est plus facile de se faire éditer aujourd’hui car l’édition sans la distribution n’est rien….Le livre est imprimé, réellement ou à la demande et  reste dans les cartons de l’éditeur, c’est un système ou le livre est une sorte de mort né. Les choses changeront lorsque le dispositif de vente en ligne fonctionnera véritablement. Ce n’est pas encore le cas aujourd’hui.


un intervenant : je crois que cela ne fonctionnera jamais car les amateurs d’ouvrages aiment avoir un contact direct avec le livre et internet ne permet pas cela. A mon sens il s’agit d’une vitrine sans plus. Internet peut faciliter la notoriété d’un ouvrage mais c’est tout.


Une intervenante : Mais nous sommes au début de ce processus…Qu’en Corse la vente de livres numériques ne marche pas encore est un fait mais le taux de progression de ce genre d’ouvrages aux USA est très important…Si cela fonctionne là-bas, cela arrivera bientôt chez nous, il faut en être persuadé. Il y a quantité de personnes aux USA qui lisent des I book.


Jean-Jacques Colonna d’Istria : Ne confondons pas les éditeurs qui utilisent l’impression numérique et fonctionnent avec un système de distribution traditionnelle (c’est mon cas) avec les éditeurs qui pratiquent l’édition à la demande sans constitution du stock et sans distribution auprès des libraires. Il y a ensuite ceux qui permettent le téléchargement d’ouvrage sur ordinateurs ou I book. En tout cas pour l’instant il n’y a pas lieu de parler de chambardement en la matière que ce soit en Corse ou même en Europe.


Fred Federzoni: J’ai aussi le sentiment que pour la Bd il n’y a pas de changement notable et de toute manière je ne crois pas au support numérique pour les ouvrages illustrés. Un album de Bd est nécessairement sur support papier car jamais l’écran n’offrira le même confort de lecture.


un intervenant : Mais c’est vrai pour tous les livres….Il y a dans cette affaire une histoire de mode…On veut tout nous faire ingurgiter par la voie du numérique mais je persiste à penser que c’est une erreur, le livre restera le livre pour la bonne et simple raison qu’il assurera toujours, comme on vient de le dire, un meilleur confort de lecture.
un intervenant : Les choses évolueront peut-être mais avec le temps, personnellement je me refuse à lire un ouvrage sur un écran, je trouve cela agaçant mais je ne peux répondre des goûts des nouvelles générations….


Jean-Jacques Colonna d’Istria : Là où je vois de la nouveauté, par contre c’est au niveau des sites et des blogs littéraires qui d’une manière ou d’une autre interpellent les éditeurs par leur dynamisme et l’effet secondaire qu’ils peuvent produire sur tel ou tel ouvrage. D’une certaine manière les éditeurs sont aujourd’hui contraints de tenir compte de l’existence de ces blogs qui occupent une place non négligeable dans le paysage du livre car ils informent et permettent la libre appréciation des lecteurs.


Une dernière question si vous le voulez bien : pourquoi ne permettez vous pas l’achat de livres en lignes sur vos sites d’éditeurs ? C’est une question qui m’a été posée ce matin….


Jean-Jacques Colonna d’Istria, Fred Federzoni, Christophe Canioni : Mais nous le permettons et nous l’encourageons même….  Nos sites sont configurés pour permettre l’achat en ligne…

2011-05-09

Bastion sous le vent
Récit onirique
Marie-Jean Vinciguerra
Colonna édition, 114 p, 2011

bastion sous le ventNé à Bastia en 1931, Marie-Jean Vinciguerra a occupé divers postes dans la haute fonction publique. Cette brillante carrière professionnelle n’a jamais freiné son goût pour la littérature puisqu’il est l’auteur d’un nombre important d’ouvrages de poésie (prix de la CTC en 1991 pour Kyrie-Eleison), de pièces de théâtre et d’essais. Son roman : La veuve de l’écrivain, publié chez DCL en 2005, a été couronné du prix du livre insulaire à Ouessant l’année suivante.

Nous avons lu avec grand plaisir son dernier ouvrage dont nous rendons compte ci après. Il ne s’agit, on le saisira d’emblée, ni d’une analyse exhaustive, ni d’un compte rendu objectif, toute la place a été laissée à notre émotion en hommage à celle qu’il a su faire naître en nous.

Bastion de la mémoire

L’homme revêtu d’un long manteau sombre, coiffé d’une casquette nous tourne le dos. Il regarde vers le lointain, vers ces îles qui jalonnent la Tyrrhénienne et qui ne sont ni d’ici, ni d’ailleurs. La silhouette se détache nettement des quatre bandes de couleurs horizontales qui segmentent la prise de vue : le dégradé de bleu du ciel, le bleu intense de la mer, le jaune lumineux du mur et le bistre du sol.

A sa gauche, son ombre démesurée semble témoigner que Giacometti n’a rien inventé, pas même cette brisure qui fait pencher le buste de l’homme en avant, afin de mieux observer….Mais de mieux observer quoi ?
On ne tourne jamais le dos à son enfance. C’est impossible. Le voudrait-on qu’elle vous rattrape par la manche en imposant sa présence narquoise. Le plus sage est de tenter un regard dont on sait très bien qu’il ne sera rien d’autre qu’une tentative d’approche, une lecture possible de ce qui fut et continue d’être en nous. Cette démarche est celle de l’auteur qui tente de préserver du vent de l’oubli, ce que le bastion de sa mémoire retient malgré lui.
« Encore un ouvrage sur l’éternel hier », nous dira-t-on ! Faux ! Cet ouvrage est une ode au temps présent, à sa fugacité, aux liens mystérieux et attachants qu’il tisse avec un imparfait qui se conjugue bien souvent avec un passé très simple : celui d’une famille partagée entre plusieurs lieux, plusieurs trajectoires et un nombre infini de silences, la seule langue véritablement parlée par tous les insulaires d’un bout à l’autre de la Corse et bien plus loin encore.

Bastion de l’incertitude

Ces silences, comme toute communication analogique, sont toujours pourvus d’une certaine polysémie, d’où le caractère obligatoirement impressionniste et imprécis de leurs messages dont on ne saura jamais s’il faut les accepter dans un même bouquet, à parts égales, ou s’il faut les étalonner afin de rendre à chacun la juste place qui leur revient.
Il en va ainsi de la construction de l’ouvrage, qui s’apparente bien plus à un livre de poésie, dont on sait que l’auteur est friand, qu’à un récit comme le sous-titre nous le propose, et ce, malgré la chronologie des éléments disparates que Marie-Jean Vinciguerra a choisi d’explorer.

Cette incertitude est celle de toute œuvre d’art, même si elle n’est pas absente de certaines conceptions scientifiques qualifiées pourtant de « dures » (Cf. Les célèbres incertitudes d’Heisenberg). C’est elle qui nous prémunie contre les totalitarismes de toutes sortes et les démons du soleil unique qui sont d’universelles et d’intemporelles gangrènes.
En construisant son ouvrage de la sorte, le poète nous délivre ce message à la fois simple et savant : « l’imprécision et le flou ne sont en aucune manière des artifices esthétiques, ils sont l’une des rares méthodes qui capte du réel ce qu’il a de plus substantifique. »


Bastion onirique


Ainsi, se trouvent mêlés dans une savante harmonie, des billets prosaïques explicitant les faits, des dialogues souvent cocasses, des poèmes qui enchâssent le corpus du livre comme pour rappeler qu’au début était le verbe et aussi, bien entendu, des extraits de ces fameux cahiers de la mère dont tout semble indiquer qu’il ne sont pas une création de l’auteur.

On l’aura compris, la démarche envisagée n’est pas sans rappeler de celle du collage pratiquée par les peintres cubistes, au tout début du XX° siècle et introduite en littérature par Guillaume Apollinaire, à la même époque. La juxtaposition d’éléments épars crée des ruptures de ton qui obligent le lecteur à s’interroger sur le pourquoi d’un tel emplacement, l’invitant, de ce fait, à une participation active au décodage du message et lui laissant une indispensable plage de liberté et de création. « Les livres les plus utiles sont ceux dont le lecteur en fait la moitié » écrivait Montaigne, c’est bien de cela qu’il s’agit et, volontairement ou non, Marie-Jean Vinciguerra renoue avec cette tradition qui fait la force de la pensée humaniste, la seule, à dire vrai, qui vaille la peine qu’on s’y attarde tant elle est porteuse de sens et d’une infinie richesse.

Modestes fragments mis côte à côte comme les bribes d’une vie qui toujours gardera son mystère, vous m’avez enchanté ! Grâce à vous, j’ai pu rêver, penser moi-aussi à mon propre itinéraire dont le périmètre, pour être différent de celui de l’auteur, l’a parfois croisé au point que certaines lignes de force y sont enchevêtrées et résonnent à ma conscience comme si, quelque part, dans l’infinité des possibles, il y avait aussi ce temps circulaire dont nous demeurons tous les libres prisonniers !

Tout, absolument tout, dans ce petit ouvrage n’est que réussite : du style personnel d’un auteur, qui a déjà largement démontré son savoir faire, à la mise en page élégante et soignée de l’éditeur en passant, nous l’avons dit, par le choix de l’iconographie et la structure interne du texte.
Je demeure convaincu qu’après avoir été lu, l’ouvrage sera relu, commenté et qu’il donnera naissance, ici ou là, à d’autres réalisations prometteuses.

Ainsi va la graine généreuse lorsqu’elle quitte le bastion pour épouser le rythme du vent

Quelques courts passages…

J’ouvre au hasard ses Cahiers…

« Nous sommes en plein quartier populeux. Ton berceau près de mon lit. Tes yeux s’ouvrent au soleil frais de janvier qui inonde la chambre… Quand tu eus un mois, je te sortis pour la première fois. L’air vif te surprit. Tu avais peine à respirer. Suffocation devant tant de bleu. Tu te dégageais des courroies de ton landau. Il fallait te prendre dans les bras…
Ce fut alors le défilé des femmes de ménage. Une jeune italienne qui condescendait à faire la vaisselle. Habillée en demoiselle de bonne famille, elle t’emmenait promener. Près du kiosque à musique, elle embrassait son pioupiou et toi, tu l’imitais en serrant très fort ton ourson. Lui succéda la fille d’un revendeur du marché, enceinte à quinze ans, mi-gamine mi-femme. Une souillon voleuse. Enfin, l’oiseau rare, une bonne corse, boiteuse et d’appétit énorme. Elle se goinfrait dans la cuisine pendant que tu tétais ton biberon. »

(Cahiers de la mère p 4.)


« Le Bastion sous le vent de l’exil, à travers les vicissitudes de l’Histoire, s’arrime à ses fondations : Bastia, ville métisse dont le songe appareille pour les lointains, mais aussi Ghisoni, le village maternel, enfer et paradis des amours enfantines, et Olmo, le village paternel où se produira le miracle d’une première et virile affirmation de soi. Comment ne pas évoquer également cette Algérie qui fut une autre patrie pour tant de Corses et qui reste une blessure cachée dont il faudra, aussi, apprendre à dire avec des mots de ferveur et de vérité.
Ai-je réussi à réinventer mes enfances ? A renouveler ma parole ?
Ma voix se perd dans la rumeur de la mer innombrable. »

(p 106.)

In la cotula muta
Vogliu apre
Un viottulu di parole
Vogliu
Cù a petra tagliuta di u verbu
Trapanà muntagne
In la zampa ballarina di l’alive
Rinasce
Più in là
Ricamatu di baghi
Da maraviglià e surghjente


Silence du caillou
Y
Ouvrir un chemin de parole.
Par
Le granite du mot
Percer la montagne.
Dans l’olivier
Aux jarrets de danseur
Renaître,
Plus loin,
Orné d’arbouses,
À la surprise des sources.


2011-05-01

PAUL VALERY SECRET
Françoise Manodritta
compositions originales d’Andria Santarelli
Edilivre, 340 p, 2010


  Qu’une assistante de recherche en biochimie s’intéresse à la poésie peut paraître surprenant, mais qu’elle tente d’éclairer une œuvre par une démarche originale est plus que déconcertant. C’est bien pourtant ce que tente Françoise Manodritta dans un volumineux ouvrage consacré à Paul Valéry qu’elle affectionne tout particulièrement. Cette universitaire, auteur d’une thèse de doctorat (La "Chanson de Roland", essai d'analyse  phonématique, NYU, 1979) est issue des disciplines scientifiques dites « dures », c’est aussi pour cela que sa démarche nous a plu. Conformément aux enseignements d’Edgard Morin, nous pensons fermement que toute démarche heuristique a tout intérêt à ne pas s’enfermer dans la toile d’une seule approche et à utiliser, en les adaptant, les méthodes et les perspectives d’autres champs du savoir.
A tous ceux que la poésie intéresse, nous ne saurions trop recommander l’ouvrage de Françoise qui est un véritable « pavé dans la mare » dans l’univers un peu clos de la recherche littéraire.

L’entretien qu’elle nous a accordé permet de présenter quelques aspects de son travail. Bonne lecture !

Votre ouvrage est une somme ! Faut-il aimer Paul Valéry pour lui consacrer un texte aussi dense !

Oui, je crois que c’est, en effet, une vraie passion!  Elle a grandi par étapes, au fur et à mesure que se dévoilait  le « secret des colonnes », qui ouvre sur une grande beauté et ne peut laisser personne indifférent...  Cela a pris du temps,  n'étant au départ qu'une sorte d'enquête policière, partie de presque rien, et qui avance  à tâtons.

Je présume que vous aimiez déjà Paul Valéry avant d'entreprendre votre travail....Pouvez-vous nous dire ce qui vous a séduite chez ce poète qui n'est pas obligatoirement perçu comme un "poète facile" ?

Au temps où je ne connaissais encore de Valéry que le "Cimetière marin", —   ce qui est le cas  de beaucoup de personnes, je crois, au départ — je l'avais appris par cœur. Quand j’ai découvert les autres poèmes, plus courts,  ce fut avec le même émerveillement :  je n'en ai jamais perçu aucun comme «difficile».  Au contraire, ils sont tous d’un abord « immédiatement charmeur ».


Avant d'aborder le fond de votre ouvrage, j'aimerais que vous nous disiez quelle est, selon-vous, aujourd'hui la place de Paul Valéry au sein de la littérature...Une référence académique ? Un auteur à redécouvrir ? Un prophète ? Un sage ?

 La place de Valéry est toujours éminente. J’observe qu’il apparaît très souvent en citation dans des ouvrages de tout genre, car aucun domaine de la connaissance ne lui fut indifférent. En outre, il intéresse des metteurs en scène brillants, tel Louis Latourre qui a récemment monté « Narcisse » au Théâtre d’Art. Pensons aussi au "Paul Valéry" de Fabrice Lucchini.
En politique, sa pensée fut prophétique, si bien que ses écrits n’ont pas pris une ride. Ils restent à relire et à méditer. En particulier, sa connaissance et son respect de l’âme orientale sont remarquables. Il semble que la philosophie de l’orient ait laissé une empreinte profonde, des plus étonnantes, dans la structure même des poèmes.


 L'analyse du Cimetière marin, que vous proposez aux lecteurs, repose sur une méthodologie spécifique...  qui peut dérouter le profane…  Pourriez-vous nous en dire quelques mots ?


C’est très simple. Le poème est composé de 24 strophes, qui d’ordinaire se lisent en continuité. Mais un jour, j’ai remarqué qu’il existait entre les strophes 19 à 21, une répétition étonnante de certaines rimes dans une position identique, et cela semblait indiquer la possibilité d’un effet miroir au sein d’une triade composée de ces trois strophes. Cela m’a conduite tout naturellement à tenter la disposition des  24 strophes non pas en suite linéaire de 1 à 24 (comme c’est le cas dans toutes les éditions), mais en un tableau composé des 8 triades se succédant à la verticale, ce qui donne 3 colonnes. On vérifie sans peine la réalité de ces  triades : la dernière d’entre elles en particulier (strophes 22 à 24), est une longue phrase émise d’un seul souffle.
Les preuves, ensuite, s’accumulent, et elles sont très nombreuses, du fait que Valéry a bien utilisé ce nouvel espace graphique, plus compact, pour y déposer ses strophes, par un véritable tissage, au sens propre du terme: chacune conçue en effet comme un « nœud » entre deux directions de composition : le sens horizontal (celui des triades) et le sens vertical (celui des colonnes). 
C’est le procédé qu’il a choisi pour atteindre à la « divine perfection ».

Autrement dit vous dévoilez au lecteur une structure latente du texte...  Valéry, selon vous, était-il conscient de cette structure ou s'est-elle imposée à lui à son insu ?
 
Valéry n’a pu que planifier d’avance cet espace graphique plus compact. Il faut d’abord bien se représenter qu’une fois le serpent étiré, la suite des strophes ayant repris sa forme linéaire habituelle, rien absolument ne pouvait laisser deviner le secret de composition. Quel était l’intérêt d’un tel choix ? Remarquons d’abord qu’un tel tableau est une surface  rectangulaire pourvue d’un centre, de diagonales, et d’axes de symétrie, tous éléments qui vont être exploités dans la composition. En outre, cette figure composée de trois colonnes découpées en huit niveaux, réalise une synthèse du pair et de l’impair, qui est une expansion de la structure même du vers utilisé, le décasyllabe, dont la césure est normalement placée à la quatrième syllabe.
On ne peut douter que cette structure en abîme fut conçue dans un dessein précis, qui fut justement de réaliser la « divine perfection » : celle de la « musique pure » d’abord (le texte devient une partition musicale composée d’harmoniques)  — et ensuite celle des nuances du sens, qui s’affine selon des jeux d’une incomparable beauté. 

En suivant votre démonstration, il y a effectivement de quoi être troublé par la pertinence de vos observations mais est-ce donc là le secret de la poésie de Valéry ? Autrement dit: cette matrice, que vous mettez en lumière, suffit-elle à en expliquer le charme spécifique ou n'est-elle qu'un chemin de passage que l'auteur s'est imposé, l'essentiel étant ailleurs ?
 
Le charme au sens magique d’ « enchantement » qui opère dans tous les poèmes de Valéry, est en réalité le fruit d’une poétique très élaborée : la beauté de la fameuse « musique pure » repose sur des équilibres finement dosés entre les sons et les rythmes de la chaîne sonore. Mais Valéry n’a jamais cherché à s’expliquer sur sa propre poétique. Il ne faut pas confondre le sujet de sa propre poétique, jamais abordé par lui en tant que tel, avec le grand Système (avec un grand S) auquel il a travaillé 40 ans — (cette tentative de mettre en équation toutes les données de l’esprit humain). Il n’est pourtant que trop évident que les deux ne pouvaient qu’être solidement reliés dans son esprit.

Il y eut donc une nette volonté de silence, motivée sans doute par la nécessité du secret, — cela en dépit d’une quantité de réflexions courtes et originales, qu’on trouve disséminées dans les Cahiers, mais que Valéry n’a jamais cherché à relier dans un système cohérent. 
 Or, le « secret des colonnes » nous donne maintenant accès au dévoilement complet de cette poétique, qui apparaît comme un système brillant et bien organisé, profondément médité par Valéry. Il se livre avec clarté dans la géométrie même de l’espace, dans le contenu des colonnes, le choix des mots, des rimes, les modulations sonores qui accompagnent les jeux et la  progression du sens. En même temps qu’on se laisse charmer par la « divine perfection », on découvre donc aussi avec émerveillement le vrai fonctionnement et la beauté des mécanismes intimes de la langue, mis à nu. 
 Pour répondre à votre question : l’essentiel de Valéry  est donc bien à rechercher ici, non ailleurs. Le poème est un chef d’œuvre incomparable. 

Ne pourrait-on alors  avancer l'idée que tout texte poétique peut voir sa spécificité complètement mise au jour par un travail comparable à votre démarche ?

 Chaque œuvre poétique mérite d’être abordée avec respect, et si on veut espérer un jour apercevoir sa spécificité, c’est elle qu’il faut laisser parler. Trop de critiques abordent les textes en plaquant  sur eux la grille d’un système préétabli. C’est justement, dans le cas de Valéry, ce qui explique que le « secret des colonnes » ait été aussi efficacement protégé jusqu’à ce jour : ce n’est pas tout armé — (armé de ses a priori) —  qu’on entre dans une telle cathédrale, elle se dérobe au brutal.  Mais il faut humblement en rechercher la voie d’accès, changer de regard et se laisser initier par le magicien lui-même.  Le parcours peut être long, j’en ai fait moi-même l’expérience.

Je suis persuadée que toute œuvre de valeur enferme un secret qui lui est propre, et qui en augmentera encore l’éclat une fois mis au jour. Mais aussi ce diable de Valéry n'a-t-il pas écrit que plus une œuvre est belle, plus longtemps elle garde son secret ? Mais toute œuvre n'a pas forcément, comme le "Cimetière marin", un "envers"  spirituel, infiniment plus riche que l'endroit, et qui de plus peut apparaître ou disparaître comme par un tour de magie. Au lecteur de faire son choix entre les deux espaces...



2011-04-22

Réflexions après une centaine de news

 

100 news  Le présent site fut ouvert à la fin du premier semestre 2007. Il s’agissait de contribuer à la promotion d’un ouvrage portant le même titre en utilisant le vecteur du web.
L’idée m’était venue de prévoir une petite rubrique destinée à recevoir quelques notes de lectures, des « coups de gueule », des invitations à la découverte…. Durant environ dix huit mois, le site n’a que très peu évolué et les notes insérées dans la rubrique news ne furent pas très nombreuses.

A compter du début 2009, ayant reçu quelques encouragements à propos de certains petits papiers et disposant d’un peu plus de temps, je me suis employé à mettre en ligne, assez régulièrement (environ tous les dix/quinze jour) un petit article ou une interview d’un auteur que j’avais découvert.
C’est ainsi qu’un peu plus de deux années après le lancement de cette nouvelle formule, les news se sont accumulées et atteignent aujourd’hui la centaine, objet du présent petit papier. Durant ce temps j’ai pu à loisir surfer sur le net, découvrir des sites et des blogs, nouer des amitiés et me forger aussi quelques inimitiés. Il m’a été donné de comprendre assez vite que le monde littéraire, même en Corse, surtout en Corse, fonctionnait comme un microcosme avec ses chefs, ses bardes estampillés, ses coutumes et ses manies….J’avais imaginé un espace ouvert et convivial, je me suis vite rendu compte qu’il ne l’était pas toujours !

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer la notoriété d’un site (et la nôtre est très moyenne avec moins de 50 visiteurs par jour) peut-être perçue négativement par les animateurs de sites déjà en place qui, sourire aux lèvres, attendent l’épuisement du nouveau venu, scrutent les liens qu’il a pu entretenir, allant même jusqu’à  faire un démarchage éhonté pour capter du trafic… et avec bien souvent la conviction qu’ils ne sont pas repérés.

Mais ceci n’est rien, ou pas grand-chose en regard de l’essentiel, je veux parler de la vitalité de la création littéraire sur la toile. De fait, depuis ces deux années, jamais je n’ai tant appris, tant découvert, tant échangé avec des personnes aussi diverses. Jamais aussi mon appétit pour la poésie n’a été aussi fort et je suis  donc tout disposé à ne retenir que les éléments positifs de cette expérience. Tout le reste n’est rien, même si cette réalité est, quelque part, un peu attristante.

Plusieurs personnes m’ont fait remarquer que toute la production insulaire n’était pas présente au sein  de notre espace et que notre regard devrait se tourner vers des auteurs que nous avons jusqu’à présent négligés.
Disons-le tout net : notre entreprise est modeste et nos moyens limités face à une production qui, elle, est exubérante ! Il nous sera toujours impossible de rendre compte de tout ce qui s’écrit en Corse pour la simple et bonne raison que nous travaillons seul et que le stakhanovisme n’a jamais été notre tasse de thé.
Nous avons pris le parti de centrer notre projecteur sur la poésie insulaire mais en gardant un œil ouvert sur d’autres démarches  qu’elles viennent d’ici ou d’ailleurs sans céder abusivement aux sirènes de l’actualité. Avec ce parti pris (partiel, partial et parfaitement critiquable) nous ne pouvons en aucune manière prétendre à l’exhaustivité, chacun en conviendra aisément.

On m' a suggéré que les blogs et les sites traitant de littérature pourraient se fédérer afin de présenter au public un espace de grande qualité obligatoirement plus vaste et plus complet que ne peut l’être un site individuel…
Pourquoi pas ? Sauf que chaque animateur attache du prix à être maître chez lui et c’est quelque part abandonner un peu de son indépendance que de souscrire à un contrat de cette nature. Mais l’idée est séduisante et peut, au fond, parfaitement se combiner avec le foisonnement actuel…

Il est vrai que j’apprécie énormément de pouvoir travailler seul, de n’avoir de comptes à rendre à personne, de n’être tributaire d’aucun planning ni d’aucun désistement de dernière minute…
Ecrire en toute liberté et sans contrainte aucune est un immense joie que ne pouvait offrir totalement le support papier.

Ce petit billet est destiné à tous ceux qui nous ont témoigné de l’intérêt, soit en nous contactant téléphoniquement ou par courrier, soit en laissant un message encourageant sur le présent site. Qu’ils sachent que leurs témoignages de sympathie nous sont toujours allés droit au cœur même si nous n’avons pas toujours su le montrer.
Nous poursuivrons donc cette aventure en ayant présent à l’esprit que nous devons, à présent, privilégier les auteurs que nous avons ignorés ou peu fréquentés jusqu’ici.

Un long travail nous attend donc, nous le poursuivrons au rythme qui est le nôtre.

2011-04-15

Corse

Jean-Noël Pancrazi

Raymond Depardon

Seuil, coll. Points, 93 p, 2000


Depardon  Il m’arrive, comme tout un chacun, de redécouvrir un livre. Il y a ceux qu’une première approche ne nous avait pas fait pénétrer et qui se révèlent à nous lors d’une seconde tentative. Il y a ceux qui nous avaient bien séduits mais qui étaient demeurés dans un tiroir obscur de notre mémoire  tout en se blottissant, presque égarés, sur l’un  des rayons les plus improbables de notre bibliothèque.
C’est bien de cela qu’il s’agit pour ce qui concerne le présent ouvrage. Nous nous souvenons parfaitement de l’émotion qui avait été la nôtre en le lisant pour la première fois, il y a une dizaine d’années…émotion que nous retrouvons, telle quelle, aujourd’hui.

Sauf erreur de notre part, il n’est pas souvent fait mention de ce petit livre composé de texte de Jean-Noël Pancrazi et de photographies de Raymond Depardon et, avouons-le, c’est bien dommage.

Du noir et du blanc.

Les photographies de Raymond Depardon , en noir et blanc, sont réalisées non par agrandissement mais par simple contact du négatif  de taille 8x9 sur papier argentique. Ce procédé donne aux reproductions un je ne sais quoi d’artisanal, un goût inimitable de « fait-main », un peu comme ces ouvrages dont il faut découper les feuillets…Nostalgie facile du temps d’avant ? Goût suspect pour les vieux papiers, les vieux clichés qui n’ont jamais autant mérité ce nom ?  Nous n’en savons rien.

L’émotion obéit à des règles complexes et il n’est pas certain qu’en optant délibérément pour un registre on y parvienne toujours. Or, dans le cas de Raymond Depardon je ne sais s’il y avait calcul délibéré mais je mentirais en affirmant que l’émotion est absente, d’autant plus que ces photographies argentiques révèlent une île peuplée de façades lépreuses, de volets fermés, de carcasses de véhicules plus ou moins englouties dans le maquis mais de personnages : point .
L’île semble désertée par ses derniers habitants, plongée dans une solitude sans fin au cœur d’un hiver sans nom. Il arrive même que ces vues soient d’une incroyable banalité mais celle-ci nous renvoie une image lucide de ce qui est….Est-ce donc ainsi ? Oui c’est bien ainsi….Alors  nos yeux se détournent, nos doigts cherchent une autre page pour retrouver la Corse telle qu’on nous la présente dans les carnets de voyages et qui a fini par coloniser notre perception…Nous tournons les pages et ne la trouvons pas : c’est encore ces arbres dénudés, ces places désertes, ces maisons abandonnées ou presque…Ces vues semblent témoigner d’un départ définitif des humains…

Un texte élégant et réaliste.

La prose de Jean-Noël Pancrazi est d’une élégance  discrète  qui met en relief le coup de projecteur que l’auteur porte sur les fins de vie en Corse. Nous ne sommes plus au temps où l’on s’en allait, entouré de l’attention bienveillante de la famille élargie. Désormais beaucoup de personnes âgées terminent leur vie au sein de l’univers aseptisé des maisons de retraite ou des hôpitaux et c’est ce monde là que nous peint l’auteur. Monde que beaucoup de nos compatriotes se refusent de voir tel qu’il est comme s’ils se sentaient coupables de quelque chose.  «  Chez nous  on n’abandonne pas les vieux comme sur le continent…. ».   Entend-on souvent mais, bien entendu, la réalité est tout autre et la solitude des personnes âgées, une  réalité bien tangible, ici comme ailleurs.

En fines touches discrètes, l’auteur nous fait palper la texture de ces fins de vie à travers l’exemple de son père auquel le texte rend, en quelque sorte, hommage. Les détails livrés sont touchant de simplicité et de vérité, visiblement Jean-Noël Pancrazi n’a pas eu besoin d’inventer, il n’a fait que collecter les indices et les mettre en perspective afin que notre regard ne se berce plus  d’illusions. Ainsi en est-il de ce carnet que le vieil homme tient à jour, méticuleusement, et qui retrace les actes insignifiants de sa vie devenue, elle-même, insignifiante :

« lavé deux serviettes toilette le dimanche 3 mai 91
changé ficelle attaches des volets le 3 avril 91
mis polo jaune en laine le samedi 3 février 91
changé lame rasoir gilette contour le 24 janvier 91
lavé la tête le dimanche 22 juillet 90 »

Mais le plus touchant, nous semble-t-il, est lorsque l’auteur évoque ces femmes démunies qui descendent des villages voisins, aux heures creuses de la journée afin de ne rencontrer personne, faire leurs courses au Corsair à Ajaccio…

«  …elles avançaient, avec un air concentré, grave, un peu perdu, dans les immenses allées du magasin, enfouissaient leurs achats dans un cabas, de crainte qu’ils ne se trouvent noyés dans la profondeur d’un caddie qu’elles n’utilisaient jamais, tenaient serré, dans la paume d’une main, leur porte-monnaie, comme un petit missel élimé, qu’elles ouvraient avec une sorte de précaution anxieuse et triste comme si elles avaient peur, à mesure qu’elles approchaient de la caisse, que cela ne suffise pas, de s’être trompées dans leurs calculs, de devoir soudain avouer, exhiber leur pauvreté, abandonner leur fierté (dans une île où il n’y avait pas de mendiants, où les vagabonds qu’on voyait, l’hiver, étendus sur les bancs du cours Napoléon ou aux alentours de l’Amirauté, n’étaient, la plupart du temps, que des indicateurs déguisés). Et, bien sûr, elles ne vérifiaient jamais la monnaie, après, n’auraient jamais osé réclamer si l’on avait oublié de soustraire la remise indiquée sur un produit. »

Le devoir d’un écrivain est aussi de nous montrer la réalité telle qu’elle est…Au-delà de la beauté formelle du texte et des images, ces quelques pages sont aussi un témoignage sur la Corse telle que la vivent un nombre croissant de personnes. C’est tout à l’honneur de l’écrivain et du photographe que d’y avoir contribué.

Photographie et texte

Lorsque nous avions lu pour la première fois ce petit ouvrage, nous avions déjà réalisé une partie de ce qui allait devenir Un sel d’agent. Nous avions déjà rédigé la plupart des textes en langue française avant que ce premier essai ne dorme durant de longues années dans nos tiroirs…Il n’est pas improbable que la confrontation de ces clichés en noir et blanc et d’un texte sans concession ait éveillé en nous le désir de poursuivre, en utilisant, en plus,  le vecteur de la langue corse. En redécouvrant l’ouvrage de Jean Noël Pancrazi et de Raymond Depardon, il nous semble qu’un même fil nous a guidés : être en connivence avec le réel tel qu’il se présente à nous afin de l’illustrer  par un discours qui lui rende hommage.
Au delà de l’apparence souvent fuyante, il y a ce noyau dur qui se nomme vérité et qui détruit bien souvent nombre d’illusions.

Ces photographies n’illustrent pas le texte. Le texte ne commente pas les clichés. De leur singulière mise en relation nait une sorte de décalage perceptif qui nous permet d’appréhender le monde d’une autre manière. N’est-ce pas là la vocation première de tout acte créatif ?

2011-04-04

Entrelignes
Hommage au militantisme poétique 


entrelignes  L’association Entrelignes animée par Jean François Agostini a, cet hiver, organisé un certain nombre d’événements dans le cadre du Printemps des poètes. A chaque fois, la réussite fut au rendez-vous pour le plus grand plaisir des participants et du public venu découvrir la poésie contemporaine et les auteurs insulaires. Petite structure ne disposant que de peu de moyens mais d’une grande vitalité, l’association s’est désormais installée dans le paysage culturel insulaire.

Un coup de chapeau mérité a son fondateur pour l’énergie dépensée et le désintéressement total dont il fait preuve !


 5 février, Levie.

Nous sommes en plein hiver et dans l’Alta Rocca…Nous craignons le pire : une salle vide un peu comme ces réunions électorales où personne n’a daigné se déplacer…Nous nous trompons. Très rapidement, une bonne cinquantaine d’amateurs éclairés viennent remplir l’espace pour écouter Joel Bastard et Stefanu Cesari répondre à nos questions, lire leurs textes et accueillir les remarques de l’aimable assemblée. Les textes lus et commentés sont mis en valeur par les intermèdes musicaux de Laurent Mazari-Gavini, à la cetera, et la discussion se prolonge après la fin de la séance de dédicaces.

José Pietri, le responsable de la bibliothèque est ravi, encore une fois, il a su transmette le feu sacré aux habitants de la petite commune et le maire, lui-même, est étonné de constater que bien des personnes se sont déplacées et oint participé de manière active. Même en plein hiver, le cœur de l’Alta Rocca recèle bien des surprises puisque des personnes sont venues de Porto Vecchio et de Sartène malgré la chaussée glissante et le brouillard. Objectif atteint !


21 février, Porto Vecchio.

   A la demande de l’organisatrice du festival d’art lyrique, Evelyne Corda, l’association Entreligne imagine un « Prélude à la poésie » insulaire accompagné à la harpe par Cécile Bonhomme. Les spectateurs présents ne sont pas habitués mais accueillent de bonne grâce cette innovation. Il faut dire que le son de la harpe de Cécile Bonhomme, à la fois discret et d’une grande fluidité, se prête à merveille à ce jeu…Une idée à creuser pour une tentative largement improvisée mais qui connut un franc succès ! Sur ce point aussi l’objectif a été totalement atteint puisqu’il s’agissait avant tout de tenter de jeter des ponts entre deux pratiques artistiques afin de jouer sur les connivences et les enrichissements mutuels.

Une excellente idée Evelyne ! Nous serons prêts l'an prochain pour donner le meilleur de nous-mêmes.


10 mars, Propriano.

  La salle de la bibliothèque municipale est comble : une classe d’élèves de 4° y a pris place accompagnée de l’enseignante et de quelques adultes. On nous avait prévenu : les élèves peuvent être dissipés et le temps nous était compté….Qu’importe, en une heure de temps nous avons rendu hommage à Andrée Chedid, à Kenneth White, à Joël Bastard, à Ghjuvan Ghjaseppu Franchi et à Stefanu Cesari tout en donnant lecture de quelques définitions possibles de la poésie…Kelly, la bibliothécaire, regrette qu’il n’y ait pas eu plus de monde mais où donc se seraient installées les personnes ?

Nous voulions donner un aperçu de la production poétique contemporaine qu’elle soit en langue française ou en langue corse…Notre objectif fut atteint !

19 mars, Bonifacio.

Malgré le ciel bleu, nous craignons une faible mobilisation. Alain di Meglio est plus confiant, il nous demande de patienter un peu…Il a raison, plus d’une centaine de personnes finissent par occuper la salle de la petite église pour entendre Kenneth White lire et commenter son œuvre, découvrir le luth grâce à Tsiporah Meiran et assister à l’hommage rendu à Jacky Biancarelli en présence de sa famille.

Nous retiendrons l’extrême émotion qui s’est emparée de la salle à la lecture à trois voix de la très fameuse « Cantata a i tsinni russi » qui clotura la soirée. Un cadre magnifique, un public recueilli, des intervenants multiples…L’objectif fut ce soir là très certainement largement dépassé si j’en crois les remerciements qui nous furent prodigués.


1° avril, Ghisonaccia.

L’espace très agréable de la bibliothèque aurait pu accueillir davantage de personnes, c’est sûr ! Mais soyons honnêtes : plus de trente cinq personnes pour une première c’est plus qu’honorable et les public présent ne s’y est pas trompé puisqu’il a multiplié les questions et les commentaires à la lectures des textes présentés par les auteurs présents et mis en valeurs par les projections de Xavier Casanova. L’idée de réaliser un jonction avec la musique traditionnelle, grâce à Cecè Bruni et ses élèves; contribua, à n’en point douter, à rendre plus agréable encore la soirée. L’objectif de mieux faire connaitre la poésie fut ce soir là également largement atteint.

Au final, certains pourront dire que nous tombons dans une autosatisfaction facile, que la sympathie qui est la nôtre envers le fondateur de l’association Entrelignes nous prive de toute objectivité, que l’on est toujours porté à valoriser les entreprises auxquelles on a participé…Ils pourront le dire mais tout cela ne nous empêchera pas de maintenir notre propos et de croire qu’il y a toujours de la grandeur à défendre les nobles causes dont l’engagement poétique fait partie et qu’illustre à merveille cette association aussi vivace qu’une plante de rocaille. Tellement vivace qu'elle se paie le luxe, assez rare, de vivre et de prospérer sans subvention publique aucune !

2011-03-20


musanostra

 

 

Une association informelle répondant au doux nom de Musanostra que l’on peut traduire aisément par Notre muse en langue française et Musanoscia en sud-insulaire force l’admiration. Un Blog, un forum, des cafés littéraires, des concours, des interventions aussi diverses que variées pour vive la passion du livre voici la raison d’être de cette équipe qui semble vivre à 100 à l’heure ! Visiblement nos amis savent retrousser leur manches et donner le meilleur d’eux-mêmes pour que nous échangions encore et encore sur ce que nous aimons : le livre, la littérature, les débats d’idées…
Un grand coup de chapeau à ces militants de la noble cause et longue vie à leur entreprise à la fois généreuse et désintéressée ! Ces deux qualités sont déjà par elles–mêmes suffisantes pour forcer le respect mais il en existe une autre que je ne saurais taire: l’humilité. Je sens que l’équipe va m’adresser quelques reproches pour cet hommage qu’ils risquent de trouver trop appuyé mais je persiste et je signe .



L’association Musanostra dispose d’un site internet (www.musanostra.fr) , d’un forum et organise des cafés littéraires…Comment vous organisez-vous pour accomplir tout ce travail ?

Oui, c'est beaucoup de travail ! On ne peut vraiment pas dire pourquoi, à un moment donné, on est capable d’en abattre autant ni comment on y parvient!
Nous avons, en fait, à gérer bien des choses : le forum, par exemple, n'est pas trop prenant. Les visiteurs  le font évoluer et il est pratiquement autonome. Nous devons plutôt évoquer la charge de travail que constitue la correspondance, les messages sont nombreux et quotidiens, il faut lire les billets proposés (nous répondons à tous, systématiquement, avec un mot gentil, pour accuser réception), il faut les traiter et les illustrer pour une éventuelle mise en ligne (s'ils nous intéressent et ne mettent personne en cause). De plus, nous rencontrons des auteurs, faisons des portraits au hasard des événements pour publications ultérieures sans oublier l'organisation du concours d'écriture annuel « Musanostra texte court » depuis 3 ans maintenant. C’est un gros travail depuis le choix du thème jusqu'à la remise de prix, en passant par le choix du jury. Plus « les chocolats littéraires Prima musa »  mensuels (concept novateur dont nous sommes fiers car  les enfants lecteurs trouvent ou retrouvent le goût du livre),


En somme vous n’arrêtez pas…

D'autant plus qu'il y a d'autres tâches : tous les autres aspects de l'association, entité assez complexe à administrer,  ainsi que le site…Cela devient colossal (pour nous !) …. Notre webmaestru, aux multiples talents, met en ligne de nouveaux sujets chaque jour, des comptes rendus de soirées, met à jour l'agenda, nous concocte de magnifiques affiches...Nous avons déjà des beaux stocks  de photos et vidéos passionnantes à utiliser. Il contribue au succès de l'association qui est connue parfois par des publics inattendus par son site car  il y a toujours une petite nouveauté à découvrir sur une page ou l'autre pour les esprits curieux. Donc disons que la tâche du webmaestru est lourde mais gratifiante. Les commentaires et demandes viennent de pays fort éloignés : nous sommes étonnés de l'attention qui nous est portée aux USA ou en Chine, par exemple…
Pour réaliser tout cela, il faut du temps et quelques moyens, des participants, passionnés, soucieux de partager, c'est là l’essentiel. On est souvent sur les routes, on sacrifie d’autres activités, on se doit de s’informer davantage sur les événements qui ont lieu…l'ambiance est collégiale, il y a  fédération autour  de personnes et d'objectifs  tels que   : dialoguer et échanger sur les Arts et les Lettres en Corse et dans le Monde. Faire connaître la Corse culturelle ailleurs et mieux, un vaste chantier, non ?

Vous êtes donc une équipe soudée et c’est probablement là l’une des clefs de votre succès…Quel regard portez vous sur ce qui ce que font les auteurs corses (qu’ils écrivent en langue corse ou en langue française) ?
Notre regard ne cesse d’évoluer à ce sujet. La littérature publiée en corse et en français, quand elle évoque la Corse  ou révèle un regard de corse sur le monde et les hommes,  nous intéresse au plus haut point.
La plupart d’entre nous ont lu les textes des Lumières, essais ou romans qui font de la Corse une exception, un laboratoire des possibles mais aussi la littérature romantique française, anglaise ou italienne, qui nous présente si souvent sous un unique visage, alliant sauvagerie, passion et donc violence pour  faire de nous  un bel élément exotique si près de tant d’autres côtes…
A partir de ces lectures de jeunesse, complétées par d’autres avec le temps, des romans, de l’autobiographie, de la poésie et du théâtre (plus rarement) qui nous ont replongés dans une Corse oubliée, celle des grands-parents, celle aussi de nos racines et de nos ressemblances, de ce que l’on pourrait qualifier d’une communauté de destin, marquée par le patronyme,  le toponyme, les histoires et géographies individuelles ou collectives, l’exil, le retour….Nous en arrivons à aujourd’hui ! Et c'est une époque de maturité, avec ses plaisirs et ses exigences, ses faiblesses aussi ! Nous avons pour habitude de lire uniquement si cela nous fait plaisir et nous trouvons dans la littérature écrite par les auteurs corses bien souvent matière à nous distraire.



Choisissez-vous systématiquement des ouvrages ayant trait à la Corse ? Il me semble bien que non….

Non, il y a, par la force des choses, un mélange de littérature étrangère, et nous sommes ouverts à toutes les cultures, de littérature française, de la plus classique à la plus moderne, de littérature corse (en corse ou en français). Sans avoir eu besoin de le formuler, dès le début de l'association on a vu des lecteurs de textes différents se fréquenter et s'enrichir mutuellement. Il est rare que nous organisions un  café littéraire  sans qu’une (ou plusieurs) personne ne choisisse de présenter un livre dit « corse »,  d’ailleurs plus ou moins corse, mais ce débat ne sera pas lancé ici. Donc des lecteurs viennent, leur coup de cœur à la main, et c’est avec grand plaisir que nous découvrons des parutions nouvelles, des romans ou des essais plus anciens, quelques poèmes…Les auteurs se déplacent également, participent à nos rencontres et la littérature corse nous est sans doute moins lointaine qu’à d’autres,  d’autres régions,  car chez nous, on se connait, on se retrouve facilement, on sait se parler sans de trop lourdes conventions. Rappelons d'ailleurs que nos cafés littéraires sont ouverts à tous et gratuits ; si on veut prendre la parole on le demande pour être sûr de ne pas traiter d'une œuvre déjà proposée, par exemple.
Pour en revenir aux livres d'auteurs corses, bien sûr,  certains semblent moins faciles d’accès : la poésie, surtout quand elle n’est pas classique, qu'elle n'est pas l’équivalent du figuratif en peinture, désarçonne, comme partout ; quant au  théâtre, il  doit comme partout ailleurs bénéficier d’une promotion importante pour apparaitre comme espace  et  objet culturels  et attractifs. Il en va de même également  de ce que l’on nommera par facilité « les romans à thèse »…Les digressions en pleine narration ne sont pas mieux reçues ici, je parle du lectorat  que nous fréquentons, que dans d’autres littératures, mais par l’apport de clés, par la découverte et ensuite la reconnaissance  des idées exposées avec clarté par les uns ou les autres,  lors des rencontres conviviales, les lectures se font plus variées, plus exhaustives, moins « diagonales », si je peux dire…J'ai répondu un peu longuement à une question simple...J'ai cependant oublié de dire que la littérature corse est évoquée parmi les autres, c'est à dire qu'elle plaît au lecteur, qu'elle lui ouvre les yeux, qu'elle lui parle de l'humanité...ET qu'elle parlera à d'autres lecteurs, même ailleurs, même plus loin...


Quelle place occupe le public au sein de vos rencontres ?

Les participants ne sont pas un public figé ; ils peuvent quelque temps choisir d'écouter mais  peu à peu ils rebondissent sur les lectures proposées car ce sont en général des passionnés de livres et la prise de parole est le moyen de faire découvrir ce que d'autres ignorent, de justifier une passion...Peu à peu on devine qui aime quoi, on sait quoi conseiller à qui. On a parfois des propos étonnants qui m'amusent, comme « je l'ai lu , je ne suis pas d'accord avec vous (ou toi), ce n'est pas un chef d'œuvre pour moi mais je comprends pourquoi beaucoup le disent...C'est bien écrit »
Autres rencontres riches, celles des lecteurs avec les auteurs : selon moi, elles humanisent les rapports, rappelant à ceux qui l’oublient qu’être un auteur, c’est être homme et être lecteur également. L’image de l’auteur,  pur esprit alignant ses arguments abstraits et illustrés de références  érudites,  s’érode et c’est tant mieux. Je crois que les médias y ont travaillé et nous aussi en bavardant librement avec ceux qui nous ont honorés de leur présence. Enfin, les lecteurs  peuvent  parler de  tous les livres sans hiérarchie, sans craindre d’en proposer une lecture ridicule…parce que tout a changé.  D’abord tout le monde a eu dans sa jeunesse, par sa scolarité, accès à des œuvres littéraires  et à une certaine méthodologie, bien sûr plus ou moins bien digérée  mais  ensuite parce qu’il ne s’agit pas de jouer les critiques littéraires mais de dire en toute subjectivité ce qui  a plu ou déplu. Donc, nous savons tous que cela est arbitraire, contestable, mais légitime…car modeste. J'ai lu il y a peu un article intéressant de Pierre Assouline, à ce propos,  dans le MDL du 25-02, intitulé « Critique de la critique ». Que chacun puisse se mêler de donner un avis sur ce qu'il lit, ça inquiète, semble t-il ! Mais est-ce un mal, est-ce un bien ? Je poserais autrement le problème : qui a légitimité pour parler de la qualité d'une œuvre ? Ceux qui ont suivi de longues années d'études en université? Et y a-t-il des cursus plus appropriés ? Ceux qui ont tenu leur première plume auprès de maîtres rodés à encenser ou démolir dans les journaux? Ceux qui sont aimés du pouvoir, ou d'autres, ceux qui pensent comme il faut ? Ceux qui dérangent ? Ceux qui écrivent mieux que les autres ? A ce compte, donnons notre avis sur nos lectures, tant que nous n'empêchons pas les autres d'en faire autant !



Avez-vous le sentiment de contribuer parfois à forger l’opinion publique à propos d’une œuvre, d’être en quelque sorte des « prescripteurs » ?

Pour la littérature corse, comme pour le reste, nous ne donnons aucun conseil, nous laissons les lecteurs s'exprimer lors des rencontres et plaçons ensuite leur billet ou leur vidéo sur le site dans le compte rendu. Un simple petit tour dans nos "archives" permet de noter la forte proportion d'ouvrages insulaires dont il a été question. Ainsi, on  voit vite si une œuvre a les faveurs du public par le nombre d’interventions ou de billets proposés pour son titre : si on est curieux, qu'on en ait le temps, on peut comptabiliser tout cela… Ceux qui ne sont jamais évoqués, dont personne ne propose la lecture,  sont-ils pour autant délaissés, oubliés ? Nous ne saurions le dire, ils seront sans doute le joyau d'un intervenant…
 Et nous qui animons, que lisons-nous ? Pratiquement tout ce qui paraît en Corse, sans discrimination, mais nous allons bien au-delà !
En ce moment , et puisque c'est à moi que vous posez la question, je lis les « Ragguagli …» de AM Graziani, après un Fred Vargas « Un  lieu incertain » et juste avant un Ross Mac Donald « L’homme clandestin », puis je me plongerai  dans le « Petit traité de vie intérieure » de Frédéric  Lenoir  pour voir ce qu’il s’y dit et parallèlement, je  feuilletterai les « Caracuti » d’Anton Francescu Filippini….

2011-03-04

Héraclite l’obscur



    héraclite  Ayant vécu au VI° siècle avant J.C, Héraclite d’Ephèse renonça très tôt aux privilèges familiaux au profit de son frère. Il mena, d’après ce que l’on sait, une vie de marginal au point de finir ses jours en ermite. L’obscurité de ses propos, dont il ne reste que des fragments, résulte en grande partie d’une volonté d’utiliser un langage véritablement poétique et de sa conviction que l’intelligence et la rationalité ne peuvent parvenir à saisir le cœur monde du monde. Par ailleurs, comme c’est le cas en grec ancien, ses textes sont dépourvus de ponctuation ce qui accroît le caractère ambiguë de ses courtes phrases.

Nous avons découvert Héraclite lorsque nous n’avions pas vingt ans grâce à un échange avec le professeur Yves Battistini qui fut l’un de ses traducteurs reconnu et apprécié (C.f : Yves Battistini : Trois présocratiques, Gallimard, coll idées, 1968, 250 p). Ce petit papier se veut le modeste témoignage de ma reconnaissance, plus d’une années après sa disparition.

Heureux ceux qui ont pu, durant leur vie, assurer l’indispensable passage de témoins !
Nous reprenons donc la traduction française du texte d’Héraclite à partir des travaux qu’il effectua et qui se trouvent consignés dans l’ouvrage précité.




3.
Le soleil, large comme un pied d’homme !
U soli, largu com’è un pedi d’omu !

8.

 

Si toutes choses devenaient fumée, nous connaîtrions par les narines
S’è tuttu duvintaia fumu hè pà u nasu chè no cunnosciariiami

10.

le combat est père et roi suprême de toutes choses.
A lotta hè maestra è altìssima règina di tuttu.

22.

Hommes, qui entendent et parlent sans savoir.
Òmini, chì sèntini è discòrani senza sapè.

24.

Mort est le monde de nos sens éveillés ; celui que nous sentons en dormant est sommeil.
Mortu hè u mondu di i nosci sensi svighjati ; quiddu chè no sintimu durmendu hè sonnu.

25.

Les chercheurs d’or creusent beaucoup et trouvent peu.
Quiddi chì circàni l’oru scàvani mondi è tròvani pocu.

26.

Ils  méconnaîtraient le nom de Justice si de telles injustices n’existaient pas
Scunnosciarìani un nomu di Ghjustizia s’è tantu inghjustizii ùn asistàiani micca

27.

Car les dieux et les hommes honorent ceux qui sont tombés dans le combat
Chì i dii è l’òmini onòrani quiddi chì sò cascati luttendu.

39.

C’est une sage défiance que de cacher les profondeurs de son savoir.
Hè un bon prò di piattà l’infondu di u so sapè

46.

Il n’existe qu’une seule sagesse : connaître la pensée qui pilote toutes choses à travers tout.
Ùn ci sarà mai chè un solu ghjudiziu :cunnoscia u spìritu chì dirighji ogni cosa in tuttu.

55.

Nous entrons et nous n’entrons pas dans les mêmes fleuves, nous sommes et nous ne sommes pas.
Intrimu è ùn intrimu micca i i stessi fiuma, semu è ùn semu micca.

61.

L’harmonie cachée surpasse l’harmonie visible.
L’armunìa piattata trapassa l’armunìa visìbuli.

81.

Croyances des hommes : divertissements des enfants.
Cridenzi di l’omini : trastudda di li ziteddi.

82.

Il faut aussi se souvenir de celui qui oublie où mène le chemin.
Ci voli dinò à invènasi di quiddu chì si scorda induva cunduci u chjassu.

115.

Je me suis cherché moi-même.
Mi socu circatu da par mè.

137.

La nature aime à se cacher.
Li piaci à piattassi à a natura.

2011-02-16

MARSYAS II

entretien avec Serge Goudard

animateur du blog



marsyas Ce qui se passe dans les autres régions en matière de défense et de promotion de la langue nous intéresse, c’est la raison pour laquelle nous sommes entrés en contact avec Serge Goudard animateur du blog occitan « Marsyas II ». Ce dernier porte également un intérêt marqué sur ce qui se passe en Corse et intervient régulièrement sur les sites où il est question de littérature. la terre d’Oc n’est pas si éloignée de notre île….raison supplémentaire pour chercher à en savoir un peu plus.

Tu es l’animateur d’un blog qui porte un drôle de nom : « Marsyas 2 »…De quoi s’agit-il exactement ?

Il s'agit d'un blog de cultures latines écrites, avec une prépondérance pour les langues du domaines d'Oc, mais nous donnons la paroles à toutes les langues "minorisées" par leur état central ce qui veut dire que nous ne fermons pas aux langues dites d'Oil (wallon, picard, langue de Guernesey... ) 
Avec Ive Gougaud, l'autre initiateur de Marsyas 2 nous avons voulu recréer la pensée et l'esprit de la revue Marsyas initiée par Sully-André Peyre ...!
Ce dernier avec Max Philippe Delavouêt et Emile Bonnel furent à l’origine de la troisième génération du félibrige qui fut, fort probablement la plus prolifique. Elle compta des poètes qui méritent d’être retenus
Certes nous n'avons pas la prétention de produire autant qu’ eux mais plus simplement de maintenir et de ranimer ce feu de la résistance et de l'espoir  incarné  par ces langues...
Quelques temps après sont venus Alan Broc, un félibre indépendant auvergnat ainsi que la majorale (*) du félibrige Peireto Bérengier... Depuis un an se joint à nous, très régulièrement, le prosateur symbolique Nicola dal Falco avec des textes puissants en italien... Nous travaillons aussi dans le domaine de la traduction avec des inédits du provençal au wallon, du roumain à l'auvergnat, du breton ou du bergamasque à l'auvergnat tout cela est surtout le travail d'Alan Broc.
(*) majoraux  et  majorales sont les 50 membres du consistoire félibréens!
L'un d'eux est le chef, on le nomme le Capoulier !


On a vraiment l’impression que votre démarche n’a plus grand-chose à voir avec le Félibrige de Mistral qui était, me semble-t-il, un mouvement que l’on pourrait qualifier de conservateur.

Pas du tout Mistral était loin d'être un conservateur, il fut révolutionnaire à la fois par sa pensée ses écrits et le trend qu'il donna à la Provence d'alors, que certains après guerre voulurent dénigrer le Félibrige en lui donnant cette image conservatrice, peut être mais je tiens à rectifier cette injustice.
Le Félibrige fut un vrai panthéon de poètes d'artistes multidisciplinaires. Il faillit faire vaciller l'état français dans sa centralité, il prônait le fédéralisme, le pluralisme dans l'universalité et  travaillait au triomphe de la poésie. Il avait quelque chose de romantique. Dans ses premières années il ne devait y avoir qu'une centaine de félibres, il s’agissait une forme « d'écrémage » des arts dans le midi de la France... Son succès et son prestige le firent s'ouvrir à la multitude, ce qui fit dire à Mistral, à la fin de sa vie qu'il n'était plus qu'un « sa de garri » (un sac de rats)... Ma description n'a valeur que de constat des choses et non de commentaire. Je suis Félibre, mais je n'en fais pas une philosophie de vie! Toutefois,  les idéaux de Mistral, qui œuvrait à la création du Félibrige Latin et à la création de l'empire du Soleil est une vision qui me fascine!


Quel était exactement le projet de Mistral?

Féru de culture Gréco-Latine, il fonda sa pensée son oeuvre ainsi que sa poésie sur cette union sacrée des penseurs latins (italien, roumain, catalan, espagnol, brésilien et portugais,...) Son amitié avec Lamartine l'aida beaucoup, mais il connu un succès populaire sans précédent dans tous le midi, les mineurs d'Alès et de la Grand Combe allèrent jusqu'à se jeter sous les roues de son train pour ne pas qu'il parte….
Dans cet esprit, Marsyas 2 a la prétention de rassembler ses bonnes volontés artistiques pour donner un nouvel élan à la culture méditerranéenne latine dans sa diversité et surtout dans le respect de ses particularismes mais en dehors de tout obscurantisme et de toute idéologie sectaire.


Très concrètement comment fonctionnez vous ? Participez vous à des manifestations publiques ?

Nous nous limitons à un travail de blog, de remise en lumières des différents aspects écrits des langues d'Oc... Nous voulons démontrer que les parlés méridionaux néo-roman sont multiples et différents dans le temps, l'espace et que leur production a été sans rupture depuis les troubadours!
Nous voulons simplement replacer les choses dans l'histoire de la pensée et de l'expression écrite qui furent forts prolifiques depuis la vulgarisation de l'écrit.... La querelle de l'écrit a tué, en partie, la langue vivante. En tant qu'individu, je suis plus porté sur l'oralité et la transmission orale, néanmoins, selon l'adage, les paroles s'en vont et les écrit restent donc nous avons aussi ce devoir de transmission.
Dans la mesure du possible nous sommes présents dans toutes les manifestations liées à la langue, nous avons pour objectif une collaboration avec la Maison Européenne de la Poésie d'Avignon  dans le cadre d'une présentation de différents aspects de la poésie et  de la prose méditerranéenne et latine. 


Je sais que tu t’intéresses à la production culturelle qui voit le jour en Corse, quelle est ton appréciation à son endroit ?

Malgré mon intérêt pour toutes les cultures latine de la méditerranée, c'est la culture corse que je connais le moins hormis, quelques auteur que j'ai pu connaître sur le net, je ne peux prétendre  connaître ce qui se fait en Corse. Je le regrette et je tiens à ce que Marsyas 2 y donne une place particulière !
 Il en va de la solidarité et de la conjonction des créativités communes dans ce que Mistral appelait l'Empire du Soleil.
Étant de culture italianisante, j'ai peu de difficultés à lire certains parlés, de plus je soutiens les thèses du professeur Marcellesi sur la polynomie des langues régionales.


J’imagine que ce concept de polynomie s’applique parfaitement à l’Occitanie…Comment réagissent les locuteurs d’un endroit lorsqu’ils entendent parler ou lisent une autre variété d’occitan ? Le concept est en effet généreux et séduisant mais il n’est pas obligatoirement intégré dans les esprits , me semble-t-il….

Pour moi l'occitan  et l'Occitanie n'existent pas, socialement.
Je parle simplement des parlés néo-romans du sud de la France. C'est derniers sont forts différents, c'est ce que nous montrons dans Marsyas 2, et c'est une des raisons d'être de Marsyas 2. De ce fait on ne peut pas parler d'une langue unique et unifiée! Qu'une forme de poésie, de prose prenne le dessus, tel que ce fut le cas avec Mistral et son provençal rhodanien, pourquoi pas ? Dans tous les cas le rhodanien est la variante la moins parlée en Provence après le Maritime d'Aix Marseille Toulon Grasse Fréjus... et  peut être même le gavot qui en est la variante alpine... Mais encore une fois c'est un a priori et je ne suis pas linguiste, ni comptable des locuteurs mais la taille des domaines et leur population est révélatrice (le provençal rhodanien de Mistral fut toujours minoritaire en terme de locuteurs).
Je crois que l'intercompréhension entre ces parlés est assez difficile au delà de 50 à 100 km Faire communiquer, un Niçois avec un Gascon, ou un Limousin avec un Niçois ne me semble pas si facile si l'on veut rester dans les langues parlées avant 1914 .
Pour conclure je ne vois pas l'intérêt de créer une superstructure linguistique uniformisante, la langue d'Oc, à l'image de la langue nationale, pour qu'à terme ces deux langues deviennent antagonistes, les partisans vous diront mordicus que oui, mais ils sont juges et parties car ils font partie de l'appareil qui gère cette tentative d'hégémonie au sein de l'état français ( 90% des occitanistes sont des fonctionnaires de l'état français ).
Enfin, si une langue n'existe plus socialement, pour moi, elle est morte comme le latin ou le grec, donc il faut parler et faire parler, même si Marsyas 2 est un support virtuel de l'écrit, je ne crois qu'en l'oralité, pour finir je vous livre cette citation de Mistral :

« Uno lengo es un clapas; es uno antico foundamento ounte chasque passant a tra sa pèço d’or o d’argènt o de couire; es un mounumen inmènse ounte chasco famiho a carreja sa pèiro, ounte chasco ciéuta a basti soun pieloun, ounte uno pople entiero a travaia de cors e d’amo pendènt de cènt e de milo an.
Uno lengo, en un mot, es la revelacioun de la vido vidanto, la manifestacioun de la pensado umano, l’estrumen subre-sant di civilisacioun e lou testamen parlant di soucieta morto o vivo. »


"Une langue est un bloc : c'est un antique fondement où chaque passant a jeté sa pièce d'or, d'argent ou de cuivre : c'est un monument immense où chaque cité a bâti son pilier, où un peuple a travaillé de corps et d'âme pendant des centaines et des milliers d'années.
Une langue, en un mot, est la révélation de toute une vie, la manifestation de la pensée humaine, l'instrument sacro-saint des civilisations et le testament parlant des sociétés mortes ou vivantes."

F Mistral : discours de la Sainte-Estelle d'Avignon, 21 mai 1877
 


2011-02-09

Pour une littérature corse

Entretien avec François Xavier Renucci

animateur du blog



F.X.Renucci  Nous nous étions habitués à cet espace dédié à la littérature insulaire où les billets succédaient aux billets à un rythme très soutenu. Des propos négatifs concernant ce blog sont bien parvenus à nos oreilles et nous avons parfois pu lire des commentaires qui n’avaient pas lieu d’être sur un tel espace mais….l’espace existait et puis qui donc est parfait ?

Disons le sans ambiguïté, la mise en sommeil de l’espace virtuel de François Xavier Renucci nous attriste car nous sommes conscient que derrière cette décision il y a de la lassitude et un emploi du temps chargé mais peut-être y a-t-il autre chose de plus redoutable : la difficulté qu’il y a à faire du neuf dans une île qui vit bien souvent avec la nostagie du « temps d’avant ». Cette nostalgie est fondatrice dès lors qu’elle permet une réappropriation sous bénéfice d’inventaire, elle peut être mutilante si elle est vécue comme un impératif catégorique. D’ailleurs qui a dit que la littérature devait s’accommoder des impératifs catégoriques ? N’est-elle pas plutôt là pour les bousculer et montrer leurs limites ?
La décision de suspendre le blog appartient à F.X. Renucci, qu’il sache que nous avons suivi avec bienveillance son entreprise même si nous ne partageons pas toutes ses convictions.

François Xavier Renucci est l'auteur de l'ouvrage Eloge de la littérature corse, publié aux éditions Albiana, l'an passé, ouvrage qui reprend nombre d'échanges qu'avait suscité son site.



 Ta récente décision de te « mettre en grève » sur ton propre blog a suscité bien des étonnements….Pourrais-tu nous en dire un peu plus ?

La décision a été certes brutale mais elle est explicable. Deux raisons principales : j’ai créé une association avec laquelle je veux développer des actions de promotion de la littérature corse hors de l’île, cela va me demander du temps et ce précieux temps je ne peux plus le voir accaparé par l’animation du blog « Pour une littérature corse » ; la deuxième raison est une certaine fatigue, au bout de deux ans de billets assez réguliers, de réponses aux commentaires, de relances diverses et variées, devant le constat qu’il est encore très difficile de faire dialoguer des points de vue différents voire opposés à propos des livres corses. C’est ce que j’ai appelé en souriant  « l’échec de la transition démocratique du champ littéraire corse ». Je n’irai pas jusqu’à dire que je ressens de la déception devant cette situation, je vais persister, avec d’autres moyens, en espérant toujours qu’existera cet espace public littéraire que je désire, avec d’autres.

Pour les raisons personnelles d’agenda, je n’ai rien à dire mais pour ce qui est de ton appréciation sur ce que tu nommes « l’échec de la transition démocratique »…tu y vas un peu fort…Tout le monde a pu s’exprimer sur ton blog et des avis contrastés sont apparus ! Où donc y a-t-il eu échec ?

Oui, c’est exagéré de parler « d’échec ». En fait, nous sommes sûrement au début de cette très attendue « transition démocratique du champ littéraire corse » (voir la floraison de sites et blogs notamment). Mais cela va trop lentement à mon goût. Pour une raison principale : bien des auteurs ne supportent aucune critique négative, bien des lecteurs ne veulent pas échanger des points de vue contradictoires, et donc bien des livres peinent à vivre. Mes critiques négatives ou en partie négatives de « Mal’Concilio » de Jean-Claude Rogliano ou de « Ecrire en corse » de Jacques Fusina sont tombées à l’eau ou n’ont suscité que des grincements de dents. Résultat : les rares mises en valeur de tel ou tel livre ne sont pas pleinement discutées et les livres qui déplaisent encore moins (qu’ils aient eu du succès ou non et qu’ils soient de qualité ou non). Résultat : la littérature corse est un espace plat où s’alignent tous les livres et où quelques propos à 99% positifs se juxtaposent sans jamais pouvoir se rencontrer. Chacun dit la sienne (enfin, certains) mais nous n’assistons à aucune discussion publique ; pour moi la littérature est cet espace public (une bibliothèque suffit pour abriter les livres, mais les lectures réelles ont besoin d’un espace public, la littérature est toujours une affaire collective et publique).

 Ce que tu dis là me trouble un peu car pourquoi attacher tant de prix à ce que tu nommes « la critique négative »…Personnellement je ne me sens pas capable de critiquer négativement un ouvrage sauf, bien entendu, un essai exposant des thèses. Pour ce qui est d’un recueil de poésies ou d’un roman, le tout est que l’œuvre existe et qu’elle ait plu, me semble-t-il….Personnellement je n’arrive pas à critiquer un ouvrage de littérature négativement tout simplement parce que, s’il ne m’a pas plu, je ne le terminerai pas…

    Et je comprends tout à fait ton point de vue, si l’on en reste à une vision « privée » de la littérature. Si nous la comprenons comme « espace public », il me semble qu’il faut prendre en compte les attentes des lecteurs, les désirs des auteurs, les enjeux des éditeurs et de tous les acteurs du monde des livres. Dès lors, un livre est la somme de ses lectures réelles et il est d’une extrême importance que l’on sache que tel ouvrage (par exemple, « Septième ciel » de G. Thiers) ait plu pour telles raisons et n’ait pas plu pour telles autres raisons. La question est : qu’attendons-nous d’une littérature corse ? C’est une affaire de désir et non de vérité immuable. Je n’arrive plus à me contenter des discussions privées, des allusions, des silences, voire des procès d’intention (parfois agrémentés d’insultes délirantes). Par ailleurs, on ne peut rêver d’une démocratie, en Corse ou ailleurs, si l’on s’interdit a priori le fait d’exprimer publiquement des désaccords ou de faire dialoguer publiquement des visions différentes voire contradictoires de ce que nous attendons des livres. Lorsqu’un ami (ou quelqu’un qui n’est pas forcément un ami) détaille publiquement sa lecture d’un ouvrage que j’ai adoré, et qu’il exprime des réserves, des rejets ou des incompréhensions, ma propre lecture en est enrichie, j’ai envie de rouvrir le livre, et le livre lui-même présente un nouveau visage (qui s’enrichira encore avec d’autres lectures et discussions). Je connais des personnes qui ont un jugement assez négatif sur la poésie de Stefanu Cesari (que j’aime beaucoup), ou des romans de G. Thiers (que j’aime beaucoup) et cela me paraît d’une nécessité vitale de ne pas se contenter d’une apparence de consensus qui cache  de vrais désaccords et empêchent toute respiration de nos imaginaires. Leurs points de vue exprimés publiquement enrichiraient, je le répète, ma propre approche de ces textes.

Je ne partage pas ton point de vue sur cette notion de public et de privé mais je respecte le tien. Mais au fond si cet espace de  « transition démocratique » n’a pu voir le jour, est-ce la manière dont ton blog a été conçue n’y est pas pour quelque chose ? Je pense tout naturellement à la possibilité d’y déposer des propos anonymes et à cette ardente obligation que tu t’es imposée de multiplier les billets ?

Mais l’espace démocratique accepte les propos anonymes : le vote est secret. C’est grâce à cela que personne en Corse ne sait qui a voté quoi, si je ne m’abuse. Le problème c’est le propos qui n’engage pas à la discussion, soit parce qu’il fonctionne à l’allusion (comment répondre quand on ne sait pas de quel livre ou de qui l’on parle ?), soit parce qu’il ne cherche qu’à être malveillant et ne répond pas aux réponses. Et puis je connais trop de gens intelligents et fins qui s’interdisent de prendre la parole sur le blog sous prétexte que leurs propos seraient mal compris. Alors si l’anonymat favorise la prise de parole, cela ne me dérange absolument pas ; l’important est la qualité de la prise de parole et la possibilité de la discuter. C’est vrai, j’ai parfois laissé passer voire mis en valeur des commentaires excessifs et blessants, je l’ai reconnu ; mais je dois dire que j’ai aussi été poussé par le silence des commentateurs bienveillants. Il faut bien travailler avec qui le veut. Bon, concernant le deuxième point, j’ai toujours essayé de suivre la phrase d’Edouard Glissant, qu’on trouve dans son premier essai, « Soleil de la Conscience » : « ce que nous pourrions offrir, c’est cela, un courant continu de littérature… ». Cela commandait une fréquence rapide des billets, et si j’avais pu j’en aurais placé plus encore ! Car nous sommes terriblement lents : quand on voit que le premier essai de présentation générale de la littérature d’expression corse vient à peine d’être publié (« Ecrire en corse », de Jacques Fusina, aux éditions Klincksieck, 2010), on se dit qu’il faut accélérer… A côté de cela, je reconnais aussi que la lenteur, le silence, la solitude sont aussi de très bons ingrédients pour produire une belle littérature… J’aimerais bien articuler tous ces éléments, voilà tout : privé/public, lenteur/rapidité, maturation/spontanéité, accords/désaccords, etc.…

Tout de même…. ! Nous n’avons pas à rougir de qui est produit en Corse ! Si je compare ce qui s’écrit ici avec ce qui s’écrit dans d’autres régions…nous devons être dans le peloton de tête, tant en quantité qu’en qualité…Imagine un peu la situation de la littérature insulaire en 1970 !

Tout à fait d’accord avec ton constat concernant la qualité de la production littéraire corse durant les dernières décennies. D’ailleurs j’ai toujours regardé chaque livre comme un monstre miraculeux et un certain nombre de ceux-ci comme des chefs-d’œuvre, qui m’ont bouleversé et me bouleversent encore (notamment et au hasard, « A funtana d’Altea », « 51 Pegasi, astru virtuale », « Vir Nemoris », « Pesciu Anguilla », « Les roses de Pline », « La Dionomachia », « La fuite aux Agriates », « Nimu », « Aleph zéro », et j’en passe. Mais nous parlions de la réception de ces œuvres et de leur vie publique. La question est donc : quels livres sont réellement lus ? comment sont-ils lus ? quels effets produisent-ils sur nos imaginaires ? et par la même occasion sur l’imaginaire corse ? De façon générale, ce qui m’intéresse c’est ce que « fait » la littérature corse plus que ce qu’elle « est ». Et, franchement, si nous regardons tous les livres parus comme des chefs-d’œuvre, il n’y a plus de chefs-d’œuvre, et si nous faisons toujours semblant d’être d’accord ou si nous continuons à ne pas vouloir énoncer une opinion contraire à celle d’un autre, il n’y a pas de vie littéraire. Bon, et pour revenir à la question de la qualité de la production passée ou présente, je crois qu’elle augure de futurs livres magnifiques, somptueux, inouïs, inventifs.

Il reste que cet espace que tu avais créé et qui était comme un bistrot où il faisait bon aller prendre un verre et parler de ce que l’on avait lu va me manquer comme il manquera, j’en suis certain, à d’autres…Un espace qui meurt c’est un livre qui brûle et je ne sais pourquoi j’ai peur que l’incendie ne fasse des dégâts …Voilà !


Plusieurs raisons pour ne pas être aussi inquiet :

1 - Il y a d'autres espaces où la discussion autour de la littérature et des livres corses est possible :Invistita, le lieu que tu animes ; le forum de Musa Nostra ; la Gazetta di Mirvella ; le blog Tarrori è Fantasia ; le blog Avali ; le site Terres de femmes ; le Foru corsu ; le blog Corsicapolar ; le blog
Isularama ; et j'en oublie !
Chacun de ces lieux, avec sa manière propre,participe à la fabrication de cet espace public où tous les lecteurs peuvent très facilement envoyer leur point de vue, et discuter. S'ils le veulent.

2 - La grève sur "Pour une littérature corse" me concerne personnellement. Sides visiteurs envoient des commentaires, je les publie ; s'ils m'envoient despoints de vue sur des livres, je les publie sous forme de billet. J'y reprendrai la parole dans quelques semaines ou mois, après avoir pu monter correctement les actions de promotion de la littérature corse sur le Continent avec l'association
Corsica Calling.

3 - C'est l'occasion, encore une fois, de remercier tous les visiteurs et participants au blog durant ces deux ans ; j'ai pris beaucoup d'intérêt et deplaisir à animer la chose et je sais que nombre d'anciens billets (de 2009 ou de
2010) sont régulièrement visités.

Alors, vogue la galère !




2011-02-03

ALANU DI MEGLIO

TOUTE L’ECUME DE LA  MER


 

Voici bien des mois que la lecture assidue des textes d’Alain éveille en moi de bien curieuses sensations. J’y retrouve, c’est sûr, un parfum familier, des saveurs immédiatement identifiables mais en m’interrogeant toujours sur ce qui en fait la singularité. Tout se passe comme si l’auteur avait réussi à introduire dans ses textes une étrange dimension, d’autant plus étrange qu’elle ne m’était pas inconnue et qu’elle provoquait en moi une réticence, une sorte d’effroi même. Il n’est pas exact de dire que l’on est effrayé par ce que l’on ne connaît pas, les vraies frayeurs proviennent de choses connues mais que l’on a du mal à maîtriser, dont on connaît, même imparfaitement, le pouvoir de nuisance.

De fait, la spécificité de la poésie d’Alanu di Meglio provient, me semble-t-il, de sa profonde imprégnation marine. On est loin, très loin des sols arides et caillouteux de l’univers de Stefanu Cesari, très loin des poèmes offensifs mais toujours très terriens de Marc Biancarelli, très loin de la douceur exquise et des demi teintes de Jacques Fusina….La mer est son royaume et l’écume sa passion. Le sel imprègne ses textes comme il imprègne les façades des antiques demeures de Bonifacio, la ville d’où il est originaire.


Je comprends mieux aujourd’hui les raisons de mon attirance craintive…Dois-je l’avouer ? Comme beaucoup d’insulaires j’ai la phobie de cette vaste étendue qui ceinture notre île, la mer qui unit n’a pas grande signification pour moi car c’est bien souvent avec effroi que je l’observe de près même si sa contemplation, perché sur un éperon rocheux, me remplit d’allégresse.


Poète de l’élément marin et de son écume saumâtre qui imprègne les moindres recoins de notre territoire, créateur discret et infiniment sensible à la beauté des choses, tel m’apparaît l’auteur de Migraturi et de Vaghjimi Spizzati .
Pour avoir écrit «  En fait, je ne me suis jamais demandé pourquoi écrire en poésie. J’ai seulement cherché à démentir la nuit »°, Alain nous révèle un autre secret : dans  l’écume de la mer se trouve peut-être le divin remède à l’écume des jours. Nous avons tous à apprendre des poètes lorsqu’ils parlent le langage du cœur, le seul qui vaille qu’on s’y attarde.

   ° in « Onze poètes corses contemporains » de François-Michel Durazzo, p 245.

Nous avons choisi de présenter quelques extraits de Migraturi où l'élément marin est omniprésent et quelques extraits de Vaghjimi spizzati où la mer se fait plus discrète, cédant la place à l'eau de pluie...

Migraturi
Albiana, 2004. (textes traduits sous le titre de Migratures par F.M. Durazzo, ed Al Manar, 2007, avec des encres de Julius Baltazar.)

Isuli

Sintitili
in u sussuru di a sciuma…
tutti i partenzi
scritti da i timoni

Îles

Ecoutez-les
dans le bruissement de l’écume…
tous ces départs
écrits par les timons


Piscadori
Bucavati
da un’isula à l’altra
à scarni frusti
Pusavati nantu à u sangu
di i vosci miroidi inchjaccati
Bucavati
cù mani di legnu
imbutrati di Sali

Di u mari
n’aveti fattu un locu

Pêcheurs

Vous ramiez
usant vos tolets
d’une île à l’autre
assis sur le sang
de vos hémorroïdes
Vous ramiez
avec des mains de bois
gorgés de sel

De la mer
vous avez fait un pays


Da un balconu à l’altru
i pisciaghji
si lampani u filu
di i so vuciati.
Dopu,
à unu à unu,
ci appinzani
i panni brutti
di i so puttaghji

D’une fenêtre à l’autre
les poissonnières
se lancent le fil
de leurs clameurs.
Puis,
peu à peu,
elles étendent
le linge sale
de leurs ragots


Vaghjimi  spizzati
Albiana, 2009.
(Nous avons librement traduit les textes en français)

Piovi.
Sò neri i fusti di l’alivi
trosci di malincunia
è tuttu s’annigrisci
puri i so frutti.
À l’ultimu
a so fragnata
ci rindarà l’oru.

Il pleut
Les troncs des oliviers sont noirs
trempés de mélancolie
et tout assombrit
enfin ses fruits.
L’ultime pression
nous rendra l’or



Mentri chì u tettu
arricoddi
tutti l’acqui,
mi stocu à l’appossu
trosciu di ricordi.

Pendant que le toit
recueille toute les eaux,
je reste à l’abri
trempé de souvenirs




Sutt’à l’acquata
luci u catramu.
U turistu s’aggrunchja.
L’incirati
o i paracqui
sò neri quantunqua
ancu par ùn essa.
U timpurali
infiara u paesi
com’è s’è fussi luci l’acqua.

Sous l’averse
le goudron luit.
Le touriste s’abrite.
Les cirés
ou  les parapluies
sont  noirs même
s’ils n’y sont pas.
L’orage
enflamme le village
comme si l’eau était de feu



2011-01-17

Capula
une seigneurie oubliée en Corse du sud
Charles de Peretti
Colonna édition,
245 p, 2010.


Capula  On nous objectera que la poésie est étrangère à l’Histoire et qu’il est mal venu de présenter sur ce site un ouvrage comme celui-ci. Nous avions déjà « fauté » en présentant quelques compte-rendu d’ouvrages de linguistes et nous récidivons en connaissance de cause.

Ceux qui cherchent, ceux qui tentent d’expliquer, ceux qui présentent de nouvelles thèses sont , quelque part, au même titre que les poètes et les artistes, des créateurs, des faiseurs de nouveauté et c’est bien cela qui nous interpelle et nous intéresse.

Nous avons été à la fois séduit et intrigué par le nouvel ouvrage de Charles de Peretti et ce dernier a eu l’amabilité de bien vouloir répondre à nos questions naïves….Profitons-en !



Vous venez de publier un important ouvrage sur le site de Capula, situé non loin de Levie, pouvez vous nous dire quels sont les aspects novateurs de votre travail ?

Je pense que l’on peut résumer mon apport en trois points :

1. un questionnement radical sur l'origine de la féodalité insulaire et plus largement sur l'histoire et la préhistoire de la Corse,

2 . une remise en cause de ce qui a été admis par l'opinion non éclairée sinon par des chercheurs et des historiens, à savoir la prépondérance des apports extérieurs au détriment du développement autonome de la culture  insulaire,

3. une recherche  de l'autonomie, de la continuité et  de la singularité de la Corse la plus ancienne, sous l'appellation d'une endogénese.

Je voudrais aborder d’emblée ce thème de l’endogénese qui vous est si cher…Pourquoi remettre en cause l’importance des éventuels apports extérieurs alors que l’on sait que l’Histoire des peuples est largement faite d’emprunts à d’autres aires culturelles ?

Le but de ma recherche a été de démontrer que la Corse n'a jamais été un vide opératoire dans lequel des puissances extérieures seraient venues  importer des  œuvres matérielles et instaurer une culture. Je ne suis pas sans ignorer que la Corse appartenait à l'ère culturelle de la  Méditerranée et de l'Italie. C'est dans cet environnement que la Corse s'est constituée.  Ainsi, à titre d'exemple, le métal du bronze,  mélange subtil de cuivre et d'étain, a-t-il été importé comme l'épée mycénienne du même métal, qui figure sur les statues- menhir anthropomorphes. Il n'en reste pas moins que l'Âge du Bronze en Corse a ses singularités et forme une période-clé de son histoire, sous réserve de le restituer dans son originalité, sans faire, appel à la venue des Peuples de la Mer dont les archéologues ont démontré l'invraisemblance. Dès le néolithique moyen, les Corses ont su figurer le visage humain, comme l'atteste cette statue féminine de Campu- Fiorelu  (Grossa) bien avant que les Sardhanes auraient pu le leur apprendre!.

Des communautés primitives devenues des chefferies, est sorti le monde seigneurial. Il faut épurer la mémoire de la Corse des légendes qui loin de lui restituer son identité, l'occultent, ainsi des Sardhanes dont l'inanité a été  démontrée ou ces chevaliers romains  qui auraient instauré la féodalité, quatre siècles avant qu'elle ne prenne forme en Occident. Les racines vraies du monde seigneurial sont bien ces chefferies, lieux de maturation du pouvoir dans des communautés autour de leurs représentants dans ces casteddi antérieurs aux nuraghe de Sardaigne, casteddi qui ont été des lieux de sociabilité bien avant la pieve importée par les Pisans. Voila où l'on découvre le monde authentique de la seigneurie insulaire. ll ne faut pas confondre diffusionisme et colonialisme!

Pensez-vous que cette singularité de l'histoire insulaire, que vous vous efforcez de mettre à jour à travers vos travaux, ait des conséquences sur ce que nous pourrions nommer: "l'âme corse" dont on a pu dire qu'elle était une énigme ?

Mes travaux sont un retour à une mémoire authentique. Deux traits marquent la culture du peuple corse ou son âme , si vous voulez parler comme les romantiques de 19° siècle:

 -   l'attachement à la liberté individuelle, un Corse est un homme libre,  cela a été acquis bien avant que cela ne devienne le credo philosophique :" les hommes  naissent et meurent égaux en droits". Il n'y a pas de serfs dans les seigneuries corses  mais des vassaux libres ou « aderenti »,


 - l' obligation morale de la solidarité familiale qui a été un facteur déterminant dans la formation des « paesi » .

    Ce sont ces valeurs qui doivent être maintenues dans un monde où la technique écrase la nature et l'homme,  et dans lequel l'économie fait du citoyen un consommateur.
Nous  pouvons parler de l'âme des peuples. Ma dernière réponse sur telles valeurs du peuple corse éclaire un aspect de cette âme. Celui qui a une âme ne veut pas la perdre. C'est tout  le sens de ce retour sur la mémoire insulaire la plus ancienne.


Il est clair qu'en lisant votre ouvrage on a le sentiment d'un continuum qui va du néolithique au moyen-âge tant le temps semble s'être figé...Et pourtant des choses changent: cette société du néolithique insulaire n'est pas celle des « casteddi »...Quels sont les éléments endogènes qui ont occasionné ce changement ?

En ce qui concerne les mutations de la société protohistorique et de sa continuité singulière  sur des millénaires, je suis volontiers les analyses de Pierre Clastres qui a fait de l'évolution du pouvoir politique le facteur surdéterminant du changement au regard des transformations techniques, et aussi économiques.

Par exemple,  le passage de la pierre polie à l'Âge du Bronze en est un exemple, pour simplifier. Les menhirs à visage humain illustrent cette prise de pouvoir au profit d'un membre éminent d'une lignée de la communauté qui détourne la représentation du groupe à son profit.

La figuration des grands hommes est le signe de ce modèle de changement.( voir page 98-100 et 107-108).

2011-01-05

VAE VICTIS

et autres tirs collatéraux

Marc Biancarelli

éditions Materia Scritta, 141 p, 2010


marc biancarelli  Une quinzaine d’articles, généralement parus en revue ou écrits à l’occasion de colloques, composent cet ouvrage. Ceux qui ne les connaissaient pas les découvriront, ceux qui les avaient déjà lus les relieront avec plaisir.

De quoi nous parle Marc Biancarelli ? De sa trajectoire, de son engagement profond et sincère pour l’illustration d’une langue dont un peuple est dépositaire mais aussi de la création en général et aussi de ses désillusions.
Envolées les espérances de faire du neuf avec de l’ancien, envolé cet espoir que l’on pouvait créer de toute pièce une autre société, plus respectueuse, plus ouverte sur l’autre, plus authentique aussi…
Ce qu’il nous donne à lire nous révèle un monde terne qui n’a même plus la force, ni le désir de s’imaginer un avenir, un monde de vaincus qui semblent avoir dit leurs derniers mots en tournant leurs yeux vers un ailleurs qui déjà s’est insinué partout.

On l’oublie trop souvent : écrire est un acte de courage et du courage notre homme n’en manque pas. Dans un monde tétanisé par la volonté de paraître, par le souci  du « politiquement correct », par le règne absolu et sans partage des idéologies et des dogmes révélés , les voix, les véritables voix ont quelques peines à articuler et pire encore à se faire entendre.
 

Sera-t-elle entendue cette voix qui n’hésite pas à avouer ses doutes, ses craintes, ses limites, ses erreurs, ses errements passés ou présents ? Je ne saurai l’affirmer mais puisqu’il existe ce courage de dire alors, quelque part, il doit bien exister, une once de courage pour entendre et entendre c’est déjà permettre au temps qui passe de se figer afin que nous puissions ne plus être, ne serait-ce qu’un court instant, ces hommes qui n’ont plus le temps de se souvenir et de méditer.
 

Oui, il y va fort le Marc Biancarelli : il bouscule, déroute, secoue mais il en est la première victime ! En sort-il grandi ? J’imagine volontiers que certains y verront un combat frisant l’autodestruction laquelle ne saurait-être autre chose que le reflet de la situation dans laquelle baigne notre île.
A notre humble avis ceux-là se trompent lourdement. En allant très loin et sans aucune concession au fond de lui-même, Marc Biancarelli entreprend la même démarche que Rousseau lorsqu’il se mit en devoir de confesser les tourments de sa conscience pour exorciser les démons de l’apparence trompeuse et faire triompher une autre approche de la vérité. Une approche personnelle mais qui, précisément parce qu’elle est personnelle, est en mesure de parler au cœur de tout un chacun.

Ces hommes du XVIII° siècle, ne touchaient aucun droit d’auteur, étaient poursuivis, chassés, embastillés, excommuniés  et pourtant ils continuaient à écrire, à témoigner, à dénoncer. Quel profit peut tirer notre auteur de cette publication qui ne sera lue que par quelques centaines de personnes et qui risque fort de lui attirer des inimitiés comme nous en avons le secret ?
 

Le seul profit dont je perçois le périmètre avec une relative netteté est celui de la paix de l’âme et peut m’importe que cette dernière existe ou non puisque de toute manière nous nous comprenons très bien !
Continue ta route de damné Marc Biancarelli, je ne peux te garantir qu’elle te mènera à bon port ni même si port il y a mais ta fonction est de nous offrir des textes comme ceux là.
Tu les produis comme le figuier nous donne ses figues après de longues semaines de soleil et, de toute manière, tu n’y échapperas pas, c’est ton destin. C’est ainsi et c’est très bien. Car nous, vois-tu, nous sommes au fond comme toi, nous pensons à peu près la même chose que toi mais ce qu’il nous manque parfois c’est ce courage de dire ou plutôt cette faculté de voir, de discerner ce qui, dans nos pauvres têtes, est  comme dans un épais brouillard.

Oui, comme toi nous avons cette gène honteuse de savoir que nos anciens ont trempé dans les vilenies de l’Histoire alors qu’ils auraient dû ou pu être du côté des vaincus, des sans grades, des bafoués en signe de complicité indéfectible. Oui, nous en avons honte et, pire encore, nous avons honte d’en avoir honte mais encore a-t-il fallu que tu nous couche tout cela sur le papier pour que nous en ayons pris conscience…Le brouillard, ce sacré brouillard était bien trop dense pour nos yeux de myopes…

Comme toi aussi : cette solidarité instinctive et chatouilleuse avec ce peuple auquel nous appartenons et qui semble oublier d’où il vient, ce qu’il est et, surtout, surtout, où il va… comme si d’autres peuples ne s’étaient pas brûlés les ailes à glorifier les chimères et autres gri-gri que, durant des millénaires, nous avons pourtant refusés, préférant la rudesse du granit ou du schiste à la noblesse du marbre, froid comme un matin d’hiver.
 

Oui, comme toi aussi ce triste constat qu’un mouvement né de la contestation d’un monde gangréné par les certitudes, les galons de pacotilles et les faux semblants puisse à ce point, aujourd’hui, s’y complaire, faisant même mieux que le modèle tout à la fois décrié et imité…. ! Misère des vaincus qui dans leurs rêves les plus fous ne peuvent imaginer d’autres modèles que ceux de leurs maîtres, parodiant leurs tics, mimant leurs manies, se coiffant même les attributs que ces derniers trouvent aujourd’hui obsolètes, un peu comme les « bons sauvages » s’ornaient de cette verroterie de pacotille que les vainqueurs leur concédaient en échange de leurs semblables !

Les hommes lorsqu’ils sont en groupe, se mettent à déraisonner, disait, à peu de choses près, Régis Debray (un autre vaincu dont le courage est légendaire) et pourtant : que pouvons-nous faire de décisif sans l’appui du groupe ? Sans l’action concertée des uns et des autres ?

Si, nous pouvons faire…nous pouvons écrire et lire et réfléchir et refuser certaines pratiques que la multitude nous impose….Un individu plus un autre individu plus encore un autre cela finit par faire du chiffre même si « le tout ne se réduit pas à la somme de ses parties », il peut arriver, les circonstances aidant, que les individus agglutinés puissent, avec le temps infléchir le cours des choses en dehors des structures pourtant établies et, parfois même, contre elles.

Les batailles ne sont jamais gagnées d’avance disait…..Napoléon (pardon).  Elles sont, en tout cas,  à tous les coups perdues si, faute de courage, le combat n’est jamais engagé.
Avec ta plume tu as montré le chemin. Ce chemin n’est pas facile, il sera aussi très long mais il sera plus facile et te paraitra moins long car d’autres le feront avec toi.

Les vaincus, s’ils savent se montrer patients, peuvent former une puissante armée sans arme et sans galon et gagner des batailles sans que l’on puisse parler de victoire.

Les vainqueurs, se pavanant sur le Capitole, sont, eux, toujours très près de la roche Tarpéienne. Malheur aux vaincus ? Malheur aussi aux vainqueurs !

Nous avons choisi de mettre en ligne la première partie de l’introduction de l’ouvrage

« Les textes qui suivent ont mis longtemps à être réunis sous forme de recueil. Une première version d’une somme d’articles fut refusée successivement par divers éditeurs insulaires il y a quelques années. Parmi les refus motivés il me fut signifié une fois que l’on ne me laisserait pas occuper en Corse la place de l’intellectuel. J’ai gardé précieusement en mémoire cet argument, et il m’a effectivement fait réfléchir sur ce que peut bien être un intellectuel corse, et sur la place qu’il doit occuper.

Mon sentiment est qu’il existe ici, comme sans doute partout ailleurs, deux types d’intellectuels : les officiels, ceux qui chez nous ont par exemple émergé ces vingt dernières années en se greffant aux différentes institutions de l’île (Assemblée de Corse, Université, Editions, Presse, Télévision….) dont la place ne semble pas contestable, et ceux que l’on pourrait qualifier selon d’où l’on observe de marginaux ou alternatifs, c'est-à-dire ceux, auteurs, artistes, poètes, qui ont dû se construire, se débattre, et faire entendre leur voix  dans une sorte de construction de leur œuvre que l’on peut comparer à un combat permanent.

Il est sans doute intéressant, bien que l’étude du cas n’ait pas été faite, de remarquer que nombre de nos intellectuels officiels des vingt ou trente dernières années sont également nés d’une proposition alternative aux institutions d’une nation française alors centralisée, et que l’émergence des nouveaux pouvoirs régionaux produit en revanche la seconde catégorie de libres penseurs ou acteurs culturels alternatifs souvent aux marges de l’establishment insulaire. On pourrait presque imaginer que, si la pensée jacobine et la pensée autonomiste se répondent ici dans une sorte de symétrie antagoniste, les alternatifs, des plus reconnus aux plus dénigrés, semblent eux relever d’une forme d’asymétrie aux deux systèmes. Puisant dans l’un comme dans l’autre, sans doute, mais inventant des formes d’expression aux aspirations plus universelles, et investissant des champs de création hors de contrôle, comme par exemple la petite édition ou Internet.

Je me situe sans honte dans la deuxième catégorie. Non pas pour me valoriser, la libre expression créatrice n’étant en rien un gage de qualité, et ni même pour dénigrer les compétences de ceux qui ont connu un meilleur confort d’écriture que le mien, mais parce que c’est la réalité de mon quotidien. je vois même dans cette appartenance qui est la mienne, je le reconnais, une forme de normalité, voire de jouissance, et je vais jusqu’à penser qu’il est bon que certains créateurs connaissent ces mises à l’écart, ces censures déguisées, ces dénigrements, qui leur permettent d’apprendre la rigueur, la détermination, la remise en cause individuelle, le doute et les angoisses liées. Ainsi se construit une conscience, ainsi se mesure aussi, dans la souffrance le plus souvent, l’importance primordiale de ne devoir jamais s’inféoder à aucun pouvoir. Et ainsi existe, même malgré lui, le type de créateur alternatif que je dois incarner au final. »

2010-12-24

L’origine des langues

Meritt Ruhlen

Belin, 288 p, 1997.


meritt rulhen  Meritt Ruhlen est professeur de linguistique à l’université de Stanford, son ouvrage, dès sa publication a suscité de très violentes polémiques dont le quotidien « Le Monde » s’est , à l’époque fait l’écho en y consacrant plusieurs articles.

Pourquoi ce déchaînement de passion ? Parce que la communauté scientifique, dans sa très large majorité, considère comme indépassable la classification de l’ensemble des langues humaines en une douzaine de « proto langues » dont l’indo-européen qui serait à l’origine du latin, du grec, du sanskrit et du proto-germanique. Pour la communauté scientifique il n’est guère possible d’aller plus loin dans le regroupement tant les différences entre ces grandes familles sont importantes.


Pourtant, c’est cette même communauté qui à la fin du XVII° siècle fit barrage aux premières hypothèses d’une parenté commune aux langues grecque, latine et germanique, hypothèses formulées par sir William Jones, linguiste amateur et juge à la cour suprême de Calcutta…


Comment procède Meritt Ruhlen pour asseoir sa démonstration ?  Après avoir sélectionné une trentaine de termes courants (doigt, eau, homme, enfant, terre….) il montre que ces termes ont une phonétique très proche d’une famille à l’autre ce qui validerait l’hypothèse d’une origine commune à toutes les langues humaines. Cette langue originelle aurait été parlée il y a environ 50 000 ans et procèderait d’un foyer de peuplement unique qui se serait répandu, peu à peu sur toute la surface du globe, se mixant aux parler locaux qui pouvaient exister un peu comme le latin est entré en osmose avec les véhicules qui lui étaient antérieurs.


En fait, notre auteur avoue être redevable de travaux déjà anciens : ceux du Danois Holger Pedersen, du Russe Aaron Dolgopolsky et de l’Américain Joseph Greenberg qui tous ont proposé de regrouper la douzaine de « proto- langues »  sans aller jusqu’à la solution préconnisée par Ruhlen. Ils étaient néanmoins dans la même logique, ayant eu l’intuition de ressemblances que le simple hasard ne pouvait expliquer.


Alors faut-il nous laisser séduire par ce retour à ce que nous pensions être le mythe de la tour de Babel ? A chacun de se faire une idée et de mettre en relation les thèses de Merritt Ruhlen avec celles de biologistes tel Luca Cavalli-Sforza (universite de Standford) ou André Langaney (laboratoire d’anthropologie du Musée de l’homme) qui mettent en avant l’idée d’une colonisation de la planète à partir d’un seul et même foyer humain africain aux alentours d’une date assez voisine de celle avancée par Ruhlen….
« Les gènes, les populations et les langues semblent avoir simultanément divergé au cours de migrations qui, probablement à partir e l’Afrique, auraient gagné l’Asie, puis l’Europe, le Nouveau Monde et le Pacifique » (L. Cavalli-Sforza in gènes, peuples et langues  Odile Jacob, 1996.)

Et pour finir, deux exemples :

la racine akwa (eau) se retrouve : en latin (aqua), en proto-ouralien (yoka), en japonais (aka)….
la racine tik (doigt et par extension main ou un) se retrouve : en latin (digitus), en coréen (teki), en chinois archaïque (tiek), en tasmanien (togue)
la racine puti (vulve)* se retrouve : en nigéro-congolais (butu), en hébreu (pot), en bas latin (putta), en ancien japonnais (poto), en basque (poto–ro)

Loin de nous l’idée de prendre partie, subjugué que nous sommes par la somme de travail que ces comparaisons et mises en relations impliquent, subjugué aussi, il faut bien l’avouer, par la possible confirmation par la science des mythes fondateurs de notre humanité.
De quoi nous faire rêver

*Je ne sais pourquoi mais ce terme va très certainement susciter l’intérêt des lecteurs pratiquant la langue corse et s’étant peut-être interrogés sur l’origine de cette terminologie, il est vrai, de moins en moins utilisée.

2010-12-16



Les langues minoritaires en Europe

Bernard Poche

Presses universitaires de Grenoble, 191 p, 2000.


langues L’auteur est directeur de recherche en sociologie au CNRS et à l’IEP de Grenoble. Il tente, dans ce petit ouvrage, fort bien documenté, de montrer que la normalisation des langues minoritaires pose une réelle difficulté.

En effet, les diverses tentatives engagées aboutisent généralement à la création d’une« novlangue », certes propice à la communication écrite mais que plus personne ne pratique réellement.
On sait que le mouvement culturel corse, conscient de cette difficulté s’est engagé sur  la voie d’un enseignement respectant la polynomie du véhicule linguistique insulaire et semble donc à l’abri de cette impasse. Il est toutefois permis de s’interroger sur la pérennité de ce concept à mesure que se profile l’hypothèse, de plus en plus probable, d’une coofficialité des langues corse et française sur le territoire de l’île.

L’ouvrage de Bernard Poche a le grand mérite de brosser un panorama assez complet de la situation des différentes langues minoritaires en Europe (wallon, picard, lorrain, anglo-normand, cornique, manx, souabe, bavarois, franco-provençal…..) et de nous permettre ainsi d’établir des connexions et des comparaisons avec des situations fort différentes de la nôtre.

Malheureusement, le travail de l’auteur est desservi par une écriture qui semble affectionner les longues périodes avec incises multiples, ce qui ne facilite pas la lecture et donc la compréhension d’une problématique pourtant digne d’intérêt. Pourquoi faut-il donc que les sociologues, qui ont tant de choses à nous apprendre, se croient-ils obligés, de martyriser à ce point la langue française ?
 Nous avons tenu à reproduire les dernières lignes de l’ouvrage qui synthétisent assez bien la pensée et le style de l’auteur.

« Ce que nous avons essayé de montrer ici – et certes l’Europe, qui réunissait jusqu’à ces toutes dernières années une histoire récente dense et complexe -, c’est la préservation de ces modes sensibles de connaissance et d’expression que constituaient les langues locales non-étatiques nécessitait impérativement la reconnaissance de leur spécificité. Celle-ci, à son tour, nécessite la reconnaissance de l’existence de deux modes de connaissance qui sont peut-être complémentaires, mais qui deviennent contradictoires et antagonistes dès que l’on essaie de les assimiler l’un à l’autre : la connaissance sensible, qui renvoie à une vision complète et opératoire sur le monde, mais qui fonctionne autrement que sur le mode de la productivité, de la rentabilité, de la jouissance cultivée pour elle-même, de la simulation des processus, etc….et la connaissance rationnelle, qui au nom de la modernité, de l’efficacité et de la soi-disant commodité, a développé systématiquement tout cela. La première est multiforme et enracinée dans le rapport à l’espace et à la matière ; la seconde est normée et uniforme, et s’installe dans l’abstraction. La première est de l’ordre de la société, la seconde de l’ordre du politique. Le langage caractérise la première, avec ses imperfections et sa relative opacité, avec ses règles interprétatives jamais tout à fait formalisables. La seconde exige un code transparent et universel. La modernité a pris la seconde en croupe et galope vers son but. Sommes-nous capables de conserver la première, celle qui a fait, tout autant que sa concurrente, l’espèce humaine, ailleurs que dans un musée- ou sur un disque dur ? »

2010-11-23

Davanti à u focu chì more

Pierre-Joseph Ferrali

Colonna éditions, 178 p, 2010.


Pierre-Joseph Ferrali Les éditions Colonna ont mis en rayon,  il y a à peine quelques semaines, le nouvel ouvrage de Pierre Joseph Ferrali auteur du très bel ouvrage de traduction des chansons de Georges Brassens dont nous avons rendu compte il ya quelques mois. Pierre- Joseph Ferrali a franchi le pas…il faut une certaine dose de travail et de talent pour entreprendre la traduction des textes de Brassens, il faut du courage pour signer un livre et, qui plus est, un livre en langue corse dont on sait pertinemment que le lectorat est confidentiel. Il est dommage que la critique, qui existe quoi qu’on en dise en Corse, n’ait pas véritablement encore rendu compte de cet ouvrage. Il est vrai que dans peu de temps , la traduction intégrale  paraîtra chez le même éditeur, ce sera peut-être à ce moment que nous entendrons véritablement parler de ce recueil de nouvelles qui nous révèle un auteur au talent déjà très affirmé.

Afin de faire découvrir et l’auteur et son nouvel ouvrage, nous avons tenu à avoir, avec Pierre-Joseph, un entretien approfondi. Nous vous en conseillons la lecture attentive tant les réponses nous semblent pertinentes et personnelles. Pour tous ceux qui ne maîtrisent pas langue corse, nous leur proposons une traduction des propos de l’auteur. Bonne lecture.

 

Cunniscìami u Petru Ghjaseppu chì traducìa i canzoni di Brassens cù talentu, ed eccu un Petru Ghjaseppu scrivanu chì ci  lampa un libru di nuvelli…Sarani i stessi issi dui omini ?
Nous connaissions le Pierre-Joseph qui traduisait les chansons de Brassens avec talent, voici un Pierre-Joseph qui nous offre un livre de nouvelles….S’agit-il des mêmes personnes ?

Ti ringraziu per u to cumplimentu è mi permettu d’aghjustà per a mo più grande disgrazia,  ch’o ne sò ingordu. Uni pochi avendu vulsutu ingurbinà u mo piacè, ciò chì mi pò incuragisce à scrive u mi ingollu vulinteri. Sò sempre statu in cuntattu cù i libri. Quandu chì omu entre in un tabaccu per cumprà e so sigarette, eiu vò qualchì volta à mese à buscà mi literatura. Tempu compiu u mo travagliu di traduzzione di l’opera di Brassens, si hè posta a quistione : è avà ? Avia riesciutu à accimà u mo prugettu è mi sò dettu ch’ellu era forse ghjuntu u mumentu di passà da l’altra parte. Da lettore à scrittore. A mi sò pruvata senza pone mi troppu quistione. Ma disgraziamente, solu u tempu m’impedisce di fà ciò ch’o vulerebbi. Allora mi sò cuncentratu nantu à l’essenziale. Essenziale sò per mè a lettura è a scrittura ma ùn puderebbi campà senza a muntagna. Sò attempu chè prufessore di lingua corsa, accumpagnatore in muntagna. Ma e mo attività si facenu soprattuttu ingiru à l’alpinisimu è l’appichjera. D’inguernu in Corsica è d’estate in l’Alpe, aspettendu di mette in piazza prugetti in Asia versu certi populi chì campanu torna appena di manera libera, rispettendu a natura è chì ùn sò ancu currotti da u puzzicheghju uccidentale. Ma ùn vogliu micca andà troppu in furia. Accimà un libru è accimà una muntagna, omu ùn ci riesce senza travagliu, sperienza è umilità. È quandu ch’o riescu à annoià mi, trovu sempre una stonda per parte in viaghju purtatu dinù da l’arte è da a gastrunumia. Tuttu què custituisce un equilibriu di vita ch’o provu di mantene ogni ghjornu chì passa.

Je te remercie pour ton compliment et me permets d’ajouter que pour mon plus grand malheur  j’en suis friand. Comme certains ont voulu pourrir mon plaisir, donc tout ce qui peut m’encourager à écrire, je l’accepte bien volontiers. J’ai toujours été en contact avec les livres. Comme les gens qui entrent dans un tabac pour y acheter leurs cigarettes, moi je vais deux à trois fois par mois acheter des livres. Après avoir achevé mon travail de traduction de l’œuvre de Brassens, la question s’est posée : que faire maintenant ? J’avais réussi à mener à terme mon projet et je me suis dit que le moment était peut-être venu de passer de l’autre côté. Du lecteur à l’écrivain. J’ai tenté de le faire sans me poser trop de questions. Mais, malheureusement, seul le temps m’empêche de faire tout ce que je voudrais. Je me suis donc concentré sur l’essentiel. La lecture et l’écriture me sont nécessaires mais je ne pourrais véritablement vivre sans la montagne. Je suis, en même temps que professeur de langue corse, accompagnateur  en moyenne montagne. Seulement, mes occupations tournent surtout autour de l’alpinisme et de l’escalade. En hiver en Corse et en été dans les Alpes, en attendant de mettre en place des projets en Asie à la rencontre de certains peuples qui vivent toujours d’une manière libre tout en respectant la nature et sans être corrompus par la puanteur occidentale. Je ne souhaite pas aller trop vite. Venir à bout d’un livre et venir à bout d’une montagne ne peuvent se faire sans travail, expérience et humilité. De plus, lorsque je parviens à m’ennuyer,  je trouve toujours un moment pour partir en voyage stimulé, il faut bien le dire, par mon goût pour l’art et pour la gastronomie. Tout cela constitue un équilibre de vie que je tente, chaque jour, de conserver.   

Parchì avè sciuaratu di scriva nuvelli è micca, par esempiu : un romanzu ?
Pourquoi avoir choisi d’écrire des nouvelles et non pas, par exemple, un roman ?

In primu locu, ti diceraghju ch’ella era una dumanda di Jean-Jacques Colonna d’Istria, cù quale avia publicatu u mo primu libru. Era sicuru ch’o avia qualcosa di novu à prupone li. Ma l’inguernu scorsu era cunsacratu à a preparazione di l’ascenzione di u Matterhorn in Sguizzera. L’aghju rispostu ch’o ùn avia micca troppu tempu. Mi hà scrittu qualchì settimana dopu è vistu u gattivu tempu chì ùn mi permettia micca troppu di sorte in muntagna, aspettendu ch’ellu stanci, l’aghju rispostu ch’o li pudia scrive pruduzzione corte. Un libru di nuvelle cascava propiu bè. Aghju cuminciatu à scrive è u travagliu hè piaciutu à u mo editore. È cusì, simu ghjunti à a realizazione di sta racolta di cinque nuvelle. Aghju parlatu di travagliu è di sperienza è credu ch’ellu hè cusì ch’elli si cuncretizeghjanu i prugetti. Impastava pianu pianu, fendu sbagli, ricumincendu torna centu volti per vede a prugressione. Pensu avè acquistatu sta sperienza è a mo pratica regulare di a scrittura mi hà messu in cunfidenza. Toccu quì a seconda parte di a mo risposta. Un rumanzu ? Ci ghjunghjeraghju forse ma per avà, ùn mi vulerebbi micca precipità. Mi facciu piacè, amparu è mi currisponde bè. U rumanzu dumanda di più d’investiscimentu. Mi ci vole dece à quindeci ghjorni per scrive una nuvella dopu à avè trovu u mo filu cunduttore (storia, stile, unità di locu, di tempu, d’azzione, persunaghji). Ùn pensu micca esse capace di scrive un rumanzu in quindeci ghjorni. Ma quand’omu leghje certi libri, ci hè da dumandà induv’ella si trova a qualità literaria.

En premier lieu je te dirai qu’il s’agissait d’une demande de Jean-Jacques Colonna d’Istria, avec qui j’avais publié mon premier ouvrage. Il était convaincu que j’avais quelque chose de nouveau à lui proposer. Toutefois, l’hiver dernier était consacré à la préparation de l’ascension du Matterhorn en Suisse. Je lui ai répondu que je n’avais pas trop de temps. Il m’a écrit quelques semaines après et étant donné le mauvais temps qui ne me permettait pas trop de sortir en montagne, en attendant de meilleures conditions, je lui ai répondu que je pouvais lui proposer de courtes productions. Un livre de nouvelles tombait justement à point. J’ai donc commencé à écrire et le résultat lui a plu. Et ainsi, nous sommes parvenus à réunir ces cinq nouvelles. J’ai parlé de travail et d’expérience mais je crois bien que c’est ainsi que se concrétisent les projets. Je pétrissais lentement, faisant des erreurs, recommençant encore et encore avant de constater des progrès. Je pense maintenant avoir acquis une certaine expérience et ma pratique régulière de l’écriture m’a apporté une certaine confiance en moi-même. J’en viens à la seconde partie de ma réponse. Pourquoi pas un roman ? J’y arriverai certainement mais pour l’instant je ne voudrais pas me précipiter. Je me fais plaisir, j’apprends et cela me va bien. Un roman demande un investissement plus grand. Il me faut dix à quinze jours pour rédiger une nouvelle après avoir trouvé le fil conducteur (histoire, style, unité de lieu, de temps, d’action, personnages…). Je ne pense pas être capable d’écrire un roman en quinze jours. Mais il est vrai qu’en lisant certains ouvrages, on peut se demander où se trouve, au juste, la qualité littéraire.

 U titulu di u to libru faci pinsà à calcosa di nustàlgicu….Chì  sarà mai stu focu chì mori ?
Le titre de ton ouvrage fait penser à quelque chose de nostalgique…C’est quoi, au juste, ce feu qui meurt ?

Ùn a ti possu micca dì. Ùn a sò. Hè forse un sguardu amaru è senza illusione nantu à stu mondu chì ghjè u nostru oghje. Nostalgia mancu appena. Pensu chì quellu chì riflette una stonda à sta marchja in davanti sfrenata di a sucetà versu i valori di u soldu è di a cunsumazione ùn pò esse chè stumacatu. Qualchì volta, si perde sta vuluntà di resiste à tuttu què è u più faciule serebbi di diventà un picculu connu sottumessu à i messaghji chì passanu à a televisiò o nantu à u net. Eccu la l’educazione oghje. Un focu chì si spinghje è ghjè u bughju chì fala in capu à l’omi, l’inghjustizia, a miseria. Resiste hè intrattene stu focu, ricusà di stà à sente e bugie di i pulitichi chì ci cuntrollanu. Aghju dettu chì ci cuntrollanu è micca chì ci guvernanu chì quessa, ùn a sanu micca fà. Ma hè vera chì ùn aghju micca suluzione è pò esse faciule per mè di dì què, ne sò cuscente. Aghju a paura ch’elli si veghinu da quì à pocu i fochi intrattenuti cù i libri cum’è cumbustibile. U sapè, a cunniscenza, l’idee, a cuscenza, a critica, a ragione, a cultura, l’arte cum’à legna da brusgià. Appena cum’è ind’è Bradbury cù u so Fahrenheit 451.

Je ne peux pas te le dire. Je ne le sais pas. C’est peut-être un regard amer et sans illusion sur ce monde qui est le nôtre aujourd’hui. Nostalgie, pas vraiment. Je pense que celui qui réfléchit un instant à cette course effrénée vers les valeurs mercantiles et consuméristes ne peut être qu’écœuré. Parfois, la volonté de résister disparaît et il serait alors tellement facile de devenir un petit con soumis aux messages diffusés par la télévision ou par le net. La voici donc l’éducation d’aujourd’hui ! Un feu qui s’éteint et c’est l’obscurité envahit l’esprit des hommes, c’est l’injustice, c’est la misère. Résister c’est entretenir ce feu, c’est refuser d’entendre les mensonges des politiques qui nous contrôlent. J’ai bien dit qui nous contrôlent et non qui nous gouvernent car ça, ils ne savent pas le faire. Mais c’est vrai que je n’ai pas de solution et il peur sembler facile pour moi de dire ces choses et j’en suis conscient. J’ai peur que l’on ne voit dans peu de temps, des feux alimenter par des livres. Le savoir, la connaissance, les idées, la conscience, la critique, la raison, la culture, l’art, deviendront du bois de chauffage. Un peu comme chez Bradbury avec son Fahrenheit 541.


« L’omu chì marchja », a prima nuvella, ci prisenta un persunaghju un pocu stranu chjamatu Ray….Chì ci pò dì à u so prupostu ?
« L’homme qui marche » la première nouvelle, nous présente un personnage un peu étrange qui se nomme Ray….Que peux-tu nous dire à son propos ?


Ray hè un persunaghju chì ghjustu à puntu, face a so strada. Senza dumandà nunda à nimu, senza ammerdà u so mondu. In a nuvella, si custruisce intornu à a so persona un velu di misteru postu ch’ellu hà da simbulizà à misura ch’ella si sbucina a storia, una spezia di diu fughjitu da u panteone d’una mitulugia persa in e memorie, un essere superiore chì purterebbi cum’è Cristu i peccati di u mondu. Micca nantu à e so spalle ma in i so dui sacchi ch’ellu trascina. È tandu s’impatrunisce cù a so sola prisenza per ste strade, di u cerbellu d’un omu chì cerca à sapè ne troppu nantu à ellu. St’andaccianu diventa una vera ossessione, surgente di passione, di fantasma, di spaventu, di desideriu. À principiu si dumandava ghjustu st’omu quale ellu era stu puveracciu è à forza di vulè visticà, hè entrutu solu in un ghjocu pessimu chì l’hà da purtà sin’à l’orlu di u raziunale. Dicu in a nuvella ch’ellu ùn hà indirizzu Ray, nè scatula per riceve u currieru è chì nimu ùn l’aspetta. Face e so regule è e rispetta. Hè forse per què chì un omu urdinariu cerca à capì u modu di vita di stu marginale chì hè forse più liberu chè ellu. U persunaghju di Ray hè statu inspiratu da veru da un omu chì marchja longu à i stradoni di Corsica. È uni pochi d’automubilisti si sò piantati, in una pessima curiusità, per pruvà di sapè ciò ch’ellu facia. Mi hè parsu pertinente d’interrugà mi di pettu à sti cumpurtamenti. È s’è tù guardi bè, quelli chì dumandanu à arrestà e vitture per esse traspurtati, ponu puru aspettà una bella stonda chì nimu ùn li piglia. Hè stranu, nò ?

Ray est un personnage qui justement fait son chemin. Sans rien demander à personne, sans emmerder son monde. Dans la nouvelle, un voile de mystère se construit autour de sa personne qui va symboliser, à mesure que l’histoire se déroule, une sorte de dieu échappé du panthéon d’une mythologie enfouie dans les mémoires, un être supérieur qui porterait comme le Christ, tous les péchés  du monde. Pas obligatoirement sur ses épaules mais à l’intérieur des deux sacs qu’il traine. Et alors, il prend possession, par sa seule présence sur les routes, du cerveau d’un homme qui cherche à en savoir un peu trop sur lui. Ce vagabond devient une véritable obsession, une source de passion, de fantasme, d’épouvante, de désir. Au début il se demande juste qui est ce malheureux et à force de le suivre, il est entré, de son seul fait, dans une sorte de jeu dangereux qui va l’amener aux limites du rationnel. Je dis dans la nouvelle que Ray n’a pas d’adresse, ni de boîte pour recevoir le courrier et que personne ne l’attend. Il élabore tout seul ses règles et les respecte. C’est peut-être pour cela qu’un homme ordinaire cherche à comprendre le mode de vie de ce marginal qui est plus libre en somme que lui. Le personnage de Ray est inspiré d’un homme qui marche le long des routes de Corse. Quelques automobilistes se sont déjà arrêtés, mus par une curiosité malsaine, afin de tenter de savoir ce qu’il faisait. Il m’a semblé pertinent de m’interroger face à ces comportements. Et si tu regardes bien, ceux qui font du stop peuvent attendre un bon moment que quelqu’un daigne les prendre.  C’est étrange, non ?
S’è no piddemu, avali, l’ultima nuvella : « U prim’omu », pudemu veda un disgraziatu pugnà di campà dopu un eruzioni vulcànica…ma sò parechji com’iddu è sulidarità ùn ci n’hè mancu di stampa… Hè cusì chè tu vedi u mondu ughjincu ?
Si nous prenons, maintenant, la dernière nouvelle : « Le premier homme », nous pouvons voir un malheureux tenter de survivre après une éruption volcanique…mais ils sont plusieurs comme lui et la solidarité n’est pas vraiment présente….C’est ainsi que tu vois le monde d’aujourd’hui ?


Aghju scrittu sta nuvella dopu à un incidente chì si hè passatu à u cullegiu induve ch’o insegnu. L’affare hè partutu da un’agressione nantu à un prufessore di matematiche. Ampargu chì l’agressore hè stata una caccara chì alleva sola i so dui figliulini di dece o ondeci anni, è chì hà purtatu dui colpi contru à st’insegnante. Ampargu dinù chì stu prufessore di matematiche avia nutatu una rimarca nantu à u carnettu di currispundenza di l’elevu per una mancanza di disciplina. Cù tutte e formule classiche chì esistenu per fà passà stu generu d’infurmazione à e famiglie, ne hà scrittu una chì pudia esse interpretata cum’è un scherzu o una diffamazione. Cumu hà pussutu riceve sta donna una nota chì dicia ch’ellu facia a so faccia di porcu u so figliulinu ? Hè vera ch’ella ùn si pò forse micca ghjustificà a viulenza fisica in e situazione nurmale di a vita. Pensu chì s’è no avemu a furtuna d’avè un certu livellu di struzzione è di cunniscenza, di sapè è di cultura, stu generu d’incidente ùn deve accade. Ùn era micca forse u casu per sta donna. Aghju trovu e reazzione sprepusitate venendu da persone dette umaniste, chì anu chjamatu à a seconda l’avucati di i so sindicati rispettivi. U procuratore di a Republica avia dumandatu contru à sta donna sei mesi di prigiò. Averebbi pussutu scrive una nuvella ripigliendu tuttu què, sguassendu solu dui nomi è aghjustendu quelli più anonimi di Rossi è di Leoni (i Jones è Smith corsi) postu ch’o avia a mo storia. Ma sò partutu piuttostu nantu à una forma più metaforica cum’ellu l’hà fatta u prufessore di matematiche aduprendu a so sgalabata è equivoca faccia di porcu. A sulidarità ùn esiste micca. O s’ella esiste, hè interessata. Dice u pruverbiu : « À chì face, face à sè ».

J’ai écrit cette nouvelle après un incident qui s’est déroulé dans le collège où j’enseigne. L’affaire débute par l’agression d’un professeur de mathématiques. J’apprends que l’agresseur en question est une grand-mère qui élève seule ses deux petits-enfants de 10 et 11 ans et qui a porté des coups à cet enseignant. J’apprends aussi que ce professeur de mathématiques avait noté une remarque sur le carnet de correspondance de l’élève pour un motif de discipline. Avec toutes les formules habituelles qui existent pour faire passer ce genre d’information, il choisit d’en utiliser une qui aurait pu être interprétée comme injurieuse ou diffamatoire. Comment cette dame a-t-elle pu traduire cette remarque qui disait que son petit-fils « faisait sa tête de cochon » ? Il est vrai qu’on ne peut justifier la violence physique en temps normal. Je crois que si on a la chance de bénéficier d’un certain niveau d’instruction et de connaissance, de savoir, de culture, ce genre d’incident ne peut se produire. Ce n’était peut-être pas le cas de cette dame. J’ai trouvé les réactions promptes de la part de personnes dites lettrées, intelligentes, pédagogues qui ont appelé sur le champ les avocats de leurs différents syndicats. Le procureur de la République avait demandé dans cette affaire six mois de prison. J’aurais pu écrire une nouvelle reprenant tout cela, modifiant seulement quelques noms et ajoutant ceux plus anonymes de Rossi et de Leoni (les Jones et Smith corses) puisque j’avais le thème de mon récit. Mais je me suis plutôt orienté vers une forme plus métaphorique. La solidarité n’existe pas. Ou si elle existe, elle est intéressée. Un proverbe ne dit-il pas : « Ce que l’on fait, on le fait d’abord pour soi ».

Sionti à tè, chì sarà u duveru di u scrivanu ? Dipinghja u mondu com’iddu hè o imaginà un altru mondu ?
D’après toi, quel doit-être le rôle de l’écrivain ? Dépeindre le monde tel qu’il est ou imaginer un autre monde ?

Un autore hè nanzu à tuttu un bugiardu, un mistificatore. U so scopu hè di cuntà una storia. Pocu impremenu i mezi, u stile, l’effetti. Ciò chì conta hè a storia. Dipinghje u mondu cum’ellu hè o cum’ellu puderebbi esse o cum’è no vulerebbimu ch’ellu sia, ùn hà nisuna primura. U rollu di quellu chì scrive hè di purtà u lettore versu u piacè, l’emuzione, l’imaginariu. Pensu ch’ellu si scrive per esse lettu. Si pò ingannà è burlà un lettore ma ci vole sempre à rispettà lu. A literatura ùn hè micca per i cani. Credu dinù chì puru s’omu inventa mondi paralleli, induve ogni elementu hè creatu è inventatu schjettu schjettu, ùn si parla mai chè di noi. Dopu, cum’ellu si dice, ùn sò chè chjachjare. Avà, ùn sò mancu persuasu ch’ellu appii duveri un scrittore. S’omu avia dumandatu à Jack Kerouac, à John Fante, à Philip K. Dick s’elli avianu duveri, chì averianu pussutu risponde ? Dumandendu à Zola o à Hugo ? Dumandendu à Leonardo Sciascia o à Dostoïevski ?  Dumandendu à Patrick Chamoiseau o à Marcu Biancarelli ? Dumandendu à Faulkner o à Cormac McCarthy ? Forse ch’ellu hè attempu u scrittore osservatore di u mondu chì ghjè intornu à ellu è maestru di a so imaginazione per purtà u lettore induv’ellu vole. Senza messaghji ideulogichi, senza pusizione murale, senza vuluntà di demustrazione, senza illustrazione nè difesa di a lingua. Solu a creazione d’un linguaghju à u serviziu d’une storia mi pare propiu di primura. E rivendicazione ponu esse piatte trà e ligne d’un autore ma, à u mo sensu, ùn ci vole micca ch’elle sippinu prisente cum’è in una tribuna. A qualità literaria seria sguassata à prò d’un discorsu duttrinale. Merita più chè què a literatura. A literatura hè arte chì deve pruvucà emuzione forte è s’ella pò riesce à scuzzulà e mentalità sticchite, hè ancu megliu. Ma ùn mi scordu micca ch’ella hè solu arte.

Un auteur est avant tout un menteur, un mystificateur. Son but est de raconter une histoire. Peu importe les moyens, le style, les effets. Ce qui compte c’est l’histoire. Dépeindre le monde comme il est ou comme il pourrait être ou comme nous voudrions qu’il soit, n’a aucune importance. Le rôle de celui qui écrit est de transporter le lecteur vers le plaisir, l’émotion, l’imaginaire. Je pense que l’on écrit pour être lu. On peut tromper, duper un lecteur mais il faut toujours le respecter. La littérature n’est pas faite pour les chiens. Je crois aussi que, même si l’on invente des mondes parallèles, où chaque élément est entièrement créé et inventé, on ne parle jamais que de soi. Maintenant, je ne suis pas persuadé que les écrivains aient des devoirs particuliers. Si l’on avait demandé à Jack Kerouac, à John Fante, à Philip K. Dick s’ils avaient des devoirs, qu’auraient-ils répondu ? Qu’auraient répondu Zola ou Hugo ? Leonardo Sciascia ou Dostoïevski ? Patrick Chamoiseau ou Marcu Biancarelli ? Faulkner ou Cormac Mc Carthy ? Peut-être l’écrivain est-il à la fois observateur du monde existant autour de lui, et le maître de son imagination afin d’amener le lecteur là où il le souhaite. Sans message idéologique, sans position morale, sans volonté de démonstration, sans illustration ni défense de la langue. Seule la création d’un langage au service d’une histoire me semble être un intérêt capital. Des revendications peuvent être dissimulées entre les lignes d’un auteur mais, à mon avis, il n’est pas bon qu’elles soient trop présentes comme dans une tribune. La qualité littéraire en serait affectée au profit d’un discours doctrinal. La littérature mérite bien plus que cela. La littérature est un art qui doit faire naître des émotions fortes et, si elle peut parvenir à secouer quelques mentalités figées, tant mieux.
Mais je n’oublie pas qu’elle est avant tout une démarche artistique.



2010-11-12

Avant-Gardes du XX°siècle

Serge Fauchereau

Flammarion, 587 p, 2010


Avant-gardes Un peu moins de 600 pages dont 20 pages de notes denses et précises ont été nécessaires à Serge Fauchereau pour présenter en 15 chapitres les contours de cette notion d’avant- garde. Entreprise difficile mais nécessaire tant le terme est utilisé, voire même galvaudé, pour épater bien souvent un public un peu crédule et assoiffé de nouveauté facile. L’auteur a véritablement creusé son sujet et nous révèle qu’à côté des notions familières d’expressionnisme, de dadaïsme, surréalisme et cubisme, existent des dénominations moins connues du grand public : stridentisme, suprématisme, vorticisme, ultraïsme, imagisme…. Un peu curieux de constater que la nouveauté se pare bien souvent d’étiquettes dont le suffixe un peu suranné nous fait, d’emblée, nous interroger sur le sens profond du terme générique « avant-garde ».

L’auteur souligne que les avant-gardes ont entretenu des rapports réels mais complexes avec les mouvements sociopolitiques et historiques de leur époque. Ce phénomène se précise surtout à l’approche de la grande guerre mais avec des perspectives plutôt contradictoires. Ainsi, si les expressionnistes mettent en avant un sentiment d’absurdité et d’apocalypse imminents, les futuristes italiens l’attendent avec une grande joie, signe avant coureur de l’émergence d’un monde nouveau…

Cet ancrage dans l’actualité, dès lors qu’elle se veut radicale, se retrouve bien entendu en Russie ou les avant-gardistes vont prendre fait et cause pour le processus révolutionnaire même si ce dernier va, très rapidement, en broyer plus d’un dont le très célèbre Maïakovsky.
Surprenante cette attirance pour l’accélération de l’Histoire, pour ces instants de fracture où tout semble possible, un peu comme si les artistes avant-gardistes se rêvaient en révolutionnaires encore plus radicaux que les politiques qu’ils soupçonnent toujours un peu de ne pas vouloir aller jusqu’au bout de leur logique….
Mais, au fond, en quoi consiste donc la spécificité de la démarche avant-gardiste semble se demander l’auteur en fin de volume ?

Citant l’essayiste péruvien Mariategui qui s’interrogeait de la même manière, dans les années 20, l’auteur admet : « Tout l’art nouveau n’est pas révolutionnaire, ni d’ailleurs véritablement nouveau ».  Il est vrai que trois poètes irlandais acteurs  impliqués des  barricades de la révolution de 1916 (T. Mac Donagh, P. Pearse et J Plunkett) écrivent des textes tout à fait conventionnels, alors que  W.B. Yeats est complètement détaché de l’action politique et écrit des textes beaucoup plus novateurs…
Dans le même esprit, il a été maintes fois rapporté que bien des « inventions » surréalistes  furent déjà présentes  dans nombre de pratiques anciennes…Nouveauté , nouveauté que nous veux-tu ?

En somme, un livre passionnant qui, au delà de son aspect sommatif, propre à tout travail d’érudition, pose les vrai questions ….celles qui restent un peu toujours sans réponse et qui, de ce fait, n’en finissent pas de nous intriguer.
Nous listons ci-dessous un petit florilège de la poésie d’avant-garde et l’on remarquera combien ce qui pouvait être perçu comme novateur il y a quelques décennies ne l’est plus du tout aujourd’hui …Un peu comme si la véritable nouveauté ne pouvait résulter d’un raisonnement parfaitement conscient.


Petit florilège de la poésie avant-gardiste.

Difficile de savoir si on est vivant ou mort
Quand l’acier et le feu vous grondent à travaers la tête

A un moment vous vous cramponnez à votre arme,
Transperçant, moissonnant par morceaux quasiment pour rire,
L’instant suivant vous suffoquez en agrippant votre côté droit

Pas le temps de penser –laisse tomber- et vous êtes parti….
Vers l’île au Trésor o soufflent les vents épicés,
Vers d’agréables bosquets de mangues, de coings et de citrons
Sans souffler un adieu mais cap sur l’Occident rouge !
C’est une drôle d’époque.


Robert Graves (in Georgian Poetry, 1917)


Des mastodontes, placides dans l’atmosphère électrique, des rivières de forces blanches
Debout dans l’éternelle lumière noire du soleil
Les tigres sont de superbes brutes imparfaites
Gosiers éternité de fer buvant le lourd éclat, membres tours de lumière criarde,
les étoiles firent halte, immensément distantes avec leurs flancs de métal, machines panthéistes.

C.R.W. Nevinson  (Annonce de l’Apocalypse, 1914)

Je suis un point mort au milieu de l’heure
à égale distance entre le cri du naufragé et une étoile.
Un feu de manivelles est ligoté dans l’ombre,
et la lune sans ficelles
me pousse contre les vitres.


Maples Arce  (Poésie urbaine, 1922)

Hurle en liberté !
Vole dans toutes les voiles gonflées
Va de l’avant,
Tu en rencontreras
Qui ont dans les yeux
    Des rêves
    De construction.

    Vassili Kamenski (1923)

2010-11-03

GENITORI

Stefanu Cesari

Editions les Presses Littéraires, 2010, 49p.


lire également l’article de Marie Limongi-Marchetti sur le site Musanostra
. http://www.musanostra.fr/auteurgenitori.html

 

Sorti des presses au second trimestre 2010, le dernier ouvrage de Stefanu Cesari, présente sous une forme élégante des textes poétiques en langue corse avec une traduction en langue française ainsi que des photographie de l’auteur. L’ensemble est d’excellente facture et les passionnés de poésie y trouveront à coup sûr leur compte tant l’univers de  l’auteur  transparaît au fil des pages.

Avec ce troisième ouvrage, le jeune poète vient confirmer une stature que tout le monde, désormais, s’accorde à lui reconnaître. La déchirure de ses vers a su toucher un public sensible aussi à une discrétion dont il semble avoir fait sa véritable devise.
Un mystère demeure concernant la poésie de Stefanu Cesari : pourquoi les mots de tous les jours employés pour désigner les objets simples, les sentiments de tout un chacun, font ils à ce point mouche ?
 

« Calchissia si ni mori
in a so carri si spinghji un pasciali

Quelqu’un meurt sous sa peau
un village s’éteint »

Il lui suffit de désigner sans même nommer et voici que ce qui passait inaperçu se met à exister…Etrange pouvoir que celui du poète lorsqu’il met son étonnement au service de l’humilité pour mieux nous rappeler  sa véritable fonction.

Le titre de l’ouvrage -Genitori- est là pour nous indiquer une direction, pour nous rappeler que l’auteur est issu d’un lieu, d’une famille, qu’il a grandi au sein d’un espace qu’il a habité et qui aujourd’hui l’habite…Serait-ce que dans l’universel la création poétique n’y trouve aucun refuge ?

«  A casa mai a pisarè, a sa. lacarè l’arghja à u ventu.à i parichji. l’idea, u so spaziu.

Tu ne bâtiras jamais la maison. tu le sais. l’aire, laissée au vent, aux plusieurs. l’idée-son espace. "

Gaston Bachelard aimait à dire : « Je n’aime pas l’infini car dans l’infini je ne sens pas chez moi » et il y a bien de cela dans la démarche qu’illustre  à merveille Stefanu Cesari : sa poésie est une poésie des encoignures, des fissures à peine visibles, des maisons dont les fenêtres souvent closes n’ont pu laisser échapper la substance des êtres qui les ont habitées…Mais alors ….comment expliquer que ce qu’il dit puisse nous toucher puisque ce qu’il chante est circonscrit dans son propre univers qui n’est ni le vôtre, ni le mien ?

«  A dalla nant’à u puzzu, in a rimigna
    l’acqua resa à a so inasistenza. evidenti.


La dalle du puits sous le chiendent
  l’eau rendue à son inexistence. évidente. »

Ce puits, cette table, ce sentier….je ne les connais pas et vous non plus, et pourtant, j’ai (nous avons) l’impression de les avoir rencontrés, j’ai même le sentiment qu’ils sont miens puisque le poète me fait pénétrer dans leur substance même alors que leur seule apparence me les aurait rendus opaques, étrangers….

La théorie peut rendre compte, ou croit pouvoir  rendre compte des universaux, des paradigmes, des longs cheminements. La poésie, elle, ne fait que témoigner de ces choses indivises qui nous sont offertes et que, bien souvent, nous avons reléguées dans notre mémoire comme des objets inutiles faute de temps, de patience, ou d’un intérêt marqué pour elles.
Ce sont ces choses ou ces états de tous les jours et de tout un chacun, ce sont ces propos simples, c’est le sourire d’une mère ou l’absence d’un grand père, c’est la trace d’un ustensile disparu du fond du placard ou l’auréole laissée par un verre sur la table de la cuisine. C’est pour eux que le cœur du poète se met à vibrer et nous transmet son émotion…Comme si l’or, l’argent, le vermeil ne méritaient pas qu’on s’y attarde, comme si l’humble lambeau de corde abandonné sur le sol d’une cave avait plus de valeur que le plus étincelant bijou.

«  Ci hè u sangu caghjatu in a lana a tacca ùn passa più
    era calchi apartura in daretu ghjà

 Il y a du sang séché dans la laine la tache ne passe plus
 c’était quelques ouvertures en arrière déjà »

A l’heure des feux de la rampe, Stefanu Cesari nous invite à nous centrer sur la pénombre, cette pénombre si présente dans les illustrations photographiques de son ouvrage, lequel reflète à merveille l’esprit de son site Gattivi ochja. Serait-ce que la lumière est étrangère à la poésie, qu’elle la fait fuir ou, plus simplement, qu’elle ne peut se concevoir sans une démarche d’excavation qui présuppose de mettre en lumière ce qui auparavant était enfoui ?

«  I bestii vani à bia.à quidd’ora scunnisciuta. chì ci hè calchi tarra sustratta, à i cunfini di u paesu.à prὸ di a notti. senza un ansciu, stofa strifinata, pocu, è u restu si ni va. ùn si sà induva, un ritornu à u sicretu scuru è puzzinosu di a fanga.ùn mi credi ?

Les bêtes vont boire.  c’est l’heure, mal connue, des territoires soustraits aux confins du pays. profit de la nuit. sans un bruit. tissu froissé à peine, et le reste s’en va. on ne sait où, un retour au secret sombre, à la puanteur de la boue, me crois-tu ? »

Nous ne dissiperons pas le mystère, d’autres que nous s’y sont déjà cassés les reins et nous avons parfaitement conscience qu’ils avaient pourtant des qualités que nous n’avons pas. M’en voudra-t-on si j’avouais que, malgré tout, ces questions sans réponse m’habitent depuis toujours, et qu’il m’arrive quelquefois de penser que je ne suis qu’à deux doigts de résoudre l’énigme ?

Deux doigts, autant dire qu’une vie d’homme n’y suffira pas.


3 questions à l’auteur.

Vous lirez, ci-dessous, un court échange avec Stefanu Cesari à propos de sa poésie et de la poésie en général. Si les commentaires « extérieurs » à un texte apportent un éclairage intéressant et même nécessaire, il ne nous semble pas dénué d’intérêt de nous pencher sur  le discours qu’un auteur est en mesure de tenir sur sa production accompagné de sa conception de la démarche poétique. Si l’entretien avec Stefanu est bref, il n’en est pas moins dense, comme vous pourrez vous en rendre compte en lisant ces quelques lignes.


Les textes réunis au sein de ce nouveau recueil semblent liés par une même source d’inspiration …faut-il y voir une sorte d’hommage à tes parents aujourd’hui disparus ?


Nous ne possédons pas notre propre langage, il nous est donné malgré nous, et quelquefois nous le transmettons à d'autres. Toutes ces choses de rien, ces phrases et ces mots simples, entendus une fois, tombés profond dans la mémoire, et qui attendent de reprendre leur place dans la voix, à l'extrême bout du corps... un cheminement, un retour, par la parole... la poésie n'est pas un hommage, elle devient le lieu d'une manifestation, au plus juste, de ceux qui nous ont engendré. Comment sait-on qu'un texte est juste ? Sera-t-il en accord avec le chuchotement ininterrompu des origines ? On cherche, ça n'est jamais vain, à ne pas oublier, et faire que ne surgisse pas sans prévenir un silence vide d'habitants. On fait en sorte de pouvoir continuer cette discussion quotidienne avec ceux que nous aimons, la café chauffe à la cuisine et l'essentiel sera contenu dans une phrase, ou deux. Une main posée sur la table, qu'on voudra prendre. Et de la lumière dans les mots, oui, beaucoup.

Tu as fait le choix, dans cet ouvrage comme dans les précédents, d’une présentation des textes en langue corse et en langue française. La version française se présente parfois comme une traduction très fidèle (y compris dans la mise en page) de la version corse originelle et parfois tu prends quelques libertés avec le texte source…Peux-tu nous en expliquer la raison ?


L'origine est profondément cette langue corse de l'enfance, oui. Quelquefois surviennent des phrases, une situation, un souvenir, quelque chose qui contient, par sa gravité, l'avenir du texte. Ensuite le cheminement sera une histoire d'équilibre, on avance en deux langues – attentifs aux paysages de chacune – jusqu'à parvenir quelque part. Comment sait-on que l'on est rendu ? La justesse du texte – pour soi – par rapport à ce qui l'avait motivé, par rapport à ceux qui chuchotent en nous. L'étonnement, très souvent, au fur et à mesure, de l'espace contenu dans un mot, une expression, quelque chose qui aurait pu sembler pauvre (ce miracle de la langue de tous les jours) et qui nous fera douter du traduisible... là, c'est l'écart qui fera sens, ce petit espace qui vibre, d'une langue à l'autre, plein de toute cette joie que l'on a eu à entendre de nouveau ces mots prononcés par d'autres, derrière nous. Cet écart et cette joie dont la forme porte, finalement, la trace.


 On a dit de la poésie qu’elle était « une solitude qui avait les moyens de se confier » partages-tu cette vision de l’art que tu pratiques ?


Le poème est un lieu (le dire, c'est presque un lieu-commun). Bien souvent, on le traverse, notant les présences, l'un, l'autre, des voix et des corps agissant là, dans un temps, dans l'ampleur d'une conjugaison. Lire de la poésie, souvent, c'est ça. On va quelque part. On en revient. On se dit que le voyage valait la peine. De ce point de vue (celui du lecteur), en fin de compte, pas de solitude, ici. Au contraire, une communauté, son noyau premier, le tête à tête. On peut croire, si on le veut bien, que pour l'acte d'écrire c'est de même. Que le poème est dit (même s'il ne l'est pas vraiment, oralement) à l'autre, cette présence fondamentale.
Quelqu'un (un être humain, dans un lieu et un temps) confierait quelque chose (le mot – la parole? -)  à quelqu'un (un autre être humain, ailleurs).
La poésie supposerait l'altérité ; il n'y aurait pas de soi à soi, mais juste (est-ce trop peu?) de part et d'autre, la certitude d'une présence, d'une humanité.
Oui. C'est une éventualité.



2010-10-23

Ecrire en corse
Jacques Fusina
Klincksieck, 192 p, 2010
collection  50 questions

 

 

Jacques fusina  Le nom de Jacques Fusina est indissociable du mouvement de réappropriation culturelle qui prit, en Corse, le nom de « riacquistu » dans les années 70. Poète, parolier, nouvelliste, journaliste et professeur, on n’en finirait pas de citer les champs au sein desquels il est intervenu avec brio, modestie et esprit d’ouverture afin de défendre et illustrer une culture dans ce qu’elle a de plus spécifique et de plus universel.

Nul mieux que lui ne pouvait présenter avec tant de compétence et de pédagogie l’histoire et les thématiques de la littérature d’expression corse. En moins de 200 pages et en 50 questions Jacques Fusina a réussi son pari : rédiger un ouvrage de synthèse sur une question qui intéresse tous les passionnés mais aussi le grand public.
Les deux ne faisant souvent qu’un, en Corse mais aussi bien souvent ailleurs… !


L’idée de cet ouvrage vient-elle de l’éditeur ou portais-tu ce projet depuis un certain temps ?

A vrai dire, j’avais l’an dernier commencé à écrire depuis quelques semaines une histoire de la littérature d’expression corse que je destinais à une collection grand public du type Que sais-je, lorsque Belinda Cannone, mon ancienne collègue universitaire, écrivain connue et amie de longue date, m’a convaincu d’inscrire ce travail dans la belle collection 50 questions qu’elle dirige chez Klincksieck. Le glissement de la composition par chapitres vers une présentation plus vivante par questions ne m’a guère posé de  problèmes, d’autant que l’objectif visé, le mien rejoignant ici celui de l’éditeur, était bien de toucher les spécialistes en même temps qu’un public plus large. J’ajoute que sentimentalement les éditions Klincksieck représentent aussi pour nous autres Corses les premières publications d’un dictionnaire corse-français et d’une anthologie de la littérature corse, dès le début des années 1970, les fameux ouvrages de Mathieu Ceccaldi.  Le contrat a donc été rapidement signé sur ces bases et en quelques mois tout a été bouclé.


Sauf erreur de ma part, ton livre est très apprécié, le nombre de personnes qui m’en parlent est impressionnant. As-tu une explication sur cet engouement ?


Je crois que cet ouvrage arrive au bon moment : d’abord parce que, bien que de bons articles existent sur ce sujet, publiés en revues ou dans des ouvrages collectifs, il n’y avait pas de réelle synthèse embrassant l’ensemble d’une problématique qui, même portant sur une période relativement brève (encore que commençant tout de même au 17ème siècle) est assez complexe pour mériter quelques éclaircissements. Ensuite la volonté de donner un aperçu de l’évolution générale et chronologique  de cette expression littéraire, sans omettre d’inclure bien entendu celle qui se manifeste de manière prometteuse aujourd’hui, apporte en outre l’évocation de thématiques internes et l’esquisse de perspectives susceptibles, me semble-t-il, d’intéresser tout lecteur. Ajoutons enfin que l’usage adopté par la collection de dresser la liste générale des œuvres et la bibliographie critique ainsi qu’un index des auteurs cités est certes contraignant pour le rédacteur mais utile et plaisant pour le lecteur, que celui-ci fût ou non spécialiste. Les étudiants y trouveront assurément des repères précieux et des incitations au développement et à la recherche sur tel ou tel aspect, même évoqué de façon forcément restreinte. Les premières séances de dédicaces confirment en effet cet engouement et je m’en réjouis aussi pour l’éditeur qui m’a sollicité. Il faut préciser que certains sites littéraires et blogs, y compris sur le continent, (la fréquentation de cénacles universitaires pendant une vingtaine d’années a fait que l’on connaît souvent mes travaux hors de l’île) ont bien relayé l’information, ajoutant au bouche à oreille et à quelques articles de presse déjà publiés.

 

 N’y a-t-il pas quelque chose de surprenant à constater la forte demande du public insulaire concernant les ouvrages qui parlent de la langue et de la culture insulaires et les ventes presque confidentielles d’ouvrages en langue corse ?


Il est vrai que les ouvrages en langue corse (proses diverses ou même poésie) se vendent assez mal du fait d’un lectorat assez peu nombreux dans la langue car la parler n’est pas forcément la lire aisément. C’est aussi pourquoi on a fréquemment recours à des ouvrages bilingues : j’ai moi-même publié ces jours-ci un recueil de récits et nouvelles Un dulore squisitu/Une douleur exquise (chez Sammarcelli), ce qui peut faciliter l’abord du texte en s’aidant de ce va-et-vient entre les deux codes qui n’est pas dépourvu d’intérêt pédagogique pour un lectorat qui se considérerait lui-même en formation. Mais il est évident que tous les écrivains espèrent de l’école à tous les degrés, à commencer par une véritable immersion linguistique dès la maternelle, l’émergence d’un nombre important de nouveaux locuteurs et lecteurs familiers du texte corse. Par ailleurs les pouvoirs publics locaux semblent avoir compris qu’il s’agit désormais de mettre en œuvre une politique d’incitation et de facilitation au sein de la société insulaire (administration, négoce, monde du travail…) capable de créer efficacement les conditions d’un véritable renouveau de la pratique linguistique corse dans tous les secteurs de la vie moderne.


On parle, à propos de jeunes auteurs s’exprimant en langue corse, d’un second « riacquistu ». Partages-tu ce point de vue ?


Les acteurs du premier « riacquistu », dont j’étais, avaient des attitudes intransigeantes et parfois injustes vis-à-vis de ce qui existait à l’époque comme formes jugées par eux indigentes d’une littérature de « maintien » alors même qu’ils auraient voulu révolutionner plus vite tout le paysage culturel : c’est là  un effet de l’impétuosité de la jeunesse et sans doute ce qui fait aussi sa force. Loin de moi donc l’idée de condamner sévèrement toute velléité  émancipatrice et je comprends aisément que l’on veuille parfois « tuer de père » comme dans toute configuration psychanalytique classique. Avec le temps cependant, la clarification des idées et la décantation  naturelle de jugements trop abrupts, une critique plus raisonnable de chaque posture individuelle ou du mouvement littéraire s’instaure sans empêcher les réels talents  d’émerger ni déflorer en quoi que ce soit l’élan créatif. Je vois donc avec plaisir et intérêt l’émergence et le dynamisme d’écritures nouvelles mais ne puis m’empêcher, comme ancien professeur, de conseiller toujours le travail assidu, la rigueur de la pensée, l’étude approfondie de la langue et de la littérature comme accompagnement naturel de toute création.


 Romans, poésie, nouvelles, théâtre…lequel de ces genres littéraire est, selon toi, le plus créatif aujourd’hui et pourquoi ?


Le roman est le genre qui semble bénéficier de tous les honneurs, notamment en France, au point qu’on s’interroge parfois sur son évolution même, sans besoin d’évoquer l’antienne d’une inflation éditoriale inquiétante. En langue corse il peine à trouver un lectorat pour les raisons indiquées plus haut et on lui préfère parfois des formes de prose plus accessibles comme le récit ou la nouvelle. La poésie a longtemps été le genre local préféré dans ses formes traditionnelles que l’on retrouve d’ailleurs dans le regain de la chanson depuis une trentaine d’années, mais les formes modernes introduites par les poètes contemporains rencontrent peu à peu un public intéressé aussi par les qualités propres de l’écriture, le jeu sur la polysémie des langues et même les effets heureux de la bonne traduction. Le théâtre est beaucoup plus particulier parce qu’il demande dès sa conception la collaboration d’équipes nombreuses et bien formées, mais quelques compagnies  tracent leur bonhomme de chemin, stimulées par les échanges fréquents et quelques réussites remarquées. Dans le panorama, il ne faut pas oublier des secteurs comme la chanson, la littérature enfantine, les manuels scolaires, la bande dessinée, la joute verbale remise à l’honneur, la création médiatique et audiovisuelle, le journalisme…ou toutes les productions de type paralittéraire qui ont aussi leur rôle à jouer dans l’expression créative en langue corse.


Tu n’abordes pas, ou peu (me semble-t-il), l’avènement du web qui depuis une bonne dizaine d’années permet de mettre en ligne des textes en langue corse, par l’intermédiaire des sites et des blogs…Est-ce à dire que tu considères que ce vecteur n’est pas significatif, qu’il ne modifie pas la donne ?


Ce dernier vecteur, last but not least, me semble bien entendu extrêmement dynamique et porteur de réelle créativité : la mise en ligne aujourd’hui de textes corses, la rapidité de leur diffusion, l’ingéniosité de leur présentation, la réactivité et la qualité de certains sites forcent en effet l’admiration. Je reconnais là une mine extraordinaire à exploiter et les acteurs locaux dans ce domaine semblent tirer leur épingle du jeu avec talent. Je consulte moi-même certaines de ces pages informatives et il m’arrive de participer de temps à autre à la demande par quelque brève et modeste contribution. Je reste en revanche un peu plus dubitatif sur la publication effrénée et permanente de textes au kilomètre à laquelle se livrent certains par des confessions continues ou des commentaires sans fin sur tel ou tel sujet, littéraire ou non,  par l’intermédiaire de blogs personnels ou tenus par un meneur de jeu. La littérature de création, si elle se nourrit volontiers  d’information et peut éprouver le besoin d’informer en retour son public, me semble nécessiter aussi, tout au moins dans un premier mouvement, un espace particulier de recueillement et de tension, une concentration de l’individu sur sa page, un tête-à-tête avec soi-même ; dans un second temps seulement viendra la confrontation avec les autres et l’entrée dans le champ d’un lectorat par le biais de la publication, opération dont par parenthèse l’auteur ne maîtrise que rarement toutes les données.  

2010-10-13

Nu(e)

numéro 44

coordonné par Jean-François Agostini Jacques Fusina et Stefanu Cesari

13 poètes corses
Numéro publié avec le concours de la Collectivité Territoriale de Corse
Association NU, 29 av. Primerose 06000 Nice

nue On nous avait annoncé la couleur depuis  un certain temps et nous attendions avec impatience la sortie de ce nouveau numéro de la revue poétique prévue initialement pour juin dernier.
Qu’était de venu le projet ? Nous savions par la bouche même du coordonnateur de ce numéro –Jean François Agostini - qu’il  se poursuivait même si quelques retards dans l’expéditions des envois étaient à enregistrer. Peu importe, tout cela n’est rien : recevoir dans sa boîte à lettres le très bel exemplaire de cette revue sobre et élégante est un moment de joie intense qui nous réconcilie avec le monde et avec tout ce qu’il peut avoir d’insatisfaisant.
Plus de 200 pages de poésie, un entretien entre Jean François Agostini et Jacques Fusina, des auteurs divers et variés, connus et moins connus, voilà qui confère à cet ouvrage un énorme potentiel de rayonnement en faveur de la création littéraire.
Nous publions ci-dessous un court extrait de cet entretien sur la poésie mais, en fait, il nous semble que ce texte mériterait une bien plus large diffusion tant ce qui est dit est bien dit et pose à merveille les bonnes questions. On ne le sait il n’y a jamais rien d’affirmatif et de péremptoire dans les propos de Jacques Fusina. Comme tous ceux qui savent et qui savent vraiment, il procède par petites touches interrogatives, par hypothèses qu’il formule toujours avec la plus grande prudence et l’élégance raffinée qu’on lui connaît. C’est une chose assez rare par les temps qui courent où les affirmations les plus dogmatiques semblent faire recettes afin de capter l’attention des médias ou l’intérêt d’un lecteur toujours pressé.

Ces 13 poètes que Jean François Agostini a ici rassemblés avec la complicité de Jacques Fusina et de Stefanu Cesari sont , nous l’avons dit, de divers horizons et bénéficient à ce jour, d’un différentiel de notoriété assez important. Tout le monde connaît Lucia Santucci , à qui nous venons de consacrer notre dernière news, Marcu Biancarelli ou Francescu–Micheli Durazzo, poète et auteur d’une très remarquée anthologie de la poésie corse. Il n’est pas certain que les noms de François Viangalli, de Nadine Manzagol, de Jean-Paul Angeli ou même de Marcel Migozzi évoquent quelque chose de précis pour le lecteur insulaire. Mais, au fond, à quoi cela servirait-il de retrouver au sein de ce bel ensemble, véritable florilège de la création poétique insulaire, les mêmes noms, les mêmes textes, les mêmes évocations ?

Jean François Agostini est un homme d’ouverture, le terme est suffisamment galvaudé aujourd’hui pour qu’il n’évoque rien de bien précis mais c’est pourtant bien celui qui luiconvient et qu’il faut comprendre au sens premier du terme. Ouverture à l’autre puisque le vecteur de diffusion est une revue à audience nationale, ouverture au monde de la création insulaire puisque les aspects les plus variés des démarches sont présentées, ouverture au débat puisque la revue n’enserre dans aucun concept réducteur les différentes expériences.

On sera séduit par la rare iconographie du volume qui nous présente avec discrétion et émotion la Nostalgie de papier de Maddalena Rodriguez Antoniotti, on redécouvrira la finesse d’écriture d’Alain Di Meglio que nous avons déjà évoquée dans une précédente news consacrée à la revue Décharge, on sera ému en lisant les propos de Joël Bastard sur la genèse de son œuvre poétique…Bref on lira et on relira à l’infini ce très bel hommage à une production qui n’en finit pas de nous étonner par son extraordinaire qualité et sa très grande diversité.

Nous avons retenu pour illustrer ce petit papier, l’approche de François Viangalli dont nous aurions aimé connaître la trajectoire, ne serait-ce que pour nous rendre l’auteur un peu plus palpable…Une prochaine fois sans doute….

Qu’il soit clair pour tout le monde que nous ne pouvons rendre dans ce modeste papier la luxuriance du volume dont nous venons de parler, nous nous en excusons, par avance, auprès des auteurs. Que les personnes avides d’en savoir plus n’hésitent pas à commander au près de la revue Nue, dont les coordonnées se trouvent en tête de cette news, un exemplaire de cette pierre d’achoppement de notre mémoire.

Entretien avec Jacques Fusina sur la poésie corse contemporaine (extrait)

Tu dis que la création, en poésie particulièrement, ne se porte pas si mal, as-tu observé le regroupement de certains genres particuliers, ce que l’on appelait autrefois des écoles, un registre se détache-t-il de l’ensemble ? Quels auteurs sont susceptibles d’incarner cette modernité ?

Recenser les auteurs qui dans le genre poétique illustrent de la meilleure façon la création actuelle est toujours une opération délicate car elle demande non seulement une connaissance complète de tout ce qui été publié ces dernières années en revue ou en recueil mais serait soumise comme toute entreprise anthologique à des choix généralement esthétiques et forcément subjectifs du sélectionneur.
On peut citer à tout le moins quelques tentatives déjà proposées de présentation groupée, sachant cependant qu’elles ne donneront de la production visée qu’un aperçu tout aussi limité et forcement dépendant de l’anthologiste. Ainsi, en compulsant les recueils parus, mentionnés par ordre chronologique, soit la revue La Vallisa (quaderni di letterature ed altro, Bari, aprile 1987), étude et choix par Mario Dentone ; la revue italienne Resine (quaderni liguri di cultura, n°45, 3° trimestre 1990), étude et choix par Antoine Ottavi ; le manuel corse Forme è primure di a puesia d’oghje par G.G. Franchi, CRDP, 1992 ; la revue sarde Erbafoglio, étude et choix de J. Fusina ; le recueil Antologia della poesia corsa, edizioni dell’ Orso, l’anthologie A Filetta, éditions Phi, Luxembourg, juin 2005, étude et choix de F.M. Durazzo (…)


La poésie corse contemporaine est-elle reconnaissable ?


Les questions posées sont d’une redoutable perspicacité car elles vont au cœur d’une possible réflexion moderne sur notre production poétique hic et nunc. Les réponses qu’on peut leur apporter s’inscrivent pourtant dans un ordre différent selon l’angle d’approche qu’on choisit, allant en quelque sorte d’un large cercle général d’évidence vers des expériences d’écriture plus particulières, en fonction des époques, des genres, des auteurs. D’un certain point de vue, en effet, l’on considère que, comme pour la peinture, les paysages et les couleurs du lieu peuvent constituer des stimulants analogues à ce qu’a pu vivre et percevoir directement, par exemple, un Matisse, en habitant quelque temps à Ajaccio et y découvrant ainsi de son propre aveu la force éclatante de « la lumière du sud ».
Mais l’écriture est une expérience en soi, intime, et n’a pas forcément besoin d’un stimulant concret, lieu, paysage, espace….pour exister : certains exilés écrivent à partir de souvenirs de leurs terre, sur l’éloignement même, et chaque poète assied de toute façon sa créativité sur ce qui constitue pour lui un déclencheur personnel, une motivation initiale, un trauma originel, ce « trou » fondateur, réel ou imaginaire, lié sans doute au conscient autant qu’à l’inconscient, qui le pousse un jour au dire d’écrivant, poétique ou non.
Du coup toute expérience s’enrichit d’originalité à partir du moment où le lieu même, ses particularités physiques ou culturelles, voire psychologiques ou sociales peuvent avoir une influence sur la pensée et les sentiments de celui qui écrit. Et ces effets connoteront par une sorte de contagion sur celui qui lira.
Du coup toute une expérience s’enrichit d’originalité à partir du moment où le lieu même, ses particularités physiques ou culturelles, voire psychologiques ou sociales peuvent avoir une influence sur la pensée et les sentiments de celui qui écrit. Et ces effets connoteront par une sorte de contagion sur celui qui lira. (…..)

François Viangalli : Densité brève

U culore nasce incù u lume :
ch’ellu si cambii u lume,
s’alteranu i culori.
Postu chì ùn ci sὸ paesi
chì t’abbianu listesa polvera.
Ùn si pὸ parte da qualsiasi locu
senza mutà se stessu,
corpu è anima :
facenu l’ochji l’esiliu primu.

La couleur naît de la lumière :
que la lumière change,
les couleurs s’altèrent.
Comme il n’est de pays
qui soient jumeaux,
qui portent la même poussière.
On ne peut quitter un lieu,
sans se changer soi-même,
corps et âme :
c’est le regard qui crée
le premier exil.

Chjara notte chì riposa,
quale sà quant’è mè
l’esiliu è a vicinanza
di e pensate sin’à a terra,
issa terra umida è muscosa
nù l’inguernu di u ritornu ?


Claire nuit qui repose,
qui sait comme moi
l’exil et la proximité
des pensées jusqu’à la terre,
cette terre humide et parfumée
dans l’hiver du retour ?




2010-09-27

Entretien avec Lucia Santucci


lucia santucci Les textes de Lucia Santucci ont retenu notre attention il y a déjà fort longtemps. Une sorte d’équilibre empreint de sérénité les anime et font vibrer le cœur de la page qui les accueille avec de faire vibrer le coeur du lecteur. On se surprend en les savourant à prononcer ces mots : « C’est si simple, si évident… ». Nous ne soupçonnions pas, avant de rencontrer Lucie que cette quiétude de la phrase trouvait son origine dans le magma des origines…

Nous avons eu envie, très envie, d’en savoir un peu plus sur sa démarche créative. C’est de bonne grâce qu’elle s’est prêtée au jeu de nos questions, même les plus maladroites, qu’elle n’a d’ailleurs pas souhaité voir reformuler afin de conserver à cet entretien, le tour naturel qui lui convient.
Un grand merci à elle, c’est bien ainsi que nous concevons le dialogue avec les auteurs et plus largement avec tous les créateurs.



Tes textes sont très souvent cités comme des "valeurs sûres" de la poésie contemporaine en langue corse... A quoi attribues-tu cette reconnaissance unanime ?

Si les "valeurs sûres" sont les valeurs "humanistes", elles  sont alors  du domaine de l'intemporel
qui pour moi ne s'oppose pas à contemporain mais l'englobe.
A quoi attribuer cette reconnaissance?
Sans doute ceux qui me lisent se re-connaissent-ils dans ma poésie parce que ma recherche  est une quête sans fin. Recherche impossible de l'harmonie entre le monde extérieur et le monde intérieur. Entre soi et l'autre.
Re-connaissance  également du travail au sens féminin de l'enfantement ?
Mise à distance du texte pris comme un objet, humilité et  exigence , sont les  nécessaires chemins de l'écriture   afin d'aller vers l'autre à travers soi.
Quant à l'unanimité elle me pose question, il faudrait qu'il existe une véritable critique en Corse. Cela engagerait l'auteur à une confrontation permanente entre ce qu'il croit être et ce que l'autre perçoit
de lui.


Beaucoup pensent comme toi à propos d’une nécessaire critique littéraire mais ce qui est vrai pour le roman ou le théâtre l’est-il pour la poésie ? Existe-t-il des critères objectifs pour qualifier l’essence même d’une création poétique ? Ne sommes nous pas, dans ce cas de figure,  devant l’exemple même d’une catégorie « sui-generis » parfaitement rebelle à l’analyse ?

Ce qui est vrai pour moi c’est que la poésie fait partie intégrante de la littérature donc elle  peut être soumise  à  la critique comme toute œuvre  d’art.
 Le texte poétique en tant qu’objet peut être analysé , comparé ,distingué  ,  des nouvelles grilles de  lecture  ont vu le jour permettant de faire surgir les caractères universels de la poésie.
Dans le microcosme de toute littérature régionale où les écrivants  se connaissent et se reconnaissent tout est égal parce que publié localement.
D’où la nécessité de la critique.
Dégager des critères objectifs ? Nécessaire, peut-être… mais pas suffisant..
Objectif et subjectif ne s’opposent pas mais sont complémentaires .
Sujet celui qui porte le message poétique , sujet celui qui  le reçoit : le critique d’art passe sans doute d’abord par une phase subjective , puis vient le temps du détachement  et autre chose entre en jeu.
Pour moi les critiques d’art  sont des passeurs , en particulier pour ce qui est de la poésie . Ils seraient , dans l’idéal  porteurs de la mémoire de la poésie  tant orale qu’écrite de  toutes les  cultures .
Ces passeurs mettraient en perspective une œuvre  en l’incluant  dans le temps et dans l’espace de l’humanité.
La   poésie étant la forme la plus universelle de la littérature  elle peut être comparée  à toute poésie  passée et présente  du  monde entier.
Si en occident la poésie a perdu de son impact quotidien,   dans beaucoup de pays    elle  est encore  un mode d’expression   vivant très valorisé .

La poésie n’est pas rebelle à l’analyse
Elle a souvent été rebelle tout court , peut elle  le rester ?



Venons en à toi, Lucie…Peux-tu me dire comment t’est venue cette passion pour la poésie ?

Passion vient de patio « souffrir » et en corse « pate »  veut aussi peut-être dire souffrir d’un manque…
Doubles racines du même arbre, l’arbre de la parole.
 Des racines locales puisque cette passion me vient du berceau sans doute  : la mère de mon père nous berçait de tous les textes traditionnels allant de la berceuse aux voceri en passant par ses propres improvisations ….
Des racines étrangères : découverte de Lorca  dont je me suis bercée pendant de longues années ,
 puis traduction  en langue corse de quelques poèmes du Cante Jondo pour la revue Rigiru.
De la passion à l’action : à partir du moment où ces traductions ont été acceptées par  la revue  j’ai su que ma langue maternelle  pouvait me permettre d’explorer
mes deux mondes : le monde intérieur et le monde extérieur.
 Cette passion pour la langue  et par la langue   devient plaisir  par l’acte d ‘écriture
Acte  mystérieux qui  s’appuie  sur et s’oppose à la tradition.
Acte mystérieux qui détermine une manière d’être.


Pourquoi donc, diable, l’acte d’écrire s’oppose-t-il à la tradition tout en s’appuyant sur elle ? J’aimerai que tu en dises un peu plus….

Il me plait que le diable entre en scène cela va sans doute m’aider à préciser ma pensée.
Diabolique ne s’oppose-t-il pas à symbolique ?
Si le symbolique unit, le diabolique désunit.
S’appuyer sur la tradition c’est perpétuer une manière de dire un monde par la grâce d’une langue qui permet une expression poétique  enracinée dans une culture où le visible et l’invisible se côtoient , se répondent et se tressent à l’infini.
S’opposer à la tradition  c’est se détacher  de toutes les lourdeurs attachées à la forme et aux clichés « identitaires » (j’aurais voulu  employer un autre mot, mais je n’ai pas trouvé… , c’est  se délier de toutes les entraves qui empêchent  la difficile élaboration  d’une parole libre .

Si je te suis : c’est lorsque je m’oppose, d’une certaine manière, à la tradition que je contribue à la perpétuer et c’est lorsque je pense l’honorer que je la condamne…Est-ce bien là le fond de ta pensée ? Si c’est le cas cela voudrait dire qu’on ne peut imaginer de processus culturel sans une certaine « dose» d’irrespect envers ce qui a été déjà fait et inversement que toute production « strictement normée » ne ferait en somme que « folkloriser » une pratique pourtant bien vivante…

Je me garderai de commenter ton interprétation, mais les mots « condamner » et « honorer » ne me semblent pas correspondre à ce que je ressens dans ma recherche.
Juste deux remarques :
La tradition que je tente de perpétuer est celle de la parole à travers une langue que le hasard de ma naissance a fait mienne.
Celui qui écrit, au moment où il écrit , porte avec lui tout un passé  qui l’a aidé à construire la « maison » qu’il habite  , mais à lui de l’habiter comme bon lui semble, à lui d’y vivre avec lui-même en tant qu’individu libre , conscient de toute ses transformations intérieures. Pour moi un processus  culturel  vivant  est un processus de dépassement.


Dans l’ anthologie de François-Michel Durazzo (A Filetta,2005.éditions Phi.) tu écris : « L’inspiration poétique me vient d’un mariage, celui de la terre et de l’être humain.(….) Avant tout, inopinément, survient le chaos, cela vous tombe sur la tête comme un éclair (….) ». C’est quoi au juste ce chaos ?

Difficile de l’analyser en le verbalisant
Ce chaos vient sans doute d’une intense émotion devant un fait de la vie proche ou lointaine, un sentiment , une question . Croyant  avoir trouver une harmonie  née d’un travail long et difficile, voilà que tout semble  chaque fois se  désorganiser
Comme si  ce chaos,  nécessité nouvelle, m’obligeait à ré-évaluer  ma parole,
parfois à rebrousser chemin, à pousser de nouvelles portes. Celles de l’incertitude ?
Tout en ayant paradoxalement la certitude que l’ordre se cache derrière ce chaos.
Chacune de mes réponses fait apparaître une constante : toujours deux termes en opposition qui s’affrontent et se font face en miroir. Il me semble que le troisième terme permette, non de les faire se rejoindre, mais plutôt qu’ils puissent vivre ensemble afin de rendre leur tension féconde. C’est cela pour moi  la poésie.


De tes premiers écrits à aujourd’hui, est-ce la même conception de la poésie que tu mets en œuvre ou il y a-t-il eu des ruptures, des réorientations, des pistes nouvelles ?

Ma conception de la poésie, n’a pas changé  au sens où il s’agit toujours d’une recherche, ce qui a changé c’est peut être une transformation intérieure lente et progressive  par l’écriture , je m’explique : la trame est toujours la même, celle de l’être « permanent » , la chaîne  évolue, c’est celle de l’être  « impermanent ».
Les ruptures sont celle de l ‘être « impermanent » qui explore des pistes nouvelles
comme  chaque fois que je lis des poèmes tel « paroi »  de Michel Deguy* (que je connais très peu) ruptures  aussi que celle de se relire dans une autre langue… 

Ce sont les ruptures qui fondent des réorientations   et posent de nouvelles questions auxquelles il faut essayer de répondre : pourquoi encore écrire ?, quelle utilité ? par nécessité ? pour tenter de vivre en humain un peu plus chaque jour ?


Nous reprenons, ci dessous, un poème de Lucia Santucci traduit par François-Michel Durazzo dans son anthologie « Onze poètes corses contemporains ».


Di quale ne site ?

Sὸ di e radiche
calzi storti da e nascite nesche

Sὸ di u fustu
fiume fede di suchji vivi

Sὸ di e fronde
soffiu ricordu di u lume fiatu

Sὸ di u fiore
calice d’amore di u mele mimoria

Sὸ di u fruttu
sognu affurtunatu da a fiara di l’ore

È tutti inseme
di quale ne site ?

Simu di l’arburu di vita.


Qui êtes-vous ?

Je suis des racines
ceps sinueux des simples naissances

Je suis du fût
fleuve foi de vives sèves

Je suis des fourches
branches avides de donner leurs meilleurs fruits

Je suis des branches
souffle souvenir respiration de la lumière

Je suis la fleur
calice d’amour mémoire du miel

Je suis du fruit
rêve enrichi de la flamme des heures

Nous tous
qui sommes nous ?

Nous sommes de l’arbre de la vie.



   

2010-09-12

Où j’ai laissé mon âme.

Jérôme Ferrari

Actes Sud, 154 p, 2010


 

Jérome Ferrari Voici un ouvrage qui était attendu. Ceux qui aiment Jérôme Ferrari espéraient, tout en redoutant , le nouveau roman d’un auteur reconnu et apprécié bien au-delà des limites naturelles de notre île. Cette nouvelle œuvre a fait déjà l’objet de plusieurs compte-rendu  qui,  tous,  soulignent ses nombreuses qualités littéraires. Nous tenons à mentionner, tout particulièrement , l’article que lui consacré Emmanuelle Caminade sur son site : Il s’agit d’une lecture particulièrement attentive et savante de cet ouvrage. Une grille de lecture tout à fait pertinente qui semble avoir retenu l’attention de l’auteur.

Il va de soi que cette lecture ne saurait épuiser le sujet, pas plus que la nôtre qui se veut une approche beaucoup plus superficielle, à fleur de peau…même s’il est vrai que, bien souvent, « le profond n’est rien d’autre que la peau ».

Un égale deux qui égale trois.

Deux hommes s’affrontent tout en vivant côte à côte. Deux soldats. Non pas les soldats de l’An II courant « libérer » l’Europe des tyrannies mais ces soldats  se battant contre un ennemi invisible, le plus souvent sans uniforme et sans galons apparents. Des soldats jetés dans une guerre qui cache son nom pour mieux révéler son horreur.  Ici on ne se bat pas entre soldats dans le respect (relatif) d’une morale virile : on détruit, par tous les moyens, la part d’humanité qui demeure au fond de tout un chacun.
 Le capitaine Degorce ne peut véritablement s’habituer à cette situation qui bouleverse une conception du monde à laquelle il veut demeurer fidèle.  Il vit un véritable divorce intérieur. Le lieutenant Andreani est , lui, un pragmatique pour qui il convient des’adapter à cette nouvelle donne et utiliser les mêmes méthodes que l’ennemi. Ces deux hommes constituent l’ossature de l’ouvrage même si les affres du capitaine en sont le point névralgique, conférant à sa personnalité une consistance que celle du lieutenant ne présente pas.
Entre eux, et pour eux, défilent ces « incidents critiques » qui vont les révéler ou les anéantir : l’arrestation l’interrogatoire et l’assassinat de Tahar, le chef local de l’ALN  puis celui de Clément, le militant communiste, en fin de récit.
 Un ne peut égaler trois de suite, il lui faut le passage obligé par son double inversé.
La structure du récit obéit elle-même à cette logique, puisque chaque passage narratif  fait suite à une longue apostrophe que le lieutenant adresse  à Degorce et dans laquelle il crache son mépris pour l’homme qu’il est devenu : un lâche qui persuade ses hommes de rendre les honneurs militaires à un terroriste qui donna personnellement  l’ordre d’anéantir des civils. Cette construction bipolaire, parfaitement articulée et minutieusement huilée donnera naissance à la métamorphose du capitaine qui semble se plier aux suppliques d’Andreani en oubliant ses scrupules éthiques.

Le primitif et le stratège.

On pourrait dire que l’un est primitif et que l’autre, emberlificoté dans ses principes, est voué à la complexité insatisfaisante et pernicieuse du stratège. Mais en est-on si sûr ? Derrière la simplicité apparente du lieutenant se cache aussi une immense déception : déception d’une pratique guerrière qui a toujours  été terrifiante mais qui désormais devient satanique, excluant toute grandeur d’âme et toute norme morale. Pour lui, l’ennemi ayant enfreint les règles de bases, il faut lui rendre coup pour coup au risque de se laisser anéantir. Un primitif oui , mais qui assume sa fidélité quel qu’en soit le prix à payer.
Qu’en est-il du capitaine ? Lui aussi emploie la torture mais, à ses yeux, à dose homéopathique en s’excusant, en implorant le ciel, en tentant de se justifier, en sollicitant un début de pardon de la part de sa victime…En faisant tout en ne faisant pas il nous révèle ses failles, ses doutes mais au fond : est-il si différent  d’Andreani qui nous est présenté d’une manière plus que lapidaire et dont nous ne connaissons pas les interrogations profondes…Car il ne fait aucun doute que le lieutenant aussi est en proie à la torture intérieure si l’on en juge par la longueur des phrases qu’il prononce, comme à regret, à l’adresse de Degorce. Ces phrases qui s’opposent à la brièveté de certaines descriptions lorsque les faits sont narrés.
Il n’est pas envisageable que la longueur de ces propos soit autre chose qu’une longue complainte intérieure, une sorte de sanglot réprimé qui resurgit en un flot impétueux, celui qui vient des profondeurs et qui jaillit comme un torrent indomptable.
Il reste que le capitaine a la possibilité de tenter de rationaliser ce conflit intérieur, ne serait-ce que parce que dernier est partiellement lisible. Il en va tout autrement d’Andreani qui semble reléguer dans les profondeurs de sa conscience le sens du « travail » qui est le sien.  L’un a somme toute les moyens d’agir en stratège, en surfant sur les événements, l’autre n’accomplit ses actes qu’en primitif sans avoir le luxe de la réflexion.

Degorce c’est nous.

Le capitaine Degorce se garde bien de dénoncer de manière frontale la torture, comme il se garde bien de l’approuver. Il n’est  d’accord ni avec Andreani, ni avec le général de  Bollardière qu’il considère  comme un véritable  traitre. Sa position est médiane, il voudrait obéir aux ordres plus ou moins explicites mais en conservant l’estime de lui-même, en continuant à pouvoir se regarder en face sans baisser les yeux, quitte à tolérer en ces derniers une once de regret.
Degorce est au fond un homme de compromis, il est comme chacun de nous lorsque nos principes sont confrontés à la dure réalité. A chaque fois, nous tentons un accommodement, une solution moyenne nous permettant de sauver ce qui peut l’être, à moindre frais. Or, il est des situations critiques où cet art du compromis révèle son extrême fragilité, son impossibilité fondamentale… « Vivre c’est choisir et choisir, c’est renoncer «   a-t-on pu dire…
En fait, le capitaine incarne bien une ligne de partage fictive dont la fragilité nous est révélée en fin d’ouvrage lorsqu’il passe à l’acte auprès du militant communiste interrogé.
Est-ce une mécanique infernale qui le fait véritablement basculer ou un élément particulier qui a heurté sa susceptibilité ? Le crachat ?, L’insulte de Clément ? Possible…A moins que ce ne soit sa condition « d’ennemi intérieur », de traitre qui en fait d’emblée une sorte de personnage qui n’a rien à voir avec le combattant du FLN…

C’est bien le propre des grands livres que de laisser ouvert le débat afin qu’il soit entendu, une fois pour toute, que rien « dans le ciel et sur la terre » n’est susceptible  d’une seule et unique lecture.
Jérôme Ferrari n’énonce aucune vérité, il fait en sorte que nous soyons à même de la rechercher…Je laisse à ceux qui pensent l’avoir trouvée, le soin de lever la main.



2010-08-30

Il y a encore…


il y a Je ne m’attendais pas, en mettant en ligne le précédent papier, à recevoir sur ma boite personnelle autant de mails. Considérant que, s’ils sont parvenus sur cette dernière, leurs auteurs ne souhaitent pas les faire connaître, je respecterai donc leur volonté implicite ou manifeste. Toujours est-il que l’ensemble de ces remarques peut être subdivisé en deux catégories : ceux qui abondent dans mon sens et ceux qui émettent un jugement négatif ou nuancé.

Pour les premiers, je n’y reviendrai pas car, au fond, si j’aurai bien des choses à rajouter, même en relisant attentivement mon propos, je n’y vois rien de blessant ni n’exagéré. Il s’agissait dans mon esprit de braquer le projecteur sur une réalité et rien de plus. Je constate que bien des observateurs font le même constat que moi et cela suffit à me convaincre que je ne suis atteint d’aucun strabisme ni d’aucune altération de l’entendement. Dire que la situation me satisfasse serait mensonger, dire qu’elle me désespère serait très largement caricatural. « Le réel est rationnel, le rationnel est réel. », écrivait Hegel, sur ce point, je partage son sentiment.

Mais les autres… tous les autres ? Ceux qui se sont indignés et ceux qui m’ont conseillé la modération… Diable ! Ce n’est pas un crime que d’aimer les sauces fades et de préférer ce qui est inodore, incolore et sans savor…Vous en avez le droit, vous pouvez même tenter de me convaincre qu’en vivant ainsi on vit plus longtemps mais, hélas,  aucun de vous n’a emporté mon adhésion…Désolé !

J’entends dire ici qu’il « vaut mieux vivre en paix avec les uns et les autres »…Soit, je veux bien moi aussi vivre en paix mais en gardant un œil ouvert et à condition que cette paix soit une paix des braves et non un marché de dupe. J’entends aussi dire qu’il y aurait du ressentiment dans mon discours, que je serai en quelque sorte aigri par je ne sais quelle déception…Mais où allez vous chercher tout cela les amis ? N’est-ce pas plutôt le signe d’un fonctionnement tout à fait normal que de dire ce qui semble bon ou mauvais, d’autant plus que presque tous les exemples cités ont été, soit vécus directement soit rapportés par des amis proches et vérifiés…Alors quoi ? Vous voulez donc que j’endosse la pelisse du discours « politiquement correct » en masquant ce que tout le monde (ou presque) sait depuis déjà fort longtemps ? Vous avez là aussi le droit de défiler en ordre serré au son de la musique mais ne comptez pas sur moi pour ce genre de festivité : je ne veux pas et ne sais pas faire.

Plus nocif et plus navrant est le discours d’autorité incluant, bien entendu, des jugements de valeur. Nous sommes bien là devant un fléau qui nous mine et nous mènera à la ruine. Il y aurait, dans le microcosme insulaire des personnes détenant le pouvoir de dire : « Ceci est grand et ceci ne l’est pas. ». Je ne parle pas d’un sentiment personnel plus au moins étayé mais d’une véritable grille d’analyse intemporelle et universelle, conférant d’emblée à ce celui qui la revendique, un statut de supériorité devant lequel on ne saurait rien faire d’autre que de s’incliner.

Mais dans quel monde vivez-vous donc mes amis ? Visiblement vous n’êtes pas dans le XXI° siècle, pas même dans le XX°…Vous en êtes restés à l’époque des certitudes scientistes du XIX° siècle qui postulaient qu’il y avait un sens de l’Histoire et que tout ce qui est sur terre et dans le ciel est quantifiable, hiérarchisable et peut se poser sur une échelle des valeurs unique et ascendante !
 Mes chers amis, la science, la « science dure » enseigne depuis fort longtemps le doute et l’interrogation, l’impossibilité de tout appréhender par un cerveau d’homme et la vanité des typologies simplistes et fallacieuses…La « science dure », dis-je, et vous voudriez , par un seul propos, légiférer en nous proposant une classification limpide et homogène… !

J’ai écouté, il n’y a pas si longtemps, une prestation de Rinatu Coti à Levie. Il y pourfendait, entre autre, cette calamiteuse vanité que nous avons de juger la production insulaire en fonction du cursus universitaire de son auteur et c’est bien vrai ! C’est tout à notre honneur d’avoir beaucoup de nos compatriotes qui ont accompli un parcours universitaire brillant et de faire partie du monde enseignant. Je ne connais pas plus belle fonction  car je sais qu’un enseignant peut donner beaucoup : il peut susciter des vocations, faire naître des talents, ouvrir les yeux, donner à réfléchir mais de grâce : restez modestes… ! Nous ne sommes pas obligatoirement vos élèves et vous n’êtes pas nos professeurs même si cela fut et demeure un agréable souvenir !

Le créatif est assez rarement issu du monde enseignant car le système d’enseignement, en France du moins, tue la créativité. Ceux qui le sont et qui y demeurent le vivent mal, beaucoup (lorsqu’ils le peuvent) le quittent ou s’en éloignent, préférant des fonctions périphériques… Or, et un blog tunisien le mentionnait très justement, il est frappant de constater l’hyper représentation des enseignants au sein du microcosme littéraire insulaire avec tout ce que cela implique de reproduction d’un modèle pétri de hiérarchisation militaro-bureaucratique. Le fait d’être diplômé et de délivrer des diplômes n’a jamais été une condition nécessaire, ni suffisante à la réussite littéraire ! Ni Villon, ni Rimbaud, ni Verlaine, ni Breton, ni Eluard, ni Char, ni Céline, ni Butor, ni Robbe Grillet ne faisaient partie de ce corps de métier ! Et pourtant on a comme l’impression, à chaque fois que l’on ouvre la bouche pour parler de littérature, qu’un fonctionnaire galonné nous juge du haut de son estrade ! (Je pense à ce participant à un forum qui en arrive à s’excuser de ne pas être un intellectuel….). Il fait stopper cette dérive hallucinante mes amis et ouvrir les fenêtres !
La création puise ses sources dans les profondeurs obscures de l’inconscient collectif et individuel et se moque des jugements de valeurs du temps qui court, elle est fondamentalement et intrinsèquement atypique, inclassable et insurrectionnelle. Elle est ce fait brut que l’on croit cerner mais qui se dérobe toujours, en dernière instance, à l’analyse froide et définitive.
Elle est l’arme la plus redoutable contre tous les totalitarismes qu’ils soient bottés, bénis des dieux, revêtus d’une toge ou oints par l’évidence du sens commun !

Enfin, je dois l’avouer, c’est très certainement le propos de Marc Biancarelli, qui m’a fait le plus réfléchir car il ne dit rien d’autre qu’il convient de se concentrer sur l’essentiel et l’essentiel est, somme toute, l’acte d’écrire, contre vents et marées sans accorder trop d’importance à ce qui se dit et s’écrit autour des productions originales…

Il a raison Marc, au fond, qui l’eut cru, il est plus sage que moi tout en étant mon cadet.

Ma seule consolation est, au fond, de n’avoir pas trop vieilli et d’avoir réagi à vos réactions. Nous sommes donc en vie et c’est très bien comme cela. Un jour, un jour viendra le temps de la cuisine insipide et de l’eau plate…Le plus tard possible !


2010-08-14

Il y a…

il y a Il y a beaucoup de noblesse à écrire dans une langue minoritaire qui menace de s’éteindre. Beaucoup de grandeur d’âme à la défendre pour ce qu’elle est: un fragment d’humanité dont la disparition annoncée ne sera en rien un signe de progrès, même s’il ne changera pas le cours de l’Histoire. Cette dernière est, en effet, encombrée de peuples et de langues ayant été rayé de la carte…
Dans ce combat, et il en est bien un, afin que la diversité l’emporte sur le monolithisme, il se trouve que ses défenseurs ont, parfois, de bien curieuses pratiques qui, quelque part, portent un coup à cette légitime revendication. Les moyens, et l’Histoire l’a bien montré, ne peuvent être subordonnés à la fin qu’ils sont censés servir tant il est vrai que cette fin se manifeste, avant tout et surtout, par les moyens qui sont toujours observables et font partie de notre quotidien.
Alors, avouons le d’emblée, il y a chez nous, dans le petit monde pourtant exigüe de la création littéraire des comportements qui ne servent pas la noble cause mentionnée. Sommes-nous les seuls à être concernés ? Je ne le pense naturellement pas mais ceci n’excuse en rien cela.

Il y a des libraires (rares) qui refusent les livres écrits en langue corse parce que l’imprimeur n’est pas corse (vécu),
Il y a des libraires qui n’acceptent que les livres dont l’éditeur est Corse,
Il y a des libraires qui n’acceptent pas les livres de poésie en langue corse parce que celle-ci se vend mal,
Il y a des libraires qui acceptent les livres en langue corse mais qui les relèguent au fond de leur boutique afin, sans doute, de les protéger des regards indiscrets,

Il y a des lecteurs qui refusent d’acheter un ouvrage parce que l’auteur est supposé faire partie d’un réseau supposé concurrent ou, pire, ne pas avoir de réseau,
Il y a des lecteurs qui achètent un livre parce que le livre a déjà été acheté (il n’est pas certain qu’il ait été lu),
Il y a des lecteurs qui affirment haut et fort que la noblesse de la langue corse est d’être polynomique mais qui détournent le regard dès qu’un titre n’est pas rédigé dans leur variante linguistique,
Il y a ceux qui ne détournent pas le regard mais trouvent que le livre est écrit dans une variété « un peu particulière » (comprenez que la variété qu’ils pratiquent, elle, ne l’est pas)…

Il y a des éditeurs qui n’accusent pas réception des manuscrits transmis,
Il y a des éditeurs qui ne vous disent ni oui ni non,
Il a des éditeurs qui vous disent non après vous avoir dit oui,
Il y a des éditeurs qui vous disent « on a pensé que ce serait préférable de sortir le livre plus tard »,
Il a y a des éditeurs fâchés que vous choisissiez un autre éditeur qui a eu la faiblesse le répondre et de se montrer respectueux sur les délais,

Il y a des auteurs qui ne parlent jamais des autres,
Il y a des auteurs qui ne parlent jamais des autres mais qui aiment que l’on parle d’eux,
Il y a des auteurs qui ne parlent jamais des autres mais qui aiment que l’on parle d’eux de la manière
dont ils l’ont imaginée,
Il y a des auteurs qui sollicitent directement d’autres auteurs pour que ces derniers parlent d’eux
Il y a des auteurs qui ne remercient jamais,
Il y a des auteurs qui demandent mais qui n’aiment pas être sollicités…

Il y a, somme toute, beaucoup de choses dans le microcosme….Ne dit-on pas que l’univers, tout entier est inclus dans un grain de sable ?



2010-07-30

1° Salon du livre corse
Bastia le 24 juillet 2010



OPERATA CULTURALE  C’est sous l’égide de l’Operata Culturale que s’est tenu, le samedi 24 juillet, au théâtre de Bastia, le premier salon du livre corse. La plupart des éditeurs insulaires étaient présents ainsi que nombre d’auteurs. Le public n’a pas boudé l’événement et, en fin de journée, Christophe Canioni et Jean Pierre Santini, les deux piliers de cette nébuleuse qu’est l’Operata, se montraient satisfaits de la journée.

Toute l’équipe d’animation planche en ce moment même sur l’indispensable débriefing dont la synthèse sera effectuée courant septembre afin de peaufiner certains axes et de parfaire la seconde manifestation prévue l’an prochain. Pour l’instant l’heure est aux échanges informels et aux premières réactions écrites. L’heure de la synthèse sonnera dans quelques semaines.

On a pu lire sur le site de notre ami F.X. Renucci que ce salon ne faisait pas l'unanimité et qu'il posait quelques problèmes....Nous pensons sincèrement qu'il s'agit là d'un canulard (1) car visiblement il n'a posé de problème qu'à ceux qui n'étaient pas présents ou qui n'ont pas supporté qu'on fasse sans autorisation préalable. C'est peut-être là le vrai problème...

A première vue, la manifestation n’était pas fondamentalement différente des autres manifestations du même type : des livres, des auteurs, des éditeurs présents derrière les stands et des dédicaces mais quelques signaux semblaient indiquer une volonté de sortir des carcans habituels

Tout le monde aura remarqué les toiles colorées  de Céline Lorenzi, la conceptrice de la couverture de l’ouvrage « Pierres anonymes » et du visuel de l’affiche de la manifestation. L’idée d’associer la démarche picturale à la création littéraire est l’un des soucis de l’Operata Culturale qui se veut avant tout et surtout un lieu d’échange entre les créateurs. On ne lui reprochera pas cette volonté de transversalité dont l’absence assèche toujours la création et mutile l’expression, on souhaiterait justement que la démarche aille encore plus loin afin de bien montrer au public que les artistes et les écrivains sont animés d’une même volonté et obéissent, in fine, à une même logique : rechercher des nouvelles formes d’esthétiques ca qui implique souvent une démarche tout à la fois respectueuse du passé et largement iconoclaste.

Presque inaudibles dans la grande salle du théâtre, plusieurs rencontres avec les auteurs ont ponctué la journée. Ces tables rondes, parfaitement conduites ont permis d’entendre ceux qu’on a plutôt l’habitude de lire…et l’idée en valait la peine car c’est une véritable « somme » que nous pouvons désormais visionner grâce au web sur le site de corsicatele. Ce point aussi mérite d’être travaillé car de toute évidence, rien ne remplacera jamais l’audition « in situ », le contact direct avec le locuteur et ceci implique, bien entendu, un espace spécifique parfaitement conçu pour cette fonction. Un salon c’est aussi et surtout un espace où l’on cause, où l’on peut s’écouter….les bases sont là, il convient simplement de les améliorer.

La musique était aussi présente avec la formation talentueuse de Dumenicu Gallet qui donna l’aubade juste avant l’intervention d’Edmond Simeoni qui souligna l’originalité et la vivacité de la démarche

La journée s’est achevée sur une lecture faite par des comédiens du texte fondateur « Pierres anonymes ». Un beau moment d’émotion destinée à rappeler cette dimension collective qui présida à la réalisation de cette oeuvre collective qui étonne encore le public.

 

(1) Un Grec vient de me faire remarquer que l'orthographe exacte de ce terme était "canular". il sont forts les Grecs... et pourtant le mot vient du latin "cannula" qui veut dire "petit roseau". Probablement le roseau dont on fait les flûtes car les Grecs aiment bien jouer de la flûte. C'est leur droit. Le problème c'est que le mot latin a donné "canule" en français, il est probable que la royale Académie ait voulu gommer ainsi la référence au modeste instrument. Mais, mais mais...une canule est l'instrument qui est d'une grande utilité lorsqu'on veut introduire un liquide dans le corps par l'orifice qui s'y prête le mieux... On n'en sort pas -me direz vous- ...Tout cela à cause du Grec qui, visiblement, n'aime pas le "lard" mais qui est tout de même un homme donc un cochon ! Si j'avais su j'aurais écrit "farsse" et non "canulard". Bon prò !

2010-07-23

Décharge 145
5 poètes corses contemporains
20 rue du Pâtis 89130 Toucy


décharge 145  C’est plus d’une trentaine de pages que l’excellente revue Décharge consacre à la poésie corse contemporaine en présentant 5 auteurs dont les styles et les thèmes  d’inspiration révèlent le foisonnement particulier qui est celui d’un microcosme en pleine ébullition.

En effet, et alors même que l’on s’interroge avec légitimité sur les contours exacts d’un périmètre ensachant la littérature insulaire, cette mini anthologie révèle les axes fort différents qui la traversent et la font rayonner par delà même les frontières naturelles de notre île.

 

Le premier chantre de cette diffusion au-delà de nos rivages est très certainement Jean François Agostini qui, prenant pour appui l’environnement immédiat dans lequel il vit, ne peut se résoudre à la mélopée traditionnelle. Il fragmente délibérément son appartenance comme il fragmente ses vers afin de mettre en exergue ce qui, sans sa démarche, demeurerait englué dans les limbes de la quotidienneté.

« Quinze décembre dix degrés          assis en ter
rasse - à l’endroit même où l’on déconsignait les
étoiles    Une golf bombe l’air         à coups de
basses            hache le fado qu’infuse  aux pensées
de noël un haut - parleur discret »


Briser le quotidien en le mettant en scène, défendre le particulier par le biais de l’altérité revient à chanter l’île de Corse avec son autre langue dont il serait absurde d’en être fier ou honteux.

Avec Stefanu Césari, c’est l’éclatement minéral qui nous guette car personne, mieux que lui, ne sait rendre le bruit sourd d’un fragment de granit  dévalant une pente aride et venant finir sa course sur un rocher qui, pour un temps, a réussi à le stopper. Cette langue cristalline semble garder en mémoire le magma originel qui l’a fait naître, c’est pourquoi elle nous renvoie vers les abysses intérieurs, ceux-là même que nous tentons d’apprivoiser sans toujours y parvenir.

«  Je parle et te voilà
au bout de cette table noire sur cette chaise noire
ta voix dans ma voix cherchant ces mots qui ne reviennent pas
On fatigue
les bêtes fuient
la mémoire au loin

Je parle et te voilà
comme on traverse des forêts mortes
pour y couper un arbre. Comme on ne va nulle part.


En lisant ce jeune poète dans ses textes en version corse on est immédiatement foudroyé par la parfaite osmose qui unit le verbe aux éléments du décor. Plus qu’un ajout à l’univers matériel , les mots y participent donnant aux monts et aux rocs le regard qui est le leur : ce regard qui souvent nous tétanise après nous avoir émerveillé.

Le double appartenance à la Corse et à la Kabylie est l’éclatement spécifique de la poésie de Danielle Maoudj. Elle, qui a parsemé son recueil Rives en chamades de textes en langue française, corse et berbère apporte incontestablement cette notion de transfert dans l’ univers créatif insulaire signifiant peut-être que l’essentiel est somme toute, de jeter des ponts et non de les anéantir puisque, recluse, une culture s’étiole et finit par disparaître alors qu’en franchissant la rive, elle se ressource pour rayonner à nouveau.


« Fuir l’île couveuse d’impuissance
Orpheline du faste des funérailles
Fuir l’île au destin d’un cœur brisé
          J’outre-passe le fil de la Mer »
                             *
« Seule la soie de ma peau
Habille mon âme
Et laisse tomber au bord de la falaise
Les scrupules intrépides »


Personne ne pourra plus dire après Danielle Maoudj que la littérature corse n’est pas ouverte sur l’universel. Elle fait bien partie de l’antique creuset méditerranéen dont bien des traces perdurent et se manifestent à notre insu nous rappelant qu’avant de séparer les hommes, la mer les a réunis. A la fois frontière et lieu de passage « mare nostrum » fut tout un univers...


Jacques Fusina, de doyen de cette pléiade est aussi considéré par une majorité d’auteurs comme le père fondateur du mouvement de réappropriation culturelle. Son engagement pour la défense et l’illustration de la culture insulaire est sans faille de même qu’est incontestable sa générosité intellectuelle et son exceptionnelle ouverture d’esprit. Ces deux éminentes qualités ne font pas obstacle, bien entendu, au déchirement existentiel qui semble transparaître dans la limpidité de son chant.


« Quelle est ma ville enfin
Quelle est ma ville
De celles toutes arpentées tant de fois
Reconnues découvertes
Aimées parfois
Quelle est celle
Dont je puis à toute heure me dire
Quelle est mienne surtout
Quoiqu’il en soit des jours
Des peines et des joies
Cà et là éprouvées
Par les autres par moi
Ma ville donc
Ou imaginée telle alors
Mais justement
Et d’abord
Celle-là »

Il y a toujours dans les textes de Jacques Fusina cette quiétude infinie, cette paix alors même qu’il est plus qu’évident que le grondement sourd des éléments a déterminé en grande partie les beaux textes qu’il nous offre.


Et que dire d’Alain di Meglio , ce poète dont le chant semble prendre appui sur les falaises crayeuses de Bonifacio, puis rayonner en prenant soudainement de l’altitude ? On dirait que la volonté le tenaille de réduire cette fracture entre terre et mer même si, de toute évidence, l’air qui est le sien conserve à tout jamais le goût salé des embruns.


«  Tandis que le toit
recueille
toutes les eaux,
je me tiens à l’abri
trempé de souvenirs.


                *


La lumière élégiaque
en son ardente faiblesse
éclaire obliquement
l’écueil des hommes.
Les ombres s’allongent.
Chaque grotte se révèle,
chaque fracture.
Le temps est suspendu
à l’horizon douteux…
Sans hâte, je sens venir Noël. »


Belle poésie, belle voix, à la fois frêle et forte dont le rythme indéniable est au diapason des langues de mer qu’enserrent des langues de terre. Un auteur discret, une poésie de la nuance. une œuvre à découvrir qui a déjà séduit un public nombreux. Nous aurons l’occasion de lui consacrer un petit billet.

On objectera que toute la poésie insulaire ne se réduit pas à ces 5 auteurs, que la langue corse n’est pas présente au sein de cette sélection et que ces textes sont insuffisamment mis en situation afin de bien montrer le chemin parcouru depuis les années 70 par la littérature insulaire. Pourquoi pas ?


L’essentiel est dans ce geste audacieux qui a consisté à lancer une bouteille à la mer avec, à l’intérieur, quelques joyaux. La bouteille se fracassera-t-elle sur quelque récif ? Une main accueillante la tirera-t-elle des flots ? Ira-t-elle par le fond happée par les abysses ?
Tout est possible, rien n’est certain mais un grand merci à celui qui a pris la peine de remplir d’élixir la bouteille ainsi larguée.



2010-07-03

MURTORIU
Marc Biancarelli
Albiana,  234 p,  2009

Voir une analyse du même ouvrage sur : http://avali.over-blog.net/article-murtoriu
et sur : http://pourunelitteraturecorse.blogspot un-recit-de-lecture-jerome-ferrari-et.html


murtoriu Disons le tout net, Murtoriu est l’un des ouvrages en prose qui nous a le plus touché. On ne peut expliquer clairement pourquoi un visage, un paysage, un tableau provoquent en nous un tel effet mais le constat s’impose et nous force à admettre qu’il existe bel et bien un mode perception que les spécialistes nomment l’insight et qui dépasse tout ce que la raison analytique peut imaginer. Serait-ce une raison pour que nous restions là ? Non bien entendu, il nous faut tenter d’essayer d’y voir un peu plus clair, étant entendu que nous ne dissiperons jamais la totalité du mystère qui enveloppe une œuvre. Alors, pour reprendre la démarche de G. Pompidou dans la célèbre préface à son Anthologie de la poésie, nous allons précautionneusement tenter de mettre en évidence ce qui est palpable, mesurable, convaincu par ailleurs  que l’essentiel est très certainement invisible pour les yeux et qu’il saurait se laisser enserrer dans la trame d’un discours.
Nous avons tenu à traduire en français les passages cités, étant entendu que cette traduction est rapide et n’est proposée ici que pour faciliter la compréhension et engager le débat.

Un narrateur en rupture

Ecrivain à ses heures perdues (et il en a beaucoup), Cianfarani est également le propriétaire d’une librairie qui a du mal à le faire vivre. Les clients sont peu nombreux et lorsqu’ils pourraient l’être, il déserte sa boutique, située pers du littoral, pour sa maison à l’intérieur des terres.
Cianfarani a de quoi vivre, sa famille lui a laissé quelques biens qu’il n’hésite pas à vendre à son frère, lequel semble, bien mieux que lui, avoir le sens des affaires. Il mène quant à lui une existence austère mais ne s’en plaint pas. Il ne voudrait pour rien au monde entrer dans le monde consumériste qu’il voit défiler, près des plages, dès la saison des beaux jours, c’est la raison pour laquelle il trouve refuge à l’intérieur, là où il peut prendre un certain recul afin d’écrire et de réfléchir…

Mais à quoi bon ce recul ? Pour écrire des livres édités à compte d’auteur et qui n’ont qu’un faible lectorat ? Pour réfléchir et se remémorer le temps d’avant ? Le temps ou un autre Cianfarani (son grand père) mobilisé au 173° de ligne participait à l’effroyable boucherie d’une guerre dont nul n’est revenu indemne ? Pour ne pas être englouti dans un mode de consommation et d’existence qu’il exècre ?
Peut-être mais au fond pas si sûr car la vie qui est la sienne, il semble la subir plutôt que d’en être l’acteur, l’acteur presque solitaire mis à part ses quelques compagnons qui se retrouvent pour évoquer des banalités au bar, les jours où celui-ci est ouvert.
Cianfarani semble avoir tout raté même sa carrière d’écrivain.

« Quandu pà a prima volta di a me vita prisinteti un assaghju à un editori, cù a pratinzioni d’un avanzu di trè milla eurὸ, mi fù annunciatu piuttostu chì nimu mi lacaria mai a piazza d’un intellettuali, è chì, al dilà di cunquistà i folli, risicaiu di riducia u me letturatu à a so più sìmplicia sprissioni, è dunca di sὸffrani monda. Aghu suffertu subratuttu di ‘ssi très milla eurὸ ch’ùn mi sὸ mai cascati in bunetta, è dunca, com’è l’aveti capita, u me libru fù rifusatu, è socu firmatu in u duminiu sipàticu di a puisia. Era puri un bellu libru d’autori, chì viaghjaia nantu à i violi di a pulìtica , l’antrupulugia, l’anarchia è u n’importa chì, unu spezia d’assaghju alluntanatu abbastanza da l’accademismi chì sὸ fiuriti da quinci com’è in altrὸ, un’ ὸpara ch’in u me capu si scrivia in una certa tradizioni anticunfurmista, quì induva s’aspetta sempri è in darru u pinsà, monda dopu ch’iddi sighini pussuti esista Orwell è Pasolini » (Chap 3, p 35)

«  Lorsque pour la première fois de ma vie je présentai un essai à un éditeur, avec la prétention d’une avance sur honoraire de trois milles euros, il me fut répondu que personne dans le milieu intellectuel ne me laisserait jamais une place et que mis à part ma quête de notoriété, je risquais fort de voir mon lectorat se réduire à sa plus simple expression et de souffrir de cet état de fait. J’ai surtout souffert de ne pas voir ces trois mille euros tomber dans mon escarcelle, et comme vous l’avez compris, mon livre fut donc refusé et je me suis cantonné dans le registre sympathique de la poésie.
C’était pourtant un beau livre d’auteur qui traitait de politique, d’anthropologie, d’anarchie et de n’importe quoi, une sorte d’essai suffisamment éloigné des académismes qui ont éclos ici et là, une œuvre que je pensais inscrite dans toute une tradition anticonformiste, là où l’on espère encore et toujours la pensée créatrice, bien longtemps après Orwell et Pasolini »

La nature comme valeur refuge


Les belles descriptions du sud insulaire que Marc Biancarelli nous offre présentent souvent l’aspect d’un monde où la vie végétale, animale et humaine passe au second plan. Le devant de la scène est occupé par des arêtes, des pics des éboulis, des chaos granitiques brulants l’été et réfrigérant à la morte saison. Ces paysages grandioses ne sont pas à la mesure de l’homme, ils l’écrasent de leur imperturbable beauté, le laissant comme nu face à ce décor qui n’est pas à sa mesure.
Parfois, le regard se perd vers cet ailleurs que symbolise l’île jumelle qu’un bras de mer tient à distance, parsemé lui aussi par quelques éléments minéraux sur lesquels la vie à du mal à s’enraciner.
Rocs, ravins, déchirures, pics….Comment imaginer que la vie d’un homme puisse s’y agripper  alors que l’humus est si rare…D’autres fois, la description des lieux est plus humaine, la faune, la flore y sont présentées comme un écrin protecteur où à défaut de bien y vivre on peut tenter d’y survivre.

« I Sarcona.Vinti trè casi s’e’ fighjulgu da a me tarrazza, un pocu di più s’e’ m’alluntanighju è ch’e’ coddu annantu à a Presa, un grossu cantonu chì ci servi d’affaccatoghju. Un paisolu chjusu in a so conca, attuffatu trà i castagni è i pina. Milli metra d’altezza. Da l’affaccatoghju vicu I cimi di a crista, dui o trè tetta di u Rutaghju, è suttu ci hè a falata versu a piaghja, a fin’ di u rughjonu, no dimu “I tarri”, ci hè u mari al dilà, l’isolotti è a Sardegna, ci vicu I lumi di I cità o di I vitturi, di I volti, quand’I a notti u celi hè bè spannatu. S’iddu ci hè caldu, ùn si vidi più nudda à l’orizonti, solu una razza di fumaccia turbida, un chjarori chì pari di vulè significà calchi cunfina. » (chap 1 p 7)

“les Sarconi. Vingt trois maisons si je regarde de ma terrasse, un peu plus si je m’éloigne et monte sur la Presa, un énorme rocher qui nous sert de promontoire. Un hameau recroquevillé dans sa coquille, blotti entre les châtaigniers et les pins. Mille mètres  d’altitude. Du promontoire je vois les cimes de la crête, deux ou trois toits de Rutaghju, et en dessous il y a la descente vers le littoral, au bout de cet espace que nous appelons « les terres », il y a la mer, les ilots et la Sardaigne, la nuit, lorsque le ciel est dégagé,  j’y vois, parfois, les lumières des villes ou des voitures. Lorsqu’il fait chaud on ne voit plus rien à l’horizon, une sorte de brume vacillante, une clarté qui semble juste vouloir signifier qu’il y a quelque chose. »

Le sexe en guise d’amour


Marc Baiancarelli fut l’un des premiers (à mon avis le premier) à introduire dans ses textes des descriptions de scènes sexuelles et à aborder de front cet aspect de la question. Il faut bien dire qu’avant lui, le sujet était quelque peu escamoté. Murtoriu confirme la démarche de l’auteur mais à dose homéopathique dirions-nous. Certes, on n’y retrouve pas d’évocations romantiques mais les scènes « crues » existent sans que l’on puisse dire qu’elles occupent le devant de la scène.
Leur présence nous interpelle toutefois car elle semble signifier que le thème de l’amour se réduit exclusivement au commerce de la chair, décrit sur le mode réaliste et quelque peu provocant. Est-ce à dire que dans l’univers du narrateur seule la chair possède une certaine légitimité et que les sentiments n’en ont aucune ? Peut–être.
Toujours est-il que Cianfarani, lorsqu’il contemple une femme ne voit que son entrejambe sur lequel il rêve comme on rêve devant un plat que l’on s’apprête à consommer et qui provoque une sournoise colère lorsqu’il se dérobe soudain alors qu’on le pensait à portée de main.
Et lorsqu’il consomme, il ne le fait pas en gourmet mais en glouton, persuadé qu’il doit avant tout se rassasier afin d’affronter, du mieux qu’il peut, une longue période de jeûne. 

«  Tutta a sirata l’aghju futtita , in tutti i pezzi di l’appartamentu. Cambiaiamu di locu, di pusizioni, pruvaiamu tuttu ciὸ chì ci passaia in capu, è riagisti bè ancu quandu cumminceti à mettali i pattona annant’à i paffi, è muvia di piaceri à ugni invinzioni nova. CI abbandunaiamu infatti à tutti i spirienzi, com’è si calcosa ci dissi di prufittà à fundu, ch’ùn la cunnusciariamu pὸ dassi mai più, una passata sìmuli. A futtiu è mi diciu iè, hè mortu tuttu t’universu, semu da nudda, senza rispettu di a crianza, ma puttana gobba, quantu hè bona a me cugina Lena ! » (chap 15   p178)

« Je l’ai baisée toute la soirée, dans les pièces de l’appartement. Nous changions de lieu, de position, nous tentions tout ce qui nous passait par la tête, elle réagit parfaitement même lorsque je commençai à lui donner des coups sur les fesses, elle meuglait de plaisir à chaque trouvaille. Nous nous abandonnions en fait à toutes les expériences comme si quelque chose nous disait d’en profiter intensément, que nous ne connaitrions plus jamais un moment pareil. Je la baisais et je me disais, l’univers entier est mort, nous ne servons à rien, nous ne respectons plus rien, mais putain de merde, quel bon coup ma cousine Lena ! »

Et la tendresse ?


Il serait faux d’affirmer que l’ouvrage ne baisse pas la garde….plusieurs scènes sont touchantes par la tendresse qu’elles dégagent. Il ne s’agit pas de scènes d’amour mais assez curieusement de scènes décrivant la mort d’un acteur. C’est le cas du passage de la mort du jeune soldat Paganelli…

«  Paganelli s’hè lacatu piddà a mani, è i so dita senza forza ani circu di stringhja. Ma ùn la facia. I so pansamenti annant’à u pettu erani bagnati di sangu, si sbiutaia malgradu a intarvinzioni di u chirurgu. I baddi l’aviani tarzarulatu i pulmona, avali sudaia è duvintaia grisgiu in ‘ssu mezu lumu suttu à a tenda. Hà finitu pà mova i so labbra, circhendu di dì dui parolli. Ma ùn capiani micca. AlloraCianfarani hà calatu u capu. « Chì dici o liὸ ? Mi voli dì calcosa ?.... »
L’ochja di Paganelli so sὸ aparti d’un colpu, facia unùltimu sforzu pè ridrizzà u capu, tuttu u so corpu trimulaia. « Pianu o Dumè…Pianu…Pianu o amicu…. » Tandu, un sonu hè sciutu da ‘ssa bucca à l’agunia, un sonu attuffatu, è st’ochja persi ùn pariani più di veda stu locu, a tenda, i ferti, i duttori affaccindati, sti dui cumpagni affannati à u so cantu, ma indu’ vidiani, st’ochja cù u so ùltimu chjarori di vita, indu’ si purtaia, a mimoria di Paganelli, à u momentu pricisu di renda l’ùltimu fiatu ? « Ti cunnoscu…. » avia dittu incuerenti, è ùn avia dittu altru nudda.
A so boci débbuli si firmὸ par sempri. » (chap 9 p 100)

«  Paganelli s’était laissé prendre la main, et ses doigts sans force ont essayé de serrer. Mais il n’y parvenait pas. Ses pansements sur sa poitrine étaient plein de sang, il se vidait malgré l’intervention du chirurgien. Les balles lui avaient perforé les poumons, et maintenant il transpirait, il devenait gris dans cette pénombre qui régnait sous la tente. Il a fini par bouger ses lèvres afin de pour prononcer quelques paroles. Mais ils ne comprenaient pas. Alors Ciafarani a baissé la tête : « Qu’y-a-t-il ? Tu veux me dire quelque chose ? »
 Les yeux de Paganelli se sont ouverts d’un seul coup, il faisait un dernier effort pour relever la tête, tout son corps tremblait. « Doucement, Dominique, Doucement…Doucement mon ami…. » Alors il est sorti un bruit de cette bouche agonisante, un bruit étouffé, et ces yeux perdus qui ne semblaient plus voir ce lieu, la tente, les blessés, les docteurs affairés, ces deux compagnons fous de douleur a ses cotes, mais que voyaient ils ces yeux avec leur dernière lueur de vie, vers quoi se dirigeait la pensée de Paganelli, à ce moment précis où il allait rendre son dernier soupir ? « Je te reconnais… » avait-il dit, incohérent, et il n’avait plus rein dit d’autre ».

Les évocations de la grande guerre ponctuent le livre comme une sorte de leit motiv, comme pour bien rappeler qu’il y eut un « avant » et un « après » dans cette société traditionnelle saignée à blanc par la tuerie. Par ses descriptions sans concession de l’univers des combats, Biancarelli est dans la lignée d’Alice Ferney et de son ouvrage sur cette même tragédie (Dans la guerre) ou encore de Patrick Rambaud lorsqu’il nous dévoile dans La Bataille  qu’il n’a jamais existé de guerres en dentelles et que les dommages collatéraux furent, de tous temps, les plus méconnus et les plus insupportables.

La tendresse est aussi présente  lorsque Mansuettu est assassiné par deux vauriens…Un peu comme si la période contemporaine avait évacué la guerre traditionnelle au profit d’une lutte larvée et impitoyable où tous les coups sont permis.

« Hè tandu chè Traianu hà lintatu u so brionu, ‘ssu brionu di distrezza infini scioltu, è chì ci stantaraia, no ch’ùn l’aviamu mai vistu pienghja, no ch’ùn imaginaiamu mancu ch’iddu avissi pussutu muscià cussì a so suffrenza. Traianu, cussì duru, ‘ssu pilastru frà mezu à no dipoi sempri, ‘ssu cantonu chì nienti avaria pusutu sfraià, chì mancu a fùlmina l’avaria fattu trimulà. Traianu cussì débbuli oramai, Traianu duvintatu una piaca viva, è chì briunaia u so dulori impinsèvuli. È cù u so brionu, circaia di strappà u celi, è di circà à Mansuetu ind’era ch’iddu si truvaia, è l’aria si rinfriscaia par fassi verga trà iddi dui, è l’aienti, è no, duvintaiamu com’è un mari assicatu, è ancu i muntagni, mi parsi ch’iddi si cutrestini di colpu, intrunati da l’addisperu, da u dulori, da u furrori chì ghjà nascìa. (chap 18, p 200)


« C’est alors que Trainu à faire entendre son cri, un cri de détresse enfin lâché, qui nous pétrifiait, nous qui ne l’avions jamais vu pleurer, nous qui n’imaginions même pas qu’il aurait pu ainsi montrer sa douleur. Traianu, si dur, ce pilier, parmi nous depuis toujours, ce roc que rien n’aurait pu détruire, que la foudre elle même n’aurait pas fait trembler. Traianu si faible désormais, Traianu devenu une plaie ouverte et qui criait sa douleur indicible. Tentant avec ce cri de pourfendre les cieux, cherchant Mansuettu là où il se trouvait, l’air maintenant virait au froid  tentant une sorte de passerelle entre eux deux, les gens et nous, nous étions  devenus comme une mer asséchée, même les montagnes me semblaient être glacées, ébranlées par le désespoir, la douleur, la fureur qui prenait naissance ici. »


Dans ce monde décrit comme un cloaque, des scènes touchantes peuvent exister entre les êtres humains. Ces scènes sont générées par l’amitié plus que par l’amour un peu comme si l’amitié était somme toute une valeur sûre, la seule valeur susceptible de rappeler à l’homme qu’il fait encore partie de la tribu des hommes.

Et pour finir…


Au final que semble vouloir nous dire l’ouvrage (l’auteur) ? Que le monde dans le lequel nous vivons a perdu son humaine caractéristique, tout entier soumis qu’il est à la tragédie des guerres meurtrières (les chapitres concernant la guerre sont au nombre de 4 et sont certainement parmi les mieux écrits du livre) ?
Que la résistance au rouleau compresseur de la modernité est un effort qui n’aboutira pas puisque le narrateur finit par s’exiler à Barcelone après avoir vendu ou loué son patrimoine ?
Que tout est noir ?

Probablement un peu tout cela….il ne m’échappe pas, en tout cas, que cette noirceur et cette désillusion, cette perception du « sfraiu » que le narrateur a si bien su exposer en fin d’ouvrage (chap 20, p 221) est aussi celle de l’auteur lui-même  et de nombreux auteurs contemporains originaires de cette île. Comme il le dit lui-même dans un de ses récents articles, la thématique du « sfraiu » semble être un axe structurant de ce nouvel âge du « riacquistu ».
C’est le grand talent de Marc Biancarelli que d’avoir fait en sorte que le monde soit décrit comme un immense tas de fumier sur lequel peuvent naître les plus belles des fleurs.

Il faut m’imaginer heureux d’avoir pu lire un tel ouvrage et perplexe sur ma capacité à en rendre compte.

2010-06-11

TERRITOIRE de LIBERTE

Entretien avec Ida Ceccaldi

Professeure de Lettres

Lycée professionnel Ampère (Marseille)

ida ceccaldi Ida Ceccaldi a conduit avec ses élèves (Terminales Pro, Systèmes d’Etudes Numériques) un projet d’initiation à la poésie contemporaine. La figure de René Char, auteur réputé difficile, s’est imposée d’elle-même comme elle l’explique dans l’entretien qui suit. Au-delà de la passionnante expérience qu’elle a menée et dont les résultats sont visibles sur le lien ci-dessous, c’est le rôle et la fonction de la poésie que nous avons tenu à aborder avec elle.

Un peu à la manière de Char, ses propos sont décapants et vont droit au but…Un grand merci pour sa disponibilité en cette période de l’année où les agendas sont saturés et toutes nos félicitations aux élèves qui se sont investis dans cette entreprise désintéressée. Le résultat en valait la peine !

http://v.calameo.com/2.0/cviewer.swf?bkcode=0000188138980be52ca3d&langid=fr&authid=36B7rh5gVE1U

Pouvez- vous me dire comment vous est venue cette idée de faire travailler vos élèves sur un projet ayant pour thème : la poésie ?


J’ai, en fait, plusieurs réponses….D’abord parce que la poésie : c’est la vie ! Tout simplement ! Mais aussi parce qu’il faut vaincre ce préjugé, que beaucoup de personnes et d’élèves ont, et qui consiste à croire que le poète est un « gnan », un romantique à deux sous style « Petite Marie, je t’attends transi….. ».
Enfin, parce que la poésie est un espace de liberté «  non cadastrable  » dans le lequel on peut, tout à la fois, suivre le programme officiel qui doit préparer à l’examen et laisser s’exprimer les adolescents….
Je vois aussi une autre raison : le choix, celui de René Char dans mon cas , n’est pas innocent.  En effet,  il s’agit d’un homme enraciné dans un lieu lumineux et mystérieux, furieusement engagé dans son époque,  ayant un physique de rugbyman, une voix du terroir et énormément d’humanité…. Ce fut d’ailleurs le « choc », la découverte de l’année pour les élèves : « Madam’, René Char, il aimait trop les Hommes en fait ! » Réponse : « Oui ! Tu as tout compris ! C’était un poète engagé dans la vie ! LA VIE ! »


Beaucoup de ces élèves ne liront peut-être plus jamais de leur vie de poésie…Votre but était-il de leur offrir cette possibilité d’une découverte afin que certains en usent et en abusent ?


C’est évident ! Et il s’agissait surtout de rendre cette découverte « accessible », concrète, ancré dans un espace matériel, réel, géographique. C’est la raison pour laquelle, je les ai d’abord emmenés sur le terrain, à la Source (mystérieuse de la Sorgue et  poétique de Char) : à Fontaine de Vaucluse. Leur premier contact a été physique. Là, ils ont entendu le chant de la rivière et celui des Premiers instants. L’intellectualisation du travail ne s’est effectué qu’ensuite à savoir le travail sur les mots, leurs musique, leurs couleurs, leurs sens bien sûr….Beaucoup ont alors saisi l’essence même de cette poésie hermétique à priori, même si leur démarche n’est pas allée jusqu’à lire toutes les œuvres du poète ! Elle est restée d’ailleurs davantage au niveau du « coup de cœur » pour un aphorisme, une prose, un poème. Mais à ce niveau-là,  je peux considérer que c’est déjà « gagné » et qu’il en restera des « traces » indélébiles. Le temps et les rencontres feront le reste…


Est-ce à dire que vous considérez que, d’une manière générale, l’enseignement de la poésie est trop intellectualisé en France, qu’il ne fait pas assez la part belle à ce côté tactile, primitif que vous évoquez ?


Difficile cette question !...  D’une manière générale, peut-être ?  En théorie, on ne peut qu’intellectualiser mais ensuite tout dépend des individus qui l’enseignent bien sûr. Et se poser la question aussi : pourquoi enseigner la poésie ? Quel est notre objectif en tant qu’enseignant ? N’est-ce qu’un objet d’étude ou un « objet d’Humanité » ?
 De plus, les personnes qui n’y sont pas sensibles ne pourront guère la faire aimer évidemment ! Il faut aussi tenir compte des référentiels, des programmes imposés ou pas. En lycée professionnel, jusqu’à présent, nous n’avons pas de listes à présenter au Bac, d’auteurs imposés. Juste des périodes. Nous sommes plus libres dans nos choix. Enfin, la poésie n’est pas  aussi  éloignée d’eux qu’on pourrait le penser car les jeunes vivent 24 heures sur 24 avec les oreillettes de leur MP3.Ils sont très sensibles   aux sonorités musicales. Grâce au rap et au slam surtout, ils sont désormais plus réceptifs à ce genre littéraire je crois. Par la musique et celle des mots, on arrive facilement à les accrocher. Et si, en plus, on peut les emmener sur le terrain  géographique du poète ou faire intervenir un poète dans la classe, ils seront attentifs voire intéressés, cela est certain ! Il faut avant tout leur montrer que la poésie n’est pas si étrangère que ça à leur quotidien.

Mais est-ce que la poésie n’est pas comparable à un tableau non figuratif (qu’on appelle abusivement abstrait) qui vaut beaucoup plus par ses qualités intrinsèques que par son rapport au réel ? Ce n’est pas ce qu’elle énonce qui est fondamental mais la manière dont elle énonce….
 
La forme ne peut-être qu’au service du fond, non ? En ce qui concerne la poésie, bien entendu  la manière fait toute la différence mais ne s’arrêter qu’à cet aspect, à ces/ses « outils » d’écriture n’est absolument pas la priorité en cours. Seul le sens prime, les exercices de style  sont d’un autre niveau
qui n’est pas du tout le nôtre avec ces élèves. Mais ils sont tout à fait capables de voir comment cela est énoncé, avec aide  bien sûr. Ce qui leur permet de différencier clairement le genre.
 


Vous avez fait découvrir un poète monumental à des jeunes dont la culture est très « technique »…D’après vous, les jeunes gens diplômés qui sortent des très grandes écoles auraient ils également besoin de découvrir la poésie contemporaine ?

Certainement s’ils ne l’ont pas déjà  fait dans leur cursus antérieur, c'est-à-dire au lycée. De cloisonner les domaines, les matières, de continuer à chercher l’ « utile », le « rentable »,  économiquement parlant, a conduit et continue à conduire à des générations de jeunes érudits scientifiques  accumulant d’énormes lacunes littéraires. Celles-ci s’aggravent lorsque l’on aborde tout ce qui est contemporain. Aussi, les célébrations officielles de certains grands noms du 20° siècle, par le biais de la médiatisation (pour une fois positive !) permettent souvent de « décloisonner » les domaines, à priori, antonymiques. Et la création de sites grand public et scolaires permet  pour une fois dans ces cas-là, de rendre facilement accessible l’accès à une culture injustement occultée. Tel fut le cas pour le centenaire de la naissance de René Char…

Enfin, je voudrais terminer par une note optimiste : la découverte de la poésie des XX° et XXI° siècles peut  se produire extra-muros  aussi !  L’Ecole de la vie peut réserver de belles rencontres  intellectuelles  et l’outil informatique, lui-même, permet désormais de voyager dans tous les domaines y compris dans celui de la poésie. Juste un désir de clic…



2010-06-04

 

ESCLAPONS

Copeaux

Poèmes occitans d’Yves Lavalade

Editons de la Veytizou, 118 p,  2002

Yves Lavalade Le salon du livre et de la micro édition qui s’est déroulé à Châteauroux, en avril dernier, m’a fait rencontrer Yves Lavalade. Né en 1939, parlant couramment l’occitan, sa langue maternelle, Yves a été professeur de langue au lycée Gay – Lussac jusqu’en 1999. Il n’a pas attendu l’âge de la retraite pour publier un nombre considérable de travaux sur la langue occitane dont : Périgord nord-est  -L’origine des noms de lieux (Editions Les Fruits du terroir, 2009)- , un dictionnaire des noms de personnes (Editions Lucien Souny, 2004),  La Langue maltaise et la romanité (IEO, 2001), un dictionnaire occitan –français (Editions L. Souny, 1999), un dictionnaire français –occitan (PULIM 1997)…


Une pleine page serait nécessaire pour lister tous ses travaux de linguiste.
Cet amour pour sa langue l’a tout naturellement conduit à chercher à l’illustrer par des créations poétiques qu’il présente dans ce recueil bilingue. Plusieurs textes ont retenu notre attention mais,  pour respecter les contraintes imposées par l’espace virtuel, nous avons choisi de vous présenter un seul texte en trois versions. : français, occitan et corse.

Yves a bien entendu été très heureux de l’adaptation que nous avons faite de son poèmes dans une langue cousine.


Lisez !   Vous verrez combien les ressemblances sont frappantes


Un


Un est le rêve ;
un est le temps ;
un le galop enfiévré des chevaux ;
un le mugissement de la bête sauvage ;
un l’épanouissement des fleurs à la rosée
et multiple leur réclusion en orée de saison.

Un est le cri d’oiseau,
né de générations chantantes ;
uns sont la feuille et le bourgeon ;
mille éclats de fanure.

Un est mon temps ;
une ma vie,
et des milliers mes souvenirs.

Un est le flot limpide ou trouble,
milliers les chatoiements du fond ;
myriade la vapeur enivrante qui monte
dans la merveille moléculaire
d’un avenir de cœur battant.

Un est le jour
un est le temps ;
multiple la nuit drapante
de nos temps révolus ;
originelle source de néant
du jour-un qui s’entrouvre.

Une la jointée des dix doigts
qui veut retenir temps espace
et le nommer LA VIE ;
dans une infinité d’instants.


Un


Un es lo raibe,
un es lo temps,
un lo galaup enfeurat daus chavaus,
un lo bramar de béstia fera,
una l’espelida de la flor a l’aiganha
e mila son plejar en ὸrlutz de sason.

Un es lo crit d’auseu,
de generada chantarela ;
uns son la fueha e lo boton ;
miliassa lur esfolhadis.

un es mon temps,
una es ma vita
e milita mos suvenirs.

Una es l’aiga linda ὸ treblada,
milita los mirgalhadis de son fons ;
milita sa vapor eniurada
dins la nucleara mervelha
d’un devenir d’enança-cuer.

Un es lo jorn,
un es lo temps,
e mila la nuech prunda
daus atges qu’an corgut ;
non-èsser primordial
dau jorn-un que s’eissebra

Una la jaufada-dietz dets
que vὸu barrar lo temps-espaci
e lo ‘ pelar VITA
emb ‘na miliassa de moments.



Unu


Unu hè lu sonniu,
unu hè lu tempu,
unu lu galopu infribbatu di i cavadda,
unu lu mughjamentu di la bestia salvatica,
unu la spannata di li fiora à la guazza,
è milli sὸ prighjὸ in orlu di staghjὸ.

Unu hè lu brionu d’aceddu,
natu di li sterpi cantarini ;
uni sὸ la cascia è l’ochju ;
milli li so raghja sfiuriti.

Unu hè tempu mèiu,
una vita mèia
è milli è milli  li me ricorda.

Unu hè l’acqua linda o tùrbida,
milli li spampidduluma di lu fondu;
milli la vapori esaltenti chì codda
in u nucleu maravigliosu
d’un avveni di cori battendu.

Unu hè lu ghjornu,
unu hè lu tempu,
è multiplicheghja u linzolu di la notti
di li nosci tempi andati ;
prima surghjenti di u nienti
di lu ghjornu-unu chì sbuccia.

Unu hè l’appicciu di li deci dita
chì voli ritena lu spaziu-tempu
è chjamallu VITA,
in milli è milli mumenta.


2010-05-28

Jean Jacques Colonna d’Istria

Entretien avec le Directeur des éditions Colonna


Colonna d'Istria L’homme est connu de tous ceux qui s’intéressent à la culture insulaire puisqu’il fut à l’origine de la première librairie engagée dans le combat pour la langue : La Marge. Elle était devenue le refuge, la vitrine, le lieu de rencontre de tous les passionnés de littérature que comptait l’île. Le lieu, qui porte toujours le même nom, n’a plus grand-chose à voir avec le sympathique désordre institutionnalisé qui faisait la spécificité d’un antre au look quelque peu soixante huitard.

Après quelques échecs, notre homme est reparti au combat. Sa silhouette imposante hante désormais les locaux du Lazaret Ollandini dont il est le chef d'orchestre et, bien entendu, des éditions Colonna présentes chez bien des libraires.
Conformément au personnage qu’il s’est forgé, un peu à son insu, Jean Jacques Colonna d’Istra nous livre ses impressions, avec franchise, nuance et gentillesse. il y a chez cet homme là bien plus que la noblesse d'un nom, celle du cœur et de l’esprit !


 Pourquoi avoir créé les éditions Colonna ? On prétend qu’il y trop d’éditeurs sur l’île…


Si j’ai une passion, c’est bien celle de l’édition. Après la déroute de la librairie « la marge », et dans la foulée celle de « la marge édition » il y a dix ans maintenant, j’ai cru pouvoir me consacrer à d’autres activités culturelles, mais en 2005 le virus est revenu ! Certes, les temps ont changé… premier et seul éditeur «  local » dans les années 80, « la marge édition» a vu naître nombres de petits frères et sœurs durant ces trente années. Certains ont disparu,  d’autres au contraire ont bien vite grandi, d’autres encore sommeillent par intermittence, mais chaque année voit son lot de naissances… et de disparitions. Cette vitalité de l’édition - disons de livres édités concernant la Corse sous tous ses aspects - est positive et participe ainsi à une meilleure connaissance de notre île, vue sous tous ses angles, s’il on peut dire,  comme elle favorise une meilleure compréhension des structures mentales qui régissent les relations entre les hommes, entre ceux qui habitent l’île, d’abord, mais aussi entre eux et les autres. Ainsi, et je renverse l’ordre de vos questions, répondant à la seconde en premier lieu : il n’y aura jamais trop d’éditeurs en Corse, chaque livre édité étant une pierre qui conforte l’édifice et participe à sa construction toujours et à jamais inachevée. La réponse à votre première question en devient le corolaire… j’ai encore et toujours envie d’ajouter une pierre à cet édifice…

 
Quel bilan tires-tu de ton activité après cinq années d’existence ?

 
Le  bilan est satisfaisant dans la mesure où je n’ai pas d’objectif de développement à tout prix. Le seul objectif que je m’accorde est de faire plaisir à des auteurs avec lesquels j’entretiens des liens d’amitié, à leurs lecteurs, et à moi-même, sans mettre en péril la SARL qui en est la structure commerciale. De vrais éditeurs ont en charge aujourd’hui de combler les manques, de prendre les risques que j’ai pris dans une autre vie - et qui m’ont été fatals -  d’innover, de « faire des coups », …moi, je suis un artisan qui ne souhaite pas grandir ; je travaille à mon rythme et à mon train, non pas de sénateur mais de retraité que je suis. Quand il y a des sous sur le compte, on fait imprimer un nouveau titre et ainsi de suite. Si j’avais eu une autre ambition, le bilan aurait pu être considéré comme négatif puisqu’il n’y a pas d’autre bénéfice que le réinvestissement… aussitôt absorbé par une nouvelle édition… les associés auraient pu le prendre comme un échec. Je ne fonctionne pas sur le modèle capitaliste.


J’ai le sentiment qu’il existe en Corse comme ailleurs un double circuit de l’édition, celui qui est intégré dans le monde marchand et obéit donc à une logique de rentabilité et un secteur alternatif dont le seul objectif est de dégager un excédent permettant la poursuite de l’activité. Tu es sensiblement dans le même cas de figure que Jean Pierre Santini avec ses éditions A Fior di Carta et de bien d’autres que je connais moins. Pourquoi ne tentez –vous pas de constituer une sorte de fédération afin de mutualiser certains services et de vous alléger certaines tâches ? Seriez-vous viscéralement hostiles à toute forme d’organisation ?


C’est exact. Il y a ceux qui nagent dans un bassin fermé de 25 mètres, et d’autres qui préfèrent  les rivières de montagne. Ce n’est pas une question de taille et les uns ou les autres peuvent nager en eau trouble comme dans les pures cascades. Question de mentalité. En fait, j’ai adhéré à des structures dans ce domaine comme dans d’autres, mais les hommes étant ce qu’ils sont. On fait avec ou l’on s’en va. Je suis toujours parti. Assez rapidement. Je reconnais l’utilité d’une structure comme l’association des éditeurs de Corse (dont je suis membre fondateur, certains l’oublient volontiers) qui permet aux petits comme aux gros poissons d’être aidés financièrement par exemple, pour se déplacer au Salon du Livre à Paris. Entre parenthèse ceux qui ne font pas partie de la dite association ne sont pas aidés par la C.T.C. ce qui frôle la discrimination. J’ai en vain dénoncé ce fait, mais les choses étant ce qu’elles sont…je ne participe plus à cette kermesse, les frais d’approche étant bien trop élevés pour un petit éditeur indépendant. Constituer une sorte de fédération serait retomber dans le piège que je dénonce. J’aime me retrouver avec d’autres éditeurs à l’occasion d’une journée ou d’une manifestation ; je suis friand de consulter leur production, heureux de discuter avec l’éditeur, fier de partager nos expériences, mais aller plus loin n’est pas mon lot car recommenceront la manifestation des ego, la surenchère, voire la jalousie et ce n’est plus de mon âge ! J’ai souvent vendu mon âme, mais Faust a enfin compris. Et puis, on est ( ou l’on nait) anarchiste ou on ne l’est pas !

Lorsqu’on fréquente les librairies de l’île (particulièrement le sud de l’île) ont est frappé de constater que tes ouvrages sont très présents sur les étals…L’anarchiste aurait-il une politique de commercialisation particulièrement dynamique ou serait-ce le simple résultat de ta notoriété ?


Ni l’un, ni l’autre, mon cher Watson. Si l’on peut trouver les livres édités par «  Colonna édition », dans nombre de villages et villes de l’intérieur et de la plaine - a piaghja -  c’est parce que j’ai choisi une formule, qui, si elle n’est pas très rentable (1) me donne satisfaction intellectuellement : mon objectif idéal ( je n’en suis actuellement qu’à l’alpha… quant-à l’oméga, comme chacun le sait, il est inaccessible ) est de créer un point de vente dans tous les villages de Corse : ici, c’est une station service (Tiuccia) ; là, une épicerie ( Morsiglia) ou un marchand de journaux ( le plus souvent), ou encore un village de vacances ( U livanti à Campomoro/Portigliolo … A ce jour, je n’ai que 60 ou 80 points de vente, mais nous en créons presque un par semaine, régulièrement. L’accueil est sympathique partout et le refus de prendre quelques livres en dépôt très rare. Voila la recette. C’est un peu, l’esprit des « tragulini » d’autrefois !  Quand je ne le fais pas moi-même, j’ai un représentant qui tourne en permanence…


(1)    car il faut souvent passer et repasser visiter le point de vente ; faire le tour de l’île régulièrement ; les livres sont souvent abîmés parce que feuilletés ; les ventes sont faibles et il faut facturer souvent, parfois un seul livre - soit 5 ou 6 € de recette, remise faite au point de vente – A chaque passage, on fait un point ! A chaque nouveauté, une nouvelle tournée…


Il y a là quelque chose qui m’interpelle…Si les stations service vendent des livres, les librairies, elles, ne pourront jamais vendre du carburant… A rechercher et à trouver de nouveaux canaux de distribution ne contribues-tu pas à sonner  le glas de la profession de libraire déjà fort mal en point ?

    Ce n’est évidemment pas mon but, ni mon intention tu t’en doutes. Je suis un farouche défenseur des librairies traditionnelles, et je ne crois pas leur faire du tord en agissant ainsi. Si l’on me prouvait le contraire, je changerais ma politique commerciale. Je ne pense pas leur faire concurrence et cela pour plusieurs raisons :
-    le villageois de Sari d’Orcino ne fait pas ses courses à Ajaccio…peut-être ira-t-il jusqu’au Géant Casino de Mezzavia à l’entrée de la ville… il n’y trouvera pas mes livres. Il ne rentrera pas non plus en ville, encombrée qu’elle est et dans laquelle il ne trouvera pas à se garer…
-    En remplissant le réservoir de sa voiture à Tiuccia ( car il n’y a pas de pompe à Sari d’Orcino)… il sera surpris de trouver quelques livres…en réglant sa note d’essence, et en achètera peut-être un - ou plusieurs -  parce qu’il est là… !

Ma priorité reste bien les librairies traditionnelles qui font l’objet de tous mes soins et qui mettent en valeur mes livres : priorité de livraison ; service de presse pour certaines qui mettent mes livres en vitrine ; franco de port pour les livraisons par poste, train ou car ; passages réguliers du représentant ; rapidité de livraison des réassorts etc.
Il faut dire aussi, et ce n’est pas un secret, que les librairies, en Corse, se comptent sur les doigts des pieds et des mains…. Quatre à Bastia, autant à Ajaccio, deux à Corte, à Ile-Rousse, à Calvi, à Sartène, à Propriano et encore deux à Porto-Vecchio…. Ça fait bien 20 si j’ai bien compté. Mais, encore une fois, si l’habitant de Morsiglia trouve un livre dans sa station-service, au village, il l’achètera peut-être, mais il ne fera sans doute pas la démarche d’aller l’acheter à Bastia… les distances sont longues à parcourir !


Que vivent toutes les librairies !

2010-05-21

PÉPÉ L’ANGUILLE
Sebastianu Dalzeto
préface de Marie-jean Vinciguerra
traduit du corse par F.M. Durazzo
Editions Fédérop, 180 p, 2010



Pépé l Publié en 1930 sous le titre Pesciu anguilla, cet ouvrage écrit en langue corse fut logtemps introuvable. Les éditions La Marge en avaientt assuré une réédition en 1980, restait à le rendre accessible au plus grand nombre en s’attelant à une traduction qui rende compte de l’écriture magique de l’auteur.

Ce travail c’est François-Michel Durazzo qui l’a conduit, non sans avoir hésité sur quelques points, nous pensons tout particulièrement à la traduction du titre qu’il a rendu par Pépé l’anguille tant la traduction littérale de Poisson anguille a quelque chose d’improbable.


Nous avons bien vu qu’il y avait de la magie dans cette écriture car celle-ci séduit d’emblée par sa touchante naïveté, sa saveur toute particulière et sa polyphonie. L’ italien, le français, le corse, le provencal vivent ici en bonne harmonie dans un désordre ludique dont l’encombrement des vieilles rues de la cité bastiaise semble être la cause ou le reflet.


"- Pépé !... Pépé !...
En vain la femme ségosilla. A bout de nerfs, elle finit par refermer la fenêtre, rendant la rue à sa tranquillité.
Cela ne dura pas, à peine cinq minutes. La fenêtre se rouvrit.

La femme, cette fois d’une voix pleine de colère, hurla :
-    Pépé !...Pépé !....Mais où t’es-tu fourré, ce matin ?...Oh, va au diable !
Du côté de la rue du Col, une autre voix déchira le silence.

-    N’entends tu pas ta mère qui t’appelle, espèce d’empoté ! "

L’auteur nous peint une citée bigarée, éclatée et grimaçante car la joie de vivre de quelques uns a pour pendant la pauvreté, voire la déchéance des autres. Ce monde là nous ne l’avons pas connu et nous avons quelques difficultés à nous imaginer que la Corse possède (ou posséda) aussi cette dimension : quelque chose du monde de Pagnol mais en plus tragique.
L’auteur fait savamment alterner les descriptions, les dialogues, les couplets afin de faire rendre au texte  tout ce qu’il peut dans le registre de la vivacité et de l'énergie juvénile. Il y réussit admirablement. C’est dans ce décor dont quelques traces matérielles subsistent encore que s’écoule l’existence de Pépé. Gavroche insulaire, il ne craint personne sauf Furtunatu, son père, alcoolique et violent qui ne trouvera que par intermittence un employeur.


«  - Je la préfère au maïs, dit un Italien.
-    Moi à la châtaigne, répondit son compatriote.
-    Celle à la châtaigne est trop sucrée.
-    Le maïs n’a pas de goût.
-    Tu n’y comprends rien !
Furtunatu voulut donner lui aussi son opinion. Il déclara :
-    pour faire un bon repas, rien de tel qu’un bon plat de tripettes.
-    On parle de polenta et pas de tripettes. Si nous allons chercher, je dis que les pâtes sèches valent toutes les tripettes du bon Dieu !
(….). Un coup de poing lâché enflamma la dispute. Ils se battirent à coups de bouteilles et de chaises. Les Corses présents prirent fait et cause pour les Corses, les Italiens pour leurs compatriotes. La mère Minighella s’était réfugiée dehors, effrayée. »


Dans ce monde de misère noire, Pépé se débrouille comme il peut, tentant chaque jour de rapporter quelques sous en cirant les pieds chaussées des fumeurs de cigares. Mais, au fond, lui non plus n’est pas trop porté vers le travail.
Il aime par-dessus tout vagabonder dans les quartiers qu’il affectionne ou traîner non loin de la mer.                       

Pas de chance ce Pépé ?

Pas si sûr. Un  jour qu’il s’était engagé en tant que mousse, sur un navire de fortune, celui-ci sombra non loin du port. Il fut le seul survivant. Dès lors l’enfant des rues devient, peu à peu, la mascotte de la ville, on dit de lui qu’il est béni des dieux et lui-même se met en tête de devenir curé.

Non,  ce n’est pas véritablement véritablement la foi qui va pousser Pépé vers le sacerdoce, disons plutôt les circonstances, la croyance de son entourage mais aussi un froid calcul : être curé c’est détenir une place honorable dans la société de l’époque et, puisque les circonstances s’y prêtent…Pourquoi pas ?

Alors comment définir ce parcours atypique ? Roman d’une ascension sociale fulgurante ? On le peut puisqu'on sait que l’auteur, homme de gauche, n’était pas insensible à ce type de problématique.

Peinture d’un port de méditerranée avec sa truculence et son parfum d’épices ? Possible puisque le verbe du romancier est aussi celui d’un impressionniste, posant ça et là les pigments afin de faire vibrer le tout.

Témoignage nostalgique d’une époque qui, au moment où le livre était écrit, n’existait déjà plus ? Envisageable puisque quelque part Dalzeto l’avoue.

C’est tout cela Pépé l’Anguille, tout cela et surtout bien d’avantage encore…Avouons le sans détour, il est l’un de ces livres rares qu’on a plaisir à découvrir et peine à refermer. Un livre qu’on a dévoré et dont on sait qu’il a laissé une trace profonde en nous parce qu’il nous a simplement touché par sa saveur toute personnelle et le sourire mélancolique qui s’attache à son souvenir.

Un véritable livre en quelque sorte. Un ami de plus.

2010-05-14

Dans la beauté je marcherai…

Anthologie des paroles de sagesse et de paix des peuples indiens

Editions Exley.SA.Paris-Londres ,1996, non paginé.


paroles d'indiens Le petit ouvrage d’Helen Uxley rassemble des paroles et des dictons des différents peuples indiens des Amériques. Soigneusement mis en page et doté d’une belle iconographie qui accompagne judicieusement les textes, il nous révèle un monde en contact avec les éléments fondamentauxde l’univers.

Assez curieusement, et malgré la distance entre nos deux langues, le rendu dans la langue insulaire semble assez séduisant. Les sociétés traditionnelles semblent avoir en commun ce goût pour les choses simples…un manière de parler vrai dans le tumulte du quotidien et sa horde de faux sembalants.



 Entends ma voix, quatre coins du monde, je suis de ta famille ! Donne moi la force d’avancer sur cette terre légère, elle appartient à tous ceux de la famille !
   

Ascolta ghjà la me boci, quatru orizonti di u mondu, socu di a famidda ! Dammi puri a forza     par andà nantu à sta tarra lighgjeri, hè roba di tutti quiddi di a to famidda !
       

               Wapiti noir (1863-1950) Sioux Uglala


 La terre et moi , nous venons d’unmême esprit. La mesure de la terre et la mesure de nos corps sont pareilles.

A tarra ed eiu, vinimu d’un stessu spiritu. A misura di a tarra è a misura di no stessi sὸ listessi.

                Nez percé (1830-1904)

Ecoute ! Sinon ta langue te rendra sourd !

Ascolta ghjà ! Osinὸ a to lingua t’accioncarà !

                 Proverbe Cherokee


Nous sommes tous des fleurs dans le jardin du Grand Esprit. Nous partageons les mêmes racines, nos racines nous ramènent à la Terre Mère. Son jardin est beau car les couleurs des fleurs sont différentes.
   

Semu tutti fiori in u giardinu di quiddu culà. Ci sparghjemi i stesi radichi è i nosci radichi  ricoddani sinu à a Tarra chi ci allatta. beddu hè u so giardinu chè i culori di i fiori sὸ tutti  diffarenti.

                   David Monongye.
Hopi

Je suis né dans la prairie, là où le vent soufflait, libre, là où rien ne faisait obstacle à la lumière du soleil. Je suis né sur une terre sans clôtures où chacun respirait librement….

   
Socu natu in u pratu, induva u ventu suffiaia, libaru, in stu cantu induva nudda ùn     impèdicaiàa i raghja di soli. Socu natu nantu a una tarra senza càtari induva ugnunu campàia  in libartà.

                  Dix ours.
Chef Comanche Yamparethka

Le silence n’existe pas dans vos cités, il n’y a pas de lieu où l’on peut entendre le murmure des feuilles au printemps ou le bruissement des ailes des insectes…
   

U silenziu ùn asisti micca in i vosci città, ùn ci hè loca induva si po senta u burbuddu di i casci     in u veranu o u sfrombu di l’ali di i mignoculi.

                 Chef Seattle.
Suquamish/Duwamish

Je ne suis pas une voix unique mais une voix multiple. Ma voix est toutes les couleur, tous les sons, toutes les peurs, tous les amours.
   

Ùn socu micca una boci ùnica ma milli boci. A me boci t’hà tutti i culori, tutti i sona, tutti i     pauri, tutti l’amori.
   

                 Joy Harjo. Creek.

Rappelle –toi, rappelle-toi que toute chose vivante venant du ruisseau est sacrée : les petits dans leur nid, un foyer pour le feu sacré, la flamme sainte.

Invènitini, invènitini chè tutta sta roba viva chì spunta  di a vadina hè sacra : i piuleddi in u     nidu, a zidda par u feu sacratu, a santa fiara
   

                Chant indien . Omaha



       

2010-05-06

PETRE SENZA NOME
réalisation collective de l’Operata culturale
Editions A Fior di Carta, 64 p, 2010

(L’ouvrage sera en vente dans les principales librairies de Corse, on peut aussi l’acquérir en adressant un chèque de 10 € libellé à l’ordre de l’Operata culturale, aux Ateliers Canioni, 5 Bd H. de Montera 20200 Bastia)

 

 Operata culturale « Ce qui vient au monde pour ne rien troubler ne mérite ni égards , ni patience » proclamait René Char et les membres fondateurs de l’Operata culturale (ex manifeste de Luri) ont bien décidé de décliner l’aphorisme de mille et une manières. Qu’on en juge : 56 auteurs ont participé à un cadavre exquis ayant pour fait générateur quelques lignes écrites en corse et en français sur le thème de ces pierres anonymes qui peuplent nos sentiers. Il en résulte un texte aux césures surréalistes où les deux langues se font des clins d’œil complices pour notre plus grand bonheur.
Au sein d’une production insulaire qui est volontiers « sérieuse » voire « noire » le parti- pris décalé à de quoi surprendre et détonnera très certainement ...

La seconde partie de l’ouvrage est beaucoup plus sage, ce qui ne veut pas dire qu’elle soit moins dérangeante. A partir d’un très beau texte de Tristan Cabral : La Saint Jean (Ouvrez le feu- éditions Plasma) une série de traductions successives du texte source tente d’illustrer les propos de Jacques Fusina ( cf.Baratti, 375 p, Albiana, 2003) suivant lequel toute translation est une recréation (récréation ?). Reconnaît-on au final le poème initial ? Rien n’est moins sûr, tant certains ajouts ou omissions lui ont fait subir une bien étrange mue. De toute manière c’est à l’auteur lui-même de le dire en espérant qu’il ne prenne pas la mouche pour avoir ainsi servi de cobaye !
Quelque chose de gai et de rafraîchissant est né, il va de soi que la démarche ne plaira pas à tous mais ce n’est en aucune manière le but recherché. Sortir des sentiers battus pour affronter la nouveauté au péril de l’incompréhension n’est-elle pas la vocation première de tout esprit créatif ?

Au fond, le manifeste de Luri vient de doter la Corse de son bateau lavoir où les artistes esseulés(qu’ils soient auteurs, graphistes ou musiciens) vont pouvoir trouver un refuge provisoire…Pas si mal pour un début !

Un grand merci à tous les participants et, en tout premier lieu, à trois jeunes femmes qui ont mis leur immense talent (toutes voiles dehors…) au service de cette initiative : Hélène Mamberti, Francesca Weber- Zucconi et l’illustratrice de choc : Céline Lorenzi.
Sans elles, sans leur spontanéité et leur savoir faire, la démarche n’aurait pas eu la même saveur, ni bien entendu, la même ampleur !
 

Chapeau bas Mesdames ! Vous venez de faire naître sans douleur aucune : l’Operata culturale !


Voici quelques lignes de Pierres anonymes/Petre senza nome

 

Pierres aux noms de pierres et pierres anonymes
Vous qui meublez mes sentiers
Et peuplez ces rêves éteints
Me direz-vous jamais ce qui vous étreint et vous fait pâlir
A socu chè vo mi sintinti
A voscia manera di sta zitti hè una prova
Ma dinὸ sta manera chè vo t’aveti di lacavvi piddà
Ùn a mi feti micca vi cunnoscu è a sapeti bè
De vous à moi nul chemin détourné
Pas un faux semblant qui ne soit de la fête
Semu di sta sterpa mal’ accrianzanta
Chì strascina a so pena a boci ammutulita
Petri o petri à mè dittimila puri
Ce n’est pas le vent qui m’indiffère et me fait vous choisir
Le vent à ses raisons ma raison ses tourments
Et c’est elle qui de tout temps
M’a indiqué l’endroit où diriger mes pas
Mes pas aux lourdeurs de pierres alors que les pierres
Ecrasaient mes pas
Iè era cusì è a sapeti bè
Ùn ci sarà mancu un aceddu ch’ùn la sà anch’iddu
Pas même un oiseau pour dire et répéter
Qu’entre caresse et épouvante la nuit s’absente
Par fà piazza à un ghjornu ch’ùn cunnosci lindumani

Parce que le temps passe toujours trop vite,
Du sable seulement par rapport à la pierre
Des heures échappées du rire de nos cœurs
Que l’on veut retenir comme étant les dernières
J’aime tout de la vie la ville et la campagne
Le bruit d’un ruisseau le chant des oiseaux
L’odeur de la forêt déserte
Les herbes du maquis desséchées par le vent
La lumière du jour glissant sur tes paupières
Et cet amour-velours qui pourtant s’en ira
Comme autant de bonheurs fragiles et dérisoires
Petits cailloux dorés semés sur notre terre
Pour nous pauvres humains qui regardons derrière


Ils tracent mieux que nos pas le chemin du retour
Qui ne se perd jamais mais jamais ne se prend

Sans jamais se perdre
sans jamais se prendre
Sans jamais apprendre à se perdre.
La pierre de sang
Abritant le murmure
Lancinant de l'amour
Accueillit en son sein
Le cri du vautour.
Combattante de misère !
Tapie derrière le mur
Elle a épié au détour
Les amours du mystère.
La pierre a senti l'étreinte
Des amants, leur cœurs  battre
Et s'aimer au présent.
Caresses d'herbe folle
S'élevant en dansant,
Le souffle fila l'écho



Voici également le début, le milieu et fin de l’exercice de traductions en chaîne à partir du poème de Tristan Cabral.

début :


La Saint-Jean

Il passe dans la brume un vol de migrateurs
 et comme chaque automne il me reste ces fleurs
 que je cueille pour vous dans les champs de houblon
 mais dites vous reviendrez, j’aime tant vos cheveux blonds
 les filles à marier m’invitent dans les champs
 les jolies fiancées me croisent en se moquant
 mais je vous garde tout mon amour je vous attends
 pour sauter avec vous les feux de la Saint-Jean…

Et nous irons aussi faire la ronde au village
 et nous rirons de tout parmi les foins coupés
 je vous prendrai la main mais je resterai sage
 comme une image, promis, mais dites vous reviendrez ?

Les fleurs sont déjà rouges dans les avoines blondes
 les vieux disent qu’à présent vous êtes femme du monde
peut-être enfant rieuse m’avez-vous oublié
on fête les vendanges dans l’or des peupliers.

Oh ne m’invitez pas j’écraserai vos pieds
 je ne sais plus danser ni valse ni bourrée
 les violoneux m’appellent par-delà les collines
 mais c’est en vain, on dit que j’ai mauvaise mine
 ce n’est pas triste allez, la Saint-Jean reviendra
 vous me trouverez bien quand je vous manquerai
 alors les vents du nord dirigeront vos pas
 vers la place déserte où je vous attendrai….

 

milieu :

A San Ghjuvà


À l’ora indù l’acceddi viàghjani
È Sboccani tafunendu a fumaccia spessa
Par vὸ tengu sempri qualchi fiora accolti in furesta
À l’iniziu di u vaghjimu àmè bramà vi cheri
Quandu pὸ sunnarà l’ora di u vosciu ritornu
Parchì fermu schiavu di i vosci cappeddi innurati

Ridini i ghjuvanetti da marità
Ma i sposi quand’eddi mi crucièghjani
Si ni rìdini piuttostu di mè

Par francà à spiccera i foca di San Ghjuvà  v’appestu
In u me cori appassiunatu hè a fiara d’un amori ardenti

Andemu  com’è profeta in i so paesa
Com’è I biati o com’è ziteddi hè ora
Un nienti ci ghjova da ghjocu
Quand’è piddu a voscia mani Incù tantu dillicatezza
Hè tuttu l’oru di a piana
Indù risplendi u granu biondu è tuttu pichjatu di fiora

I più savii murmùrani
Quantu seti sperta
Ma seti ghjuvantu indumeuli è crudeli
A socu mi sminticareti

Casca l’acqua innurata è dighjà fritulanciu
I vindemii sὸ fatti è a festa hè cuminciata
Ma ùn ci possu pinsà…sta sera
Perdu u filu è perdu a strada
Solu u ribombu di i paisoli luntani
Mi rinvìani u sonu di i musicanti

Ma nὸ ùn voddu micca
In u me sguardu un’immenzza tristeza
Quì maraviglia sarìa pà a festa di San ghjuvà
È importa pocu a maneri pà ghjunghjaci
Di veda à fiancu à mè.

Eppὸ i venta ghjaciati vi purtarani in i diserta di l’inferna
Quivi indù v’aspettu in a me ronda parpituatta

 

fin :

 

La Saint Jean


Voici les oiseaux migrateurs
Venus au travers
Des brumes
J'ai gardé pour vous en cet automne finissant
Deux fleurs
Cueillies dans les fourrés

Cette prière ! Dites-moi : quand reviendrez-vous ?
Je suis prisonnier de l'or de vos cheveux
Les jeunes gens bons à marier
M'appellent à travers champs
Riant
Quand les femmes mariées me taquinent
En passant
Pour sauter par dessus les feux de la Saint Jean
Je vous attends
Je porte en mon cœur enflammé
Les braises d'un ardent amour

Allons-nous en prophètes en nos contrées
Bouche ouverte comme des enfants
Nous nous moquons de tout
Alors je vous prendrai par la main
Tout doucement
Voici le champ d'or
Où luit le blé clair
Parsemé de fleurs

Les gens futés murmurent
Que vous êtes agitée
Tandis que l'enfant rebelle et cruelle vous fera
m'oublier

Fêtées sont les vendanges sous l'or des cascades
Je ne sais plus le pas ni la danse
La voix des villages de là-bas
Me lance un appel musical
Mais je n'en veux pas
Je suis triste et muet
Préférable serait
Pour la Saint Jean
Quelle que soit votre volonté
Que vous m'attendiez
Et puis
Les vents froids
Vous porteront
Aux déserts
Des enfers
Là où je vous attends
Lamentable vagabond.


2010-04-27

Paul Vincensini : le hussard noir de la poésie.

 

Paul Vincensini Si plusieurs établissements scolaires portent son nom ce n’est que justice car, enseignant de profession, Paul Vincensini n’a eu de cesse de porter la parole poétique avec une fougue et un dévouement peu communs.

S’il a consacré une partie de son temps à sa propre création, il fut d’une générosité extrême avec la poésie des autres. « Il sillonnait la France entière avec son immense cartable pour accomplir un véritable sacerdoce : faire connaître la poésie et les poètes. Il courait toujours après le temps car son temps était d’une autre nature que le temps ordinaire : c’était le temps vincensinien en décalage permanent avec toutes les horloges du monde…. » nous confie sa fille Sylvie.

C’est elle qui nous a permis de nous plonger avec délectation dans ses papiers, elle, qui garde de son père un souvenir vivant et ému… Nous avons tenu à saluer un poète qui fréquenta les plus grands noms en laissant une œuvre qui ne saurait nous laisser indifférent par sa créativité et son extrème générosité.

Pour toi Paul ce modeste clin d’œil car tu n’aurais pas aimé qu’on parle d’hommage

I . Itinéraire

-    1930 : naissance à Bessans (Savoie) d’un père douanier et d’une mère institutrice.
-    1949 : Maître d’internat à Thonon les Bains
-    1950 : Etudiant en lettres à Grenoble, Maître d'Internat à Montélimar, il rencontre le poète Alain
Borne.
-    1953 : Edition de sa première plaquette chez SEGHERS : Des paniers pour les sourds
-    1953/1955: Maître d'Internat et MA au lycée de Bastia
-    1955 : Lecteur à l’Institut oriental de Naples. Il organise une tournée de conférences avec Alain Borne
-    1959 : Création du concept de « Poèmes missives »
-   1959/1969: Enseigne à La Roche-sur-Foron puis à l'Ecole Nle d'Instituteurs de Bonneville (Haute-Savoie)


-   1960: Les Poèmes Missives deviennent, grâce au soutien de Lucienne Couvreux-Rouché et au concours de plusieurs auteurs (Jean Cocteau, Alain Borne, Pierre Albert-Birot, Jean Follain..) : les Editions du "Club Du Poèmes" qui ont publié jusqu'en 1973 plus de 40 titres.


-    1965 : Publication de  La Jambe qui chante  (Ed Temps mêlés  et D'herbe noire (Ed Guy Chambelland)


-    1969 : Enseigne à l’Ecole normale de Privat et publie Le point mort (Ed Guy Chambelland)


-    1971:  Organise une semaine "Poésie-Ecole » en Ardèche


-    1972 : Création avec M. Maréchal du « Festival Poésie-Théâtre » de Rochessauve.


-    1974 : Organise et anime à la demande de Marcel Maréchal les  premières  rencontres poétiques du festival d’Avignon et publie chez Seghers un ouvrage consacré à Alain Borne dans la collection Poètes d'aujourd'hui


-   1975: publication de Qu'est ce qu'il n'y a ? (Ed. Saint-Germain des Prés)


-   1976: Publie Quand même (Ed. Saint-Germain des Près), Jean Breton, dans son introduction, présente ainsi Paul Vincensini: "Avec son moi fureteur et sa malice corse, avec le chemin, l'arbre et le ruisseau de son Ardèche, avec les restes d'une grande machine rêvée et que l'usure de la vie a rongée chaque jour davantage, Paul Vincensini nous tend ses mots d'abandon, de pauvreté et d'angoisse en sourdine. Voici le désert de Paul Vincensini. Traversez-le, c'est une des grandes aventure de la poésie contemporaine."
       Il fonde, la même année, l'association "Poésie-Spectacle" avec J.P.Chabanne


-    1978 : Il est mis à disposition de "Poésie-Spectacle" par la mission Culturelle du Ministère de l'Education et devient co-fondateur avec Michel Rouquette du "Centre Alain Borne". Il fait de nombreuses rencontres avec : Emmanuelle Riva, Jean Rousselot, Pierre Seghers, Georges Jean ... Il effectue la même année une mission en Suède et donne une conférence sur Alain Borne et sur l'éveil poétique à l'école.
               
-    1979 : Création avec Jacques Imbert des Rencontres Poétiques de Chomérac - Ardèche


-   1981 : Responsable de la liaison Culture-Enseignement au Centre International de Recherche Création, Animation ( CIRCA) à la Chartreuse de Villeneuve-Lez- Avignon


-    1982 : Création de la Maison de la Poésie d’Avignon, avec Jean Pietri


-    1983 : Paul Vincensini est mis à la disposition de la mairie d’Annemasse et étudie la possibilité de fonder le Centre International d'Echanges.


-   1984 : Création des Editions POEDIF et nombreuses publications de Poèmes-Missives consacrés à : Alain Borne, Hélène Cadou, René Guy Cadou...Il participe aux Journées de poésie de Porto-Vecchio. Après de nombreuses actions avec la société littéraire des PTT, il est mis à disposition de cet organisme pour lancer une vaste action de promotion de la poésie.

-    1985 : Paul Vincensini, affaibli par un cancer, tire sa révérence.


II. Petite sélection de textes


Les éditions « L’arbre à paroles » ont publié en 2003 deux forts volumes contenant une partie importante de l’œuvre Paul Vincensini et totalisant près de mille pages.

Ces deux ouvrages sont aujourd’hui, hélas introuvables, et une réédition est attendue.
Dans son introduction, Michel Rouquette (qui compta parmi ses amis) dit de lui qu’il fut un véritable ambassadeur de la poésie.
En 2007, les éditions « Motus » ont publié « Je dors parfois dans les arbres », un recueil de 63 p, illustré par Henri Galemon .

Nous avons glané dans les deux forts volumes, que nous avons pu consulter chez sa fille, ces quelques textes qui permettent de se faire une idée de la démarche poétique de Paul….


L’âcre odeur de sueur
Qui monte de la terre
A dissipé l’encens
Et ronge les suaires
Les mains durcies fermées par le labeur
Et les mains sans limites
S’effilochant en rêves
Se cherchent et se crispent
Dans la même douleur.

« Des paniers pour les sourds », 1953.


L’aspra adori di sudori
Chì cresci di a tarra
Hà alluntanatu l’incensu
È runzicheghja i fossi
È i mani induriti è senza fini
Chì si starpiddani in sonnia
Circhendusi stantarati
In un stessu dulori




Le dormeur atteint par son silence
La clarté la durceur et la durée
Des racines heureuses
Qui ne voyagent qu’en elles
Loin des feuillages infidèles
Des oiseaux criards
Et des couleurs du ciel

« D’herbe noire », 1965.


Quiddu chi dormi tocca cù u so silenziu
U chjaru u duru è u tempu
Di i ràdichi felici
Ch’ùn viaghjani mai chè in iddi
Luntanu à i frondi infidi
À l’acceddi chjirlendu
È à i culori di u celi

Le Poids de la vie

Le poids de la vie en somme
C’est l’absence
Le silence
La solitude
Ce poids ne compte pas
N’a pas de poids
Et son symbole n’est pas le plomb
Mais le flocon de neige.

« Toujours et jamais », 1982.


U pesu di a vita

U pesu di a vita in calchi manera
Hè a mancanza
U silenziu
A sulitùdina
Issu pesu ùn conta
Un hà micca pesu
È u so sìmbulu ùn hè piombu
Ma u fioccu di nevi




Le Rêve
Au bout du chemin
Une feuille verte
Rêvait à un lapin
Les rêves ça nourrit parfois
Mais pas toujours ceux qui rêvent.

« Archives du vent », 1980


U sonniu
In fini à u chjassu
Una cascia verda
Sunniaia à un cunnigliu
I sonnianurriscini di i volti
Ma micca sempri quiddi chi sunnieghjani




Dans l’arbre

T'es fou
Tire pas
C'est pas des corbeaux
C'est mes souliers
Je dors parfois dans les arbres.

Nantu à arburu

Sè tontu
Ùn micca mì
Ùn sὸ micca corba
Sὸ i me scarpi
Chè dormu calchi volta nantu à l’àrburi



Moi j’ai toujours peur du vent

Me voici
Mes poches
Bourrées de cailloux
Pour rester avec vous et
Ne pas m'envoler dans les arbres.


Èiu t’aghju sempri a paùra di u ventu

Èccumi
I mè stacchi
Pieni à cutichja
Par stàmini cù vὸ è
Micca bullamini nantu à l’àrburi



III.  Entretien avec une vincensinienne

1.    Ton père, s’est beaucoup investi dans la poésie, il fut un véritable militant culturel. Peux-tu me dire quel souvenir tu en gardes ?

Il travaillait tout le temps et il avait une énorme capacité car il était porté par un enthousiasme sans bornes.
Il sillonnait l'hexagone pour parler de poésie et de sa poésie et n’en finissait pas de défendre les artistes dans tous les milieux clos : Ecole, Prison, Caserne, Hôpital...
Il était toujours pressé par le temps et ma mère a attendu son mari une grande partie de sa vie car
ses retards étaient légendaires!
Lorsqu’il il devait s'excuser il avait toujours la même expression: je suis confus!


    2.  Il écrivait, parait-il, la nuit ?

Oui, tout à fait car le jour il semblait ne pas avoir le temps. Il écrivait donc très souvent la nuit et notre chien était son premier lecteur auditeur car il aimait lire à haute voix les textes qu’il venait de rédiger. Je n’ai pas peur de dire que durant la journée il délaissait sa propre poésie pour être au service de celle des autres et jonglait sans arrêt avec ses différentes activités d’enseignant, d’éditeur, d’animateur. En fait il n'est pas mort à 55 ans, il est mort à 150 ans!

    3.  On a le sentiment que tu en conserves un souvenir ébloui…

J'ai traversé des moments de pur bonheur dans la rareté des êtres ou dans l'humour le plus loufoque!
Mon père et son ami : Marcel Maréchal nous faisaient hurler de rire des journées entières.
Les rencontres dans notre maison en Ardèche étaient d’une incroyable richesse. Enfant, je respirais la beauté, la nouveauté, l'intelligence déversées à jet continu!


    4. On m’a dit qu’il avait inventé une nouvelle langue…

 Oui, il avait inventé une langue avec ses amis Pierre et Mousse Boulanger. Ils avaient appelé cela : le petit bavarois et Ils la parlaient dans tous les commerces de Privas!
Pierre et Mousse étaient comédiens, Mousse animait une émission poétique à la Radio Suisse Romande.
C'étaient des colporteurs de poésie et celle-ci avait trois terres d’élection : l'Ardèche, le pays de ma mère, la Corse, celui de mon grand-père, la Savoie, la terre de ma grand-mère


2010-04-18

Sfraiu


le cri  Le regard de l’autre sur nous même nous révèle bien des choses…un peu comme si ce que nous étions et écrivions échappait largement à notre conscience immédiate, celle-ci étant plus naturellement portée à l’analyse distante d’autrui et de sa production.

L’article que Marc Biancarelli a consacré à mes textes (La Corse votre hebdo de fin novembre
2008
invistita.fr/presse-invistita/) soulignait la thématique du « sfraiu » (l’effondrement) également présente dans bien des œuvres contemporaines qu’elles soient en vers ou en prose. J’avais bien observé la permanence de cette dernière chez Marc Biancarelli lui-même, chez Marceddu Jureczek  ou encore, d’une manière plus diffuse chez Jean Pierre Santini, il ne m’était pas venu à l’esprit que je développais aussi cette même thématique .

 

Je me souviens que l’été dernier lors d’un salon du livre, un ami me confiait : « Je ne comprends pas l’importance que revêt le noir, le sordide, le désespéré dans la production littéraire contemporaine…La Corse ne serait-elle devenue que cela ? »

Je me souviens également, qu’il y a à peine quelques jours, Marceddu Jureczek écrivait sur son blog qu’il regrettait la non implication des intellectuels et des artistes dans les malheurs du monde d’aujourd’hui…(avali.over-blog.net/).

Ce débat a été relayé par le blog de F.X. Renucci : Pour une littérature corse (pourunelitteraturecorse)

Le fait divers sordide du hold up du couvent de Sartène, lors de la semaine sainte, a contribué à mettre les choses en place dans mon esprit. Curieusement, ce geste de bas niveau a agi comme un véritable catalyseur. « A toute chose malheur est bon » me direz-vous, ce n’est pas inexact !
Ce qui a fait notre force au cours des siècles c’est incontestablement la prégnance de certaines de nos valeurs : le courage, l’austérité, le respect de la parole donnée, la propension à résister, la méfiance envers les valeurs exogènes, qui n’avaient pas fait leurs preuves….On pourrait très certainement en citer d’autres !

Ce corpus a cimenté notre identité en lui permettant de générer ses propres anticorps et ainsi de lui assurer une certaine permanence dans le temps. Ce corpus a volé en éclats ou plutôt il s’est dissout avec l’avènement de la société post industrielle. Disons le brutalement : il n’existe plus aujourd’hui. S’il s’était agi d’un effondrement (sfràiu) nous en aurions entendu le bruit, il nous aurait surpris et peut-être aurions nous réagi à temps mais non, il s’est dissout comme neige fond au soleil, sans bruit, on devrait plutôt le désigner par le terme corse de « sdrutu » (ce qui est fondu).

Mais , me direz-vous, les valeurs traditionnelles ont fondu pareillement partout ! C’est exact, le problème c’est qu’en Corse nous vivons encore comme si ces valeurs avaient une réalité, ce qui nous empêche de voir le réel avec discernement, en le niant Des hommes ont braqué le couvent de Sartène ? Oui mais ce ne sont pas des Corses, certainement des Arabes, ou des Sardes ou encore des Roms tiens….ces juifs errants des temps modernes…
Un adolescent blesse mortellement un autre adolescent à la sortie d’une boite de nuit ? Il était gentil le petit, il aimait les armes car chez nous, vous savez, on a toujours aimé les armes. C’est comme ça ….mais il n’aurait pas fait de mal à une mouche le petit, vous pensez…..A une mouche peut-être mais il a descendu un homme !
Certains vivent (bien) du trafic de la drogue ? Oui mais ils ne la vendent pas chez nous cette saloperie, ils la vendent ailleurs et, après tout, si les gens veulent en acheter….Ben voyons tout le monde sait que personne ne consomme de drogue en Corse

Cécité ? Lâcheté ? Stupidité ? Non rien de tout cela ! Cas de figure classique d’une communauté croyant si fortement à la permanence de ses valeurs qu’elle nie le réel car ce dernier est en contradiction flagrante avec le type idéal qu’elle s’est forgée (phénomène bien connu mis en lumière par la grille d’analyse de la dissonance cognitive).

Il n’est guère possible, pour un individu normalement constitué, de croire fortement en certains principes et d’accepter un démenti cinglant par les faits. Deux solutions s’offrent à lui : abandonner ses croyances (c’est toujours difficile), nier les réel (c’est ce qui arrive le plus souvent).

C’est par ce mécanisme que le goulag stalinien et post stalinien a été nié malgré les témoignages anciens de déportés…Cette mécanique tient jusqu’au jour où la vérité submerge complètement l’univers mental de tout un chacun (cf. l’Archipel du goulag d’A. Soljenitsine).

Et la littérature corse dans tout cela ? Disons qu’elle remplit assez bien sa fonction puisque les auteurs cités au début de ce petit papier montrent d’une manière peu complaisante ce qu’est déjà devenue cette société…Ils ne forcent pas le trait, ils la décrivent avec leur talent et leur sensibilité alors que la plupart des lecteurs y voient une extrapolation de ce qui pourrait bien advenir ou un goût malsain pour le scabreux et le morbide.

Lorsqu’il croit inventer, l’écrivain ne fait que donner à voir ce que les autres ne voient pas encore.
Soljenitsine nous disait : « L’écrivain se doit de montrer à ses contemporains, ce qu’il y a de malsain dans le monde tel qu’il est. » La mission est accomplie pour ce qui relève de la production littéraire insulaire. Il faut se réjouir que ce constat soit établi par des sources convergentes, il faut regretter que nous n’en soyons pas encore à l’heure des remèdes mais….y en a-t-il ?

2010-04-11

Presque une île

Marie –Ange Sebasti

Préface : Charles Juliet

Colonna édition, 2010, non paginé

presque une ile Edité en 1997 par La Marge, ce recueil est aujourd’hui à nouveau commercialisé par les éditions Colonna. La réédition d’où ouvrage de poésies est un fait assez rare pour être mentionné et démontre, s’il en était besoin, que Marie-Ange Sebasti s’est constitué un public d’amateurs qui lui demeure fidèle. Nous avons déjà eu l’occasion d’évoquer le style et les thèmes d’inspiration de ce poète vivant à Lyon et il faut dire que Presqu’ une île ne fait pas exception au reste de ses écrits.

On y retrouve toujours la même retenue lyrique et le même langage parfaitement ciselé qui donne à ses évocations nostalgiques une touche très personnelle. Chez elle cette nostalgie de l’ailleurs est toujours énoncée furtivement, comme en pointillé, elle n’est pas affirmée, elle est suggérée et, nous l’avouons sans y être forcé, il nous semble que c’est bien mieux ains .

 

La citadelle n’avait d’yeux

que pour nos abordages

 

et négligeait les grands oiseaux

qui la cousaient au ciel

 

A citadedda ùn avia ochja

chè par i nosci arrimba

 

è tralasciàia l’aciddonni

Chi a cusgiani in celi

 

La plage

aura toujours le dernier mot

 

Sur le silence

elle renouvelle ses châteaux

 

A marina

avarà sempri raghj

 

Annantu u silenziu

rincrèa i so castedda

 

Tel un vieux mégalithe débusqué

dans les ronces éternelles

 

tu fronces les sourcils

et te tiens coi.

 

          Com’è una vechja stàntara sbucata

          di i lamaghja di u sempri

         

          frunzi l’ochja

          è ti ni stà zittu

 

Qui a jeté le fau

 aux orties ?

          

          Depuis, elles l’ont gardé au chaud

          pour le rendre

          en temps inutile

 

          Quali hè chi a ghjittatu u focu

          in urtìculi ?

         

          Dipoi, u si s tinutu à u caldu

          par rèndalu

          in ora vana

 

Ces textes écrits en langue française chantent indubitablement la terre insulaire,  ils le font dans un langage pétri d’humus et de sel qui semble avoir gardé en mémoire le musc de son origine. Ils ne sont en aucun cas des chants sur la Corse mais bel et bien des chants de Corse qui empruntent un véhicule linguistique dont il serait absurde de dire qu’il est impropre à rendre compte d’une réalité si particulière.

Charles juillet, dans son introduction, a parfaitement souligné la tension de ces textes abrupts qui célèbrent le cœur du monde. Nous voudrions simplement ajouter que ce cœur est aussi le cœur d’un poète qui par définition ne su bit pas l’entrave des limites d’un lieu. Le chant de Marie Ange est bien plus universel qu’il n’y paraît puisque la mélodie qui le porte peut être entendue et partagée par tous ceux qui plongent leur regard, ne serait-ce qu’un court instant,  dans tout ce qui vit et respire. Malgré cette mer qui l’enserre et ces monts qui la divisent la Corse n’est pas isolée du Monde. Elle est presque une île…

 

 

2010-04-03

Noir écrin

Angèle Paoli

A Fior di carta, 2008, 73 p

noir écrinLe recueil poétique d’Angèle Paoli dont nous avons déjà présenté le blog (news n° 13) ainsi qu’un  texte poétique (news n° 46), rassemble une bonne trentaine de textes qui semblent représentatifs d’une démarche. Aucune forme particulière n’est privilégiée. On y trouve des textes courts (Peut-être, Sur les ailes de l’île, Soleil blanc…), des textes dont la page semble être l’unité de mesure (Dans les revers du temps, Triptyque de l’île, R(h)umeurs) et un  texte d’une longueur exceptionnelle qui a d’ailleurs donné lieu à un récent tiré à part aux éditions Cousu main.

Par ailleurs, un peu comme si l’auteure souhaitait signifier, la prégnance de sa terre d’origine, une série d’indices balisent le recueil : il y a tout d’abord ces titres en langue corse : Cuticci, A punta murtale, Voce isulana mais aussi la mention des lieux de création des textes : Plage de Nonza, Canari, Bastia, Vignale….

Ces lieux insulaires qui balisent avec discrétion le corpus de l’ouvrage s’opposent à la dimension, volontairement introduite, d’un ailleurs comme pour bien signifier que l’enracinement doit affronter les horizons lointains pour que naisse, selon la belle expression de Thomas Mann « l’humaine beauté ». C’est ainsi que l’institut du Monde arabe est mentionné  ou encore Nawalghar et qu’ un poème porte le nom de Bastia Miami Beach.
 Cette volonté de présenter cote à cote plusieurs espaces culturels est également présente en fin de volume lorsqu’Angèle Paoli nous propose un texte en version bilingue (français/anglais) intitulé : Vagues en dérive. Cette approche n’est sans rappeler celle de Danielle Maoudj (news n° 40) qui n’hésite pas à introduire dans le même recueil des textes en trois langues comme pour défendre une sorte de principe d’ubiquité dont la poésie serait l’ un des principaux vecteurs

Il reste que le dernier texte, dont nous avons parlé et qui donné lieu à une édition séparée, est celui qui a appelé tout particulièrement notre attention, par son importance (il n’est pas anodin qu’il soit situé en fin d’ouvrage),  par sa longueur  (plus de 5 pages) par sa structure même (texte découpé en 5 séquences inégales) mais aussi, et surtout, par le parfum d’érotisme qu’il dégage et qu’il exalte même. Ce qui, convenons en, est assez rare dans la production insulaire  contemporaine.

Nous avions traduit ce texte en langue corse dans son intégralité il y a quelques temps. Nous nous permettons de vous en proposer un fragment (IV)






 

La cornette était belle
belle mais noire
grand oiseau blanc
vibrant de l’ampleur de ses ailes
prête à l’envol
une main souleva hautement
le plissé de la robe
découvrant une cuisse hardie
gainée de noir
losangé de résille
grimpant haut
jusqu’à la jarretière
où saignait écarlate une rose éclatante
arrimée aux confins ivoirins de la chair
Invitée par la soutane longue
longue et noire
la cornette endiablée
s’enleva
cambrant sa sveltesse
un pan de robe tomba
puis un autre encore
découvrant
une jupe serrée drue
sur la cuisse gainée de noir
et la rose écarlate toujours
ancrée comme un cœur ouvert
à la résille satinée de noir
et ruisselant de ses pétales sang

Elle
virevoltait
rythmant la saltarelle
à trois temps buste offert
seins tendus sous la voilure
reins cambrés à l’affût
d’une invite secrète
et l’Eros s’écoulait
diffusant ses ondes de plaisir
envoûtantes vagues
de flux insoupçonnés
et les talons claquaient
décidés et rebelles
et signaient le refus
de la belle à céder
aux lois farouches
du désir.

Bedda era a scuffia
bedda ma nera
accidonu biancu
tremendu d’a  so sparghjera alata
pronta à l’alzera
una mani lestra pisò
i frunzi di a coda
scuprendu una coscia sfacciata
incalzata à neru
quadrittata à reti
cuddendu in zù
sin’ à  a ghjartiera
induva sanguinaia infiarata è rilucenti una rosula
accunciata à i cunfini avorii di i carri
Invitata par a suttana longa
longa è nera
a scuffia indiavulata
si cacciò
archendu a so lestezza
un’ ala di toga cascò
eppò dinò un’altra
scuprendu
una rota strinta strinta
nant’à a coscia incalzettata à neru
è a rosula incarminata sempri
inchjudata com’è un cori apartu
à la reti lustrata à neru
è gucciulendu di li so pètala di sangu

Idda

ghjirandulàia
ritmendu a saltaredda
à trè tempa bustu offertu
pùppuli tesi sott’à u velu
reni infiancati in aspittera
d’un’invitu sicretu
è l’Eros scurrìa
spantichendu i so ondi di piacè
cavaddati inuchjanti
è i tacchi pichjàiani
dicisi è ribeddi
è firmàiani a ricusa
di a bedda à abbandunassi
à i leghji tremendi
di a brama.




2010-04-01

Entretien avec François Xavier Renucci.


pour une litterature corse  C’est un fait désormais acquis que l’Homme est rare puisqu’une ancienne publicité nous l’a révélé. Mais, si l’Homme est ainsi fait, François Xavier Renucci, surnommé, on ne sait pourquoi, « Minchja di piombu » l’est encore plus. Jugez –en  par vous-mêmes…
J’ai reçu, l’autre jour sur mon @ mail, le message suivant : Monsieur, tenez vous prêt à recueillir les confidences de « Minchja di piombu » en compagnie d’autres personnes. Le rendez-vous est fixé le mardi 30 à la sortie de Zonza, premier virage à gauche à  21 heures précises.
Très flatté d’être ainsi pressenti, je garai donc ma voiture au lieu ci-dessus mentionné le jour et à l’heure fixée. A peine avais-je coupé le contact, qu’un vieil homme, en casquette et bleu de chauffe, tapa à la vitre de mon véhicule. J’ouvris la portière. Il me dit qu’il devait prendre quelques précautions et me mit un sac sur la tête avant de me demander de me laisser installer sur une brouette.

Les jambes et les bars écartés, le postérieur tassé su l’inconfortable siège, je sentis qu’on déplaçait, avec dextérité, le vénérable outil transformé en véhicule. Dix minutes plus tard, le sac ôté de ma tête, je me trouvai en face d’une sorte de tribunal assis derrière une longue planche portée par de simples tréteaux.
Les membres de cette haute assemblée étaient tous encagoulés à qui avec de simples sacs, à qui avec des caleçons de laine ou des slips de bain. L’un d’eux n’avait pas trouvé autre chose qu’un soutien gorge qu’il arborait, posé en diagonale, sur sa face barbue.
A peine installé, l’homme qui se trouvait au centre de l’aréopage prit la parole…

Je vous écoute, vous avez des questions à me poser … ! La voix était ferme mais polie.

Que signifie exactement tout cela ? Vous m’excuserez de ma question naïve mais…je ne saisis pas tout…. !

 

Moi, Minchja di piombu, j’ai souhaité rompre avec l’hypocrisie ambiante et déclare la guerre aux faux semblants. Vous me connaissez …je ne suis pas un ultra mais devant la situation lamentable qui est faite à notre littérature, j’ai décidé de prendre les chemins de la clandestinité.

J’ai, autour de moi, la fine fleur de l’intelligentsia insulaire et tous me suivent comme un seul homme même s’il y a des femmes parmi eux...

Êtes-vous monsieur Renucci ? L’animateur du blog « Pour une littérature corse » ?

Certains me reconnaissent comme tel mais je n’en dirai pas plus.

Mon nom est : Minchja di piombu è po basta aveti capitu ? E ùn cummiceti micca à fammi cacà cù i vosci quistioni à a manca…passons aux choses  sérieuses. (l’homme commençait à visiblement à perdre son flegme)

Pourquoi tout…cela ? (j’allais dire tout ce cinéma) mais je me suis repris à temps….

Pourquoi tout celaa (l’homme prolongeait abusivement certaines syllabes) ?

Non mais vous voulez rigoler ?

Vous ne le savez pas pourquoi je me vois contraint d’agir de la sorte ?

Non… non… là vous voulez rire, vous vous moquez du monde à vouloir jouer les innocents… !

A ce moment la personne assise à sa droite se leva, elle portait une veste militaire, deux strings en diagonale sur le visage et une culotte en dentelle noire avec un porte jarretelle. Elle dit :

« Ça suffit d’importuner comme ça  Monsieur Ré.. ..Monsieur Minchja di piombu, il est si gentil mais il va finir par s’énerver et là je ne réponds plus de rien parce que quand il s’énerve….i sciappati è i sara balconi poni ancu spuntà…

Un silence de plomb (le même plomb qui servit à la renommée de Minchja di piombu) envahit la pièce….On aurait entendu les mouches voler mais en cette saison, impossible de sodomiser les diptères, non qu’ils s’y refusent mais ils ont déserté les lieux en un lâche abandon de poste.
Une fois l’amazone assise, Minchja di piombu reprend :

Enfin vous savez bien que je suis accusé de faire du hard selling pour Biancarelli, Ferrari et Thiers…ce sont des anonymes qui le disent…Bonjour le courage…les anonymes…Alors maintenant on va mettre les choses au clair et on verra ce qu’on verra !

Mais excusez-moi, mais vous –mêmes vous êtes anonymes puisque vous êtes encagoulés et que vous avez des noms de code….

Nous sommes encagoulés é….Vous voulez rire ? Des noms de cooodes ?

Non mais vous n’y êtes pas ! Depuis quand les surnoms sont-ils devenus des noms de code ?

Moi « Minchja di piombu » est un surnom qui me vient de mon grand père qui l’avait lui-même héritée de sa grand-mère qu’on appelait « Potta di farru » et vous voudriez que j’abandonnasse cette haute distinction tout ça pour vous faire plaisir ? Non mais vous n’y êtes pas o Monsieur Paganacci, vous êtes dans les limbes poétiques de votre discours insipide et glauque… Sortez-en je vous en prie !


Mais enfin pourquoi mettre ces objets sur vos visages si vous voulez parler en votre nom Monsieur « Minchja d’argentu » ?


« Minchja di piombu » !  Di Piombu rectifia mon interlocuteur…Chez nous on ne fait pas dans le luxe, on fait dans le solide, dans le lourd, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je serai  prochainement édité chez PLOMBALBIANA, une maison à la fois ancienne et nouvelle.


D’accord  Monsieur mais pourquoi tout cela ?

Parce que plus c’est gros et plus ça marche tiens….

Mais enfin expliquez moi….. c’est quoi tout cela ?


Sur mon blog nous commençons à perdre en fréquentation, les écrits de Biancarelli, les citations de Thiers, ca ne marche plus .Nous avons quelques informations suivant lesquelles il y aurait comme un complot contre nous….
(La personne assise à sa droite ajoute : « Et même plus que des preuves alors que Monsieur Ré…, Monsieur « Minchja di Piombu » est si gentil…. »)
Là, « Minchja di Piombu » s’énerve, il lâche : « Fais pas chier Fran…je veux dire « Meza muzza »…fais pas chier à intervenir sans que je te le demande…ùn hè vera ?

(Et il lève le bras comme pour esquisser une giffle à « Meza muzza »)


Et vous pensez que la meilleure façon de juguler ce complot est de faire une déclaration comme celle ci?
Bonne question. Ma réponse est oui naturellement.


Je me tournai alors vers l’assistance, je reconnus Angèle Tripoli, Xavier Casavechja et Jean Pierre Santoni. la pièce n’étant pas bien éclairée, je ne pouvais reconnaître les autres personnes. Xavier prit la parole


Monsieur "Minchja di piombu" n’y aurait-il pas dans votre démarche, une homologie structurelle avec  d’autres pratiques que nous connaissons et qui révèlerait que le fond de votre pensée est solidaire du fond de votre pantalon ?

Avez –vous une autre question ? Je répondrai de manière groupée …

J.P. Santoni se hasarda :

Je pense que vous bâtissez votre notoriété comme je bâtis  les murailles de Barretali…à coup de sang et de sueur sans pour autant pouvoir être assuré d’un quelconque résultat..Non ?

Une autre question ?


Angèle Tropoli se lança :

Moi je veux bien vous questionner mais je vous demande de mentionner que je viens de faire une conférence à l’université du quatrième âge au hameau de Cala corta, à laquelle assistaient 5 personnes et deux poules, sinon je ne pose pas de questions….

On va mentionner, on va mentionner …posez la question …

Que pensez-vous de "Terres féminines" la seule revue en ligne à être animée par un triumvirat de deux hommes et une femme ?

J’en pense la même chose que vous Madame.
Avez-vous d’autres questions ?

Une personne que je ne connaissais pas osa :

 

Monsieur  "Minchja di piombu " pourquoi aimez vous Jacques Thiers ?


Parce que 1=3, parce que le Tiers état l’a emporté, parce que le Tiers monde est dans l’impasse et aussi parce que le tiers provisionne elle.

Et maintenant c’est fini, la séance est close ! Rompez

2010-03-25

Puesie di a curtalina
Sonia Moretti
Préface A. Di Meglio
Albiana, 2009, 228 p



sonia moretti Puisque le printemps des poètes se décline cette année au féminin, je ne pouvais pas faire autrement que de braquer le projecteur sur la production de cette moitié de l’humanité sans laquelle l’autre moitié de serait rien. C’est donc avec plaisir que j’ai retenu pour vous trois ouvrages sur lesquels ma pensée vagabonde s’est un moment posée : Puesie di a curtalina de Sonia Moretti, Noir écrin d’Angèle Paoli et Presque une île de Marie-Ange Sébasti. Nous commencerons cette semaine par Sonia Moretti. Loin de moi l’idée de dire que celles que je n’ai retenues me laissent indifférents mais il faut aussi savoir accorder du temps au temps et n’aspirer en aucune manière à faire œuvre d’érudition, il faut bien prendre ces quelques notes pour ce qu’elles sont : des bribes, des lambeaux qui tentent d’apporter une contribution aussi insatisfaisante que fragmentaire à la défense d’une cause.

En couronnant l’ouvrage de Sonia Moretti, l’an passé, la CTC, ne s’y est pas trompée : elle a signalé au public un recueil d’une haute qualité où tout l’art du poète consiste à poser des mots de tous les jours sur des instantanés qui nous sont eux mêmes familiers. Cette sorte d’aquarelle poétique infiniment limpide trouve à s’abriter dans la blancheur de la page dont elle respecte la virginité. Sonia Moretti possède un incontestable talent doublé d’une approche très personnelle : chez elle pas de noirceur, pas de teintes lourdes, tout est aérien et un tantinet désinvolte, narquois presque. Ce volumineux recueil a la grâce de ces petits bouts de papier que l’on conserve et que l’on chérit. Ils suggèrent plus qu’ils ne disent, ils frôlent, plus qu’ils ne saisissent, les êtres et les choses qui meublent notre univers. Une manière de les découvrir sous un autre jour, de leur laisser la vie tant il est vrai qu’un regard trop appuyé ou trop sûr de lui pourrait les faire disparaître.

Un jeune auteur, une voix ayant déjà une tessiture bien affirmée.



A lamaghja à u cataru :
« Quantu hè u pighjὸ ?
-    Un ne pigliu più
lamaghe,
anu i zini in stacca… »


La ronce à la barrière :
« A combien se monte le loyer ?
-     Je n’en demande plus
les ronces
ont des piquants dans les poches… »


A saetta
Hè falata
Nant’à a capella
Di San Cervoni:
A saetta ?
Mena ancu à a croce


La foudre
est tombée
sur la chapelle
dE San Cervoni :
La foudre ?
Elle peut même frapper la croix

Ricordi tonduli
tonduli
cum’è panucci
di San Roccu
In lu spurtellu…

Souvenirs tout
ronds
comme les petits pains
de Saint Roch
dans le panier….

U focu
à a legna,
impaziente :
« Piccia ti ! »


Le feu
à la bûche,
impatiente :
« Brûle toi donc ! »

Un odore
di frappe calde
è di caffè
nant’à issa
pagina :
ghjustu un rispiru…


Une odeur
de frappes chaudes
et de café
sur cette
page :
Juste un répit …

Pè fighjà
u mondu
avè l’ochji
culore d’u so
paese…


Pour voir
le monde
il faut les yeux
couleur
de son village…

Alanu di Meglio, dans son introduction en langue corse, a su trouver les mots pour tenter de définir cette poésie de l’éphémère, légère comme une aile de papillon :
« Si capisci tandu chi tuttu u valori di l’opara di Sonia ferma in issa capacità à mantena i sensi ziteddini è à rigalà a parolla puetica. Hè cusi c’aghju capitu issa infrasata c’aghju citatu prima : a zitedda vi porta appalamanu par i so lochi chi in u frattempu hè ingrandatu u puema. »

« On comprend alors que toute la valeur de l’œuvre de Sonia réside dans cette faculté à conserver la sensualité  de l’enfance et à offrir ainsi la parole poétique. C’est comme ceci  que j’ai compris le propos que j’ai cité auparavant : l’enfant vous tient la main pour vous faire visiter ses lieux favoris et dans le même temps a grandi le poème. »


2010-03-19

Don et contre don


  Ce n’est pas l’approbation qui nous enchante le plus. Les éloges, quant à eux, nous mettent mal à l’aise, un peu comme si nous ne les méritions pas.

Et s’il en est ainsi, c’est qu’au fond le sentiment de propriété qui s’attache à la poésie semble quelque peu incongru dans l’enchevêtrement des sources et des références croisées…

Ce qui nous enchante c’est d’être une source à notre tour. D’apprendre qu’un mot, une allusion, un regard a pu donner naissance à un texte qui, à son tour, nous regarde comme l’un des maillons d’une chaîne infinie.

   

Omu                                                                                       

Ind’è i solchi fundii di u to visu                                   
Si sente u sudore di l’anima                                         
Brusgiata da i sulleoni di a vita
Si sente l’odore di a machja                                        
Induv’elle currianu e speranze                                     
Di a ghjuventù.                                                             

Ind’è u to ochju spurlatu                                               
Si sente a malizia                                                          
Di l’omu di a terra aspriccia                                          
Si sente a u sguardu                                                      
Chì leghje e cugiure di l’esse                                         
Annant’à u fà di a vita.                                                  

O’ omu d’issu ritrattu                                                    
Chì senti u sale arghjentinu                                           
E’ sì u spechju                                                                 
Di memoria di e loca                                                       
Facci sunnià ! …                                                                   

Dicembre di u 2009

                                                                    
 Homme

Dans les profondes rides de ton  visage
On perçoit la sueur d’une  âme
Brûlée par les chaleurs de la vie
On distingue cette odeur de maquis
Où courraient tes rêves
De jeunesse

Dans cet oeil grand ouvert
On y sent l’âpre malice  
De l’homme de la terre
On distingue ce regard
Qui déchiffre  les tracas
Des choses  de la vie                                                                 

Toi l’homme de ce portrait
Au goût de sel d’argent 
Tu es le miroir
De la mémoire de ces lieux
Fais nous rêver


Décembre 2009                                                                                  
 

Un grand merci à Marianghjula Antonetti-Orsoni de nous avoir fait parvenir ce poème, parfaite illustration de ce processus interactif  de dons et contre dons que Marcel Mauss nommait : « Phénomène social total ».


L’homme du portrait est un certain Dumenicu Sampieri, berger dans l’Urtolu ,surnommé
« u verciu ». Il doit s’étonner aujourd’hui de susciter aujourd’hui un si grand intérêt .



 

2010-03-15

L’automne vient d’arriver…

jean ferrat On a beau se dire que les poètes ne disparaissent pas, force nous est donnée d’observer qu’il leur arrive de s’absenter un temps plus ou moins long.

Cette voix chaude et virile qui mit en musique des textes d’Aragon et d’Apollinaire (http://www.dailymotion.com/video/xmm7u_si-je-mourais-labas0001_music?from=rss), cette thématique du drapeau rouge, qu’il ne faut pas confondre avec l’allégeance à un parti, ont meublé notre adolescence, nous ne jetterons pas le bébé avec l’eau du bain au motif  que notre jugement d’aujourd’hui est quelque peu différent. Oui, Jean Ferrat va nous manquer puisqu’il nous manque déjà comme il nous manquait hier depuis que sa présence se faisait plus rare comme nous préparer au dernier envol.

J’entends déjà d’ici les critiques à propos de sa fidélité à un idéal aujourd’hui terni par le goulag, les exactions de Khmers rouges, la répression antisyndicale en Pologne et tant d’autres abominations… Ceux qui avanceront ce discours lui reprocheront d’avoir quelque part les mains sales sans se rendre compte qu’avoir les mains propres c’est souvent ne pas avoir de mains du tout …
Les fastes de l’Eglise catholique et les pratiques inquisitoriales ne suffisent pas à anéantir ce qu’il y a de nouveau et d’infiniment prometteur dans le christianisme, pas plus que la condamnation à mort de Socrate ne suffisent à détruire le principe de démocratie née en Grèce bien longtemps avant notre ère. C’est pour cela que l’engagement de Jean Ferrat aux côtés de l’idéal communiste n’est pas blâmable car il fut bien plus fidèle à une cause qu’à une discipline partisane.

" Que venez-vous faire camarades ?
Que venez vous faire ici.
Ce fut à cinq heures dans Prague
Que le mois d’Août s’obscurcit "


La vieillesse est un naufrage disait, paraît-il, le général de Gaulle, l’Histoire l’est bien souvent aussi. J’appartiens à une génération qui a rêvé sur le thème du socialisme à visage humain. Comme beaucoup j’ai cru y voir les prémices dans l’expérience cubaine. Le naufrage est ici aussi patent…Serait-ce une raison suffisante pour effacer de notre mémoire l’espoir que le mouvement du 22 juillet avait fait naître, en dehors des partis traditionnels, à côté des appétits des deux grandes puissances de l’époque ? (http://www.youtube.com/watch?v=4Njp2M4idJk

"Il dit j’ai vu Harlem Il dit j’ai vu New York
Et  Noir j’avais si peur devant les chiens à nègres
Que j’aurais préféré la peau rose d’un porc
Collée sur ma poitrine maigre "


Et puis, alors qu’on en finit pas de nous abreuver de clichés lissés et peaufinés au sein  desquels même la beauté féminine est un produit de consommation, emballée sous vide et aseptisé pour mieux plaire au consommateur moyen qui déguste le beau comme on déguste un hamburger, je me souviens que Ferrat fut l’un des rares à nous révéler qu’ils pouvait exister d’autres canons, plus proches du réel , plus proches de nous et ainsi à accomplir son devoir de passeur, le vrai devoir du poète :

" Ma môme elle met pas des lunettes de soleil
Elle pose pas pour les magazines
Elle travaille en usine
A Créteil "


Ce chanteur, authentique poète à ses heures, n’a pas hésité à mettre en musique des textes qui font aujourd’hui partie du patrimoine universel. On ne dira jamais assez combien cette alliance des textes poétiques et de la musique a permis de perpétuer le gout pour les images fortes et de faire en sorte que même distendu le lien ne se perde pas tout à fait entre le grand public et les écrivains.

Avec Brassens, Ferré, Reggiani et bien d’autres il fut en quelque manière un militant de la poésie. Ne serait-ce que pour cela, nous avons tenu à lui rendre hommage comme d’autres artistes insulaires l’ont fait bien avant nous. (http://www.youtube.com/watch?v=qY-xtjJBP-8)

Salut Jean…, comment peut-on imaginer, aujourd’hui, que l’automne vient d’arriver ?

2010-03-10


Les Fiançailles de brume

Francesca Weber Zucconi

Albiana, 95 p, 2009.

 

 Les éditions Albiana ont eu l'heureuse idée de créer, récemment, cette petite collection au format fort élégant: "centu milla". Cent mille idées, cent mille auteurs, cent mille styles...L'une des premières à avoir été publiée est Francesca Weber Zucconi qui signe ainsi un coup d'essai où se révèlent un style, une thématique et un aveu. Avec elle nous avons souhaité aller un peu plus loin et savoir ce qui pouvait bien se cacher derrière ces textes si particuliers.

 

Ton ouvrage Les Fiançailles de brume a un étrange parfum...Toutes les nouvelles baignent dans une atmosphère où l'étrange est omniprésent. Pourquoi ce goût pour "l'autre côté de la rive " ?

L’étrange, l’extraordinaire, le magique, le merveilleux, où se croisent le songe, la pensée libre, l’inconscient et l’imaginaire, m’apparaissent telle une sphère familière, et ce qui est généralement désigné par le vocable « surnaturel » est au contraire pour moi infiniment naturel, spontané. C’est tout simplement comme une fenêtre supplémentaire ouverte dans les murs d’une maison, débouchant sur un horizon plus vaste, sur des possibles illimités, et donnant accès à l’universel.
Cette acuité à percevoir l’impalpable, qui permet de se pencher à cette fenêtre et de franchir cette limite, est fondamentalement corse.
Les Corses ont, en effet, toujours été fascinés par l’Intangible et y sont restés profondément connectés.

Peux-tu nous en dire un peu plus…

Dans la société corse, la vie et la mort forment un chjam’è rispondi permanent. La sacralisation du pouvoir « d’en haut », la conscience du sacré, sont demeurées présentes, jusque dans les actes et les expressions du quotidien. Les maisons des vivants et les demeures dernières édifiées au Campu santu partagent le territoire au même titre. On peut noter d’ailleurs que l’on a souvent déployé plus d’imagination et d’ornementations pour construire des chapelles funéraires que pour bâtir des habitations, plus austères.
Qu’il s’agisse des traditions liées aux fêtes religieuses, du culte des morts, du partage du « pain des morts », des cérémonies entourant un décès (u voceru et u caracolu en furent autrefois des exemples spectaculaires), de a granitula, de l’intérêt des Corses pour les présages et les signes, des objets ou des rituels de protection face au destin, des symboles dont sont chargés les objets du quotidien, de nos chants polyphoniques, tout, dans notre île, nous parle de l’imbrication de la vie et de la mort. Même la fleur symbolique du maquis, l’immortelle, nous parle d’éternité, du cycle éternel de la vie.

On a comme le sentiment qu’il s’agit de l’un des fondements de ton identité…

Oui, exactement. Je ressens en conscience mon identité corse. Je suis extrêmement imprégnée de cette conception de l’existence dans laquelle le monde des vivants et celui des morts composent en fait un même univers dont les espaces et les temps sont imbriqués sur un même territoire.
L’intérêt pour l’Autre Rive, l’Altru Latu, repose ainsi chez moi sur le lien au passé, à la mémoire, à la terre commune, partagée par les générations à travers le temps, ainsi que sur la foi, sur le rapport au divin et au sacré.
La naissance et la mort sont de simples franchissements de limites, des pérégrinations d’un point à un autre.
Dans nos sentiers, je ne peux passer devant un mur de pierre sèches sans penser avec force et avec émotion à ceux qui l’ont patiemment érigé, sans ressentir leur labeur, leurs joies et leurs espoirs aussi, sans imaginer ce que fut leur vie et sans m’inscrire dans le partage de cette aire de vie, dans la responsabilité de l’identité d’un territoire. Les traces de ceux qui nous sont précédés sont prégnantes, nous interpellent et nous accompagnent sur notre propre chemin.

Le poids des générations passées n’est-il pas une entrave à vivre le présent et à imaginer l’avenir ?

Non, au contraire. Loin d’être un poids ou une entrave, c’est une richesse, une force qui confère un élan. Être en lien avec la communauté précédente, c’est une manière de se sentir dépositaire d’un héritage culturel qu’il nous appartient de continuer à développer, à faire vivre et faire fructifier.
L’invisible constitue pour moi un monde profond et vivant, constamment entrelacé dans le visible ; c’est pourquoi je parle volontiers d’un « passa è veni » entre le tangible et l’impalpable, la terre et le ciel, le conscient et l’inconscient, le passé et le présent, l’Ici et l’Ailleurs...
J’aime beaucoup cette phrase de Saint Augustin : « Les morts sont des invisibles ; ils ne sont pas absents ». Le rapport à l’autre rive n’a pour moi rien de triste, de larmoyant ou de morbide, rien de lugubre ni d’inquiétant. C’est un lien simple, évident, un cheminement dans l’espérance et dans la lumière, car comme une tente légère que l’on roule pour partir, l’âme est passagère. C’est aussi une ardente et incessante quête du sens de notre vie, dans ces déambulations nous menant d’un point à un autre, de la venue au monde jusqu’au départ.


S’agit-il d’une tradition chrétienne ou faut-il remonter plus loin encore ?

Si la mort est à la base de la tradition corse, c’est parce que la vénération des morts est l’héritage d’une religion ancienne, la religion mégalithique. Mais c’est aussi et avant tout parce que les premiers habitants de notre île attachèrent une immense valeur à la vie humaine.
J’ai été bercée par cette conception de la vie qui est fortement ancrée en moi, et c’est ce que j’ai tenté de retranscrire, d’illustrer à travers les différentes nouvelles qui constituent Les fiançailles de brume.

Depuis quand écris-tu ?

J’écris depuis l’enfance. J’ai commencé par la poésie. J’ai entrepris mon premier roman à l’âge de dix ans, avec en tête le rêve de marcher sur les traces de Théophile Gautier, dont « Le roman de la momie » m’avait captivée à l’époque. Au lycée, j’ai écrit beaucoup de poèmes, en français et en allemand. À l’université, je me suis amusée à écrire quelques portraits politiques satiriques, de petits pamphlets, et j’ai ébauché des bribes de romans historiques. libre cours à mon « élan lyrique » dans ma correspondance privée. Mais pendant longtemps, je n’aspirais pas à partager mes écrits, à les « donner à lire » : mon travail d’écriture appartenait à la sphère personnelle, à mon monde intérieur. J’ai véritablement commencé à structurer un projet d’écriture il y a une dizaine d’années, à travers un roman. Une sorte de galop d’essai. Et il y trois ans, j’ai eu envie d’explorer le genre de la nouvelle, avec la volonté de mener un projet structuré, abouti, pour le proposer à un éditeur, mais aussi et surtout avec le besoin impérieux d’exprimer ma passion pour notre terre, et cette fois, avec l’aspiration réelle au partage des mots.

Quels sont les auteurs corses qui te sont le plus familiers ?

Le premier nom d’auteur qui me vient spontanément à l’esprit est celui de Rinatu Coti, avec notamment un texte fort qui tient à la fois de l’essai et du poème en prose, un texte qui est pour moi fondateur et que je relis souvent. Il s’agit de Intornu à l’esseza (en version française De la faculté d’être).
J’ai découvert un certain nombre d’auteurs à travers le chant et la paghjella, à travers A Cispra, A Muvra et A Tramuntana. Comme Santu Casanova et Petru Rocca. Je pense aussi à des auteurs comme Ghjacumu Fusina, Ghjacumu Thiers, Jean-Claude Rogliano, Roccu Multedo, Marie-Jean Vinciguerra…


Et pourquoi d’après toi ?

Ce qui me frappe dans nombre de ces textes, c’est le fait qu’ils n’ont pas pris une ride et qu’ils trouvent aujourd’hui une résonnance particulière. Ainsi, le premier numéro de A Tramuntana, en 1896, s’ouvrait par ces mots : « Eccu a situazione di a Corsica, eccu u spittaculu ch’elli ci danu i nostri capi pulitichi. U mumentu hè prupizu per riagisce, è mette in quarentena l’omi ch’anu intradottu tutte l’epidemie in Corsica. Ne truvaremu dill’altri chì per ùn appartene à e famiglie ricche […], saranu capaci di fà cunnosce i nostri bisogni. Avanti O Corsi ! Un colpu di spazzola per mandà à l’infernu a vermina chì ci rode l’osse. […] À noi ci vole robba solida, a robba nova, al diavule l’impustura. »

2010-03-03

Ceux d’à côté

Sébastien Pisani

Teramo éditions,116 p, 2008.

Entretien avec Annette Luciani

Ceux d'à côté Le petit ouvrage de Sébastien Pisani avait retenu toute notre attention par le ton très personnel qui est le sien et l’étrange atmosphère qui s’en dégage. Ce jeune auteur, qui a publié aux éditions Teramo ce recueil de nouvelles, n’est pas un inconnu puisqu’il est journaliste à Corse Matin et entretient avec la chose écrite un rapport viscéral et permanent.

Annette Luciani, docteur en littérature comparée et écrivain, a également aimé l’ouvrage qu’elle a d’ailleurs présenté lors de la rencontre littéraire organisée à la Casa Agostino Giafferri, le 20 février dernier 

Nous avons voulu lui donner la parole car, dans notre esprit, ces news ne doivent pas refléter l’opinion d’un seul.


Je ne peux éviter cette première question très ouverte : qu’avez-vous aimé principalement dans ce recueil de nouvelles ?

L’atmosphère.  C’est ce qui rend je crois ces nouvelles si attachantes.  Vous soulignez « l’étrange atmosphère »  qui se dégage de l’ouvrage, et c’est cela justement qui frappe : on trouve facilement de bonnes histoires dans la littérature fantastique, plus rarement des atmosphères.  Qu’est-ce qui fait l’atmosphère ? Tout et rien, de petits détails dans la description des personnages, du paysage, le temps, l’espace…

Si vous aviez à comparer ces textes à la production d’un autre auteur, auquel penseriez-vous ?

Je pense en premier lieu à Dino Buzzati, bien sûr,  parce que Buzzati était lui aussi journaliste et écrivain, capable de créer une atmosphère mystérieuse à souhait. Certaines des nouvelles  de Pisani mériteraient une comparaison approfondie avec celles de Buzzati (« Tragédie de papier » et « Paura alla Scala », par exemple). Le traitement de l’univers pictural (la fresque, le tableau), mériterait aussi d’être comparé chez les deux auteurs. Et puis il y a chez tous deux cette acuité du regard, et cette tendresse, cette pitié  qui se dégagent pour l’humain. Je dirais que je préfère cependant Pisani car chez Buzzati très souvent la cruauté l’emporte sur la tendresse. L’univers de Buzzati est plus sombre, plus désespéré, plus absurde aussi…

Et si nous braquons le projecteur sur la production littéraire insulaire, pouvez-vous rattacher cet ouvrage à un autre ou bien s’agit-il d’une œuvre vraiment spécifique ?

Il est évident que les nouvelles de Pisani  sont imprégnées d’influences méditerranéennes et d’imaginaire insulaire, bien sûr. Mais de là à les rattacher à d’autres ouvrages insulaires corses… Non, je crois qu’elles sont vraiment uniques. Je me souviens de mon impression à la lecture du « Rendez-vous de Laura » de Jérôme Camilli, ou de « L ‘Ombre de l’île », du même auteur : il y aurait peut-être un rapport entre les ouvrages, en raison de la similitude de paysages, d’ambiances qui chez Camilli sont parfois empreintes d’onirisme. Camilli insiste aussi beaucoup sur l’importance de la mémoire, et une phrase de Pisani m’a rappelé « L’Ombre de l’île » : « Il se dirigea vers son trône. Un rocher que des générations de bergers avaient usé de leurs pantalons de toile. Il s’assit lourdement et posa ses mains à plat sur la pierre. Il se mit à la caresser du bout des doigts. Dominique attendait la nuit. »
Il y a comme chez Pisani du rêve, de la poésie  et une grande sensualité, en même temps qu’une très fine observation de la réalité dans les ouvrages de Camilli  (qui est journaliste lui aussi, d’ailleurs); mais ce sont des ouvrages très différents, car Pisani choisit d’emblée la voie du fantastique. Unique donc, à mon sens, l’ouvrage de Pisani.

Dans ce que produit depuis quelques temps la littérature insulaire, il y a beaucoup de noir, on a l’impression que des auteurs comme Marc Biancarelli, Jean Pierre Santini ou Marceddu Jureczec, pour ne prendre que ces exemples, ne peuvent s’échapper de cette ambiance glauque et désabusée… Seraient-ils plus proches du réel que Sébastien Pisani ?

Ce qui est intéressant dans cette question, c’est qu’elle suppose une adéquation île=noir=réel.  Ce qui est à mon avis complètement faux ! Le réel n’est pas forcément glauque, l’île forcément noire.  Au contraire, je crois que trop de noir éloigne de la réalité. « Noircir le tableau » n’est pas « dresser le tableau ».  A mon avis, Pisani est plus proche à sa façon du réel que les auteurs que vous citez.

Je suis prêt à vous suivre sur cette voie, la littérature qui semble s’échapper du réel est peut-être  plus proche du réel qu’on pourrait l’imaginer de prime abord mais alors, très concrètement, quelle lecture faites vous de la première nouvelle du livre intitulée Jours de vent ?


J’en ai fait la lecture, je refuse d’en faire l’interprétation !  Le propre du fantastique c’est qu’il propose une lecture subjective.  « Jours de vent » est pour moi un conte  plus réel que celui de la petite sirène.  Que sont les sirènes ? Les damnés existent-ils ?  Qu’est-ce que l’âme ? Y a t il quelque chose après la mort ?  La nouvelle en bonne nouvelle fantastique n’apporte aucune réponse : elle affirme, ou réaffirme la validité des questions…

Mais n’est-ce pas un peu facile ? Et à ce jeu ne s’interdit-on pas à tout jamais de dire quelque chose sur ce qui a été dit, écrit, peint ou bâti ? Le discours que l’ethnologue peut avoir sur les mythes ne prétend pas épuiser le nombre infini d’interprétations qu’il peut avoir…Il y a toujours quelque chose d’objectif dans la pluralité des subjectivités….

Il vaudrait mieux la plupart du temps s’interdire de dire et se laisser aller à lire davantage. Le discours sur la littérature, je veux dire le discours qui veut « dire » la littérature, la tue le plus souvent. Laissons si vous voulez bien  les personnages de Pisani nous « dire » ce qu’ils voient dans les fresques qu’ils découvrent, nous les décrire, ce « dire » là et lui seul m’intéresse.




Nous reproduisons ci après le début de la première nouvelle : Jours de vent, subdivisée en quatre périodes : l’eau, la terre, l’air, le feu

L’eau


Une main jaillit. Les doigts crispés s’arrachent de l’écume et montent, tendus vers l’azur. Les yeux dilatés par la peur, la plongeuse essaie de prendre appui. Ses bras battent l’air frénétiquement. Un hurlement, vite étranglé par les paquets d’eau qui l’assaillent, arrache le détendeur de sa bouche.
Derrière la vitre du masque, ses pupilles fixent le point qui s’éloigne à tire d’aile. Une prière muette tord alors ses lèvres, mais ni saint ni démon ne surgit pour l’entrainer au large des calanques.

La douleur lui fait brusquement monter les larmes aux yeux.
Elles l’ont rattrapée. Leurs griffes déchirent le velours de sa peau en une monstrueuse caresse. Une poignée de secondes s’écoule, dans un soupir de sel et de sang. Les ombres s’allongent autour d’elle, la cernent à la manière de squales affamés. Vision de crânes lisses aux orbites béantes. Violemment tirée par le bas, elle disparaît dans une gerbe d’eau.

A l’endroit où elle s’est débattue, la surface garde un moment le reflet de ses cheveux d’ébène, puis finit par reprendre le bleu sombre des cartes postales. Une longue plainte venue du fond des falaises couvre alors le ricanement des mouettes. »

2010-02-26

Le roman noir

Entretien avec Jean Paul Ceccaldi.

jean paul ceccaldi news invistitaTrès présent sur le Web avec sa chronique sur le site Corsicapolar (Ugo Pandolfi) et le blog des Editions Ancre Latine, Jean Paul Ceccaldi est un passionné de littérature noire qui connaît depuis quelques années un engouement certain, y compris au sein du public corse qui raffole de ce genre littéraire. Des ouvrages écrits en langue corse et pouvant être rattachés à cette démarche font la une de l’actualité littéraire et connaissent un succès que leur envie les autres genres.

Nous avons cherché à en savoir un peu plus avec un spécialiste non dépourvu de pédagogie. Désormais, ayant éclairé notre lanterne, nous sommes un peu moins ……dans le noir.

 

Tu animes plusieurs sites ou blogs consacrés à la littérature noire. J’aimerais  tout d’abord bien comprendre ce que recouvre le terme. Peux-tu m’aider ?

Didier Daeninckx a donné sa définition du roman policier : " un type de roman dont lobjet se situe avant la première page " ; et celle du roman noir : " Un roman de la ville et des corps en souffrance ". Le roman policier classique débute par un crime et le lecteur cherche à connaître l'identité du criminel. Le roman noir débute par une situation dans laquelle un criminel va évoluer jusqu'au crime. L’auteur peut ne pas y mettre de crime et certains n’ont aucun policier  leurs personnages.

Par ailleurs, le terme néo-polar est une référence historique qui marque la rupture sociale de Mai 1968 et la rupture littéraire avec le roman policier. C’est le début de ce que l’on a appelé aussi le roman noir social. Feu Jean-Patrick Manchette avait inventé cette étiquette de néo-polar pour démarquer le roman noir social du roman policier et du Thriller.

Jean-Bernard Pouy a écrit sur le blog Noir comme polar : « Parce que ça fait un paquet de temps et de textes que le roman noir a gagné. Le roman policier est à enfoncer dans les poubelles de lHistoire, le thriller dans les chiottes du néo-freudisme et le roman à énigme dans le compost du sudoku. Et ça depuis Sophocle, Dostoeivski ou Gadda.Ces putains de polars accompagnent efficacement la mondialisation (pour le plus grand nombre) et lInternationalisme trotskiste (pour les plus "radicaux"). Faire gaffe, quand même, à ce mot : polar, qui, sil rime pauvrement avec soixante-huitard, rime aussi avec vicelard, ringard, connard, faiblard, etc… »

Ce coup de gueule a pour mérite de citer différents sous-genres de ce que l’on a maintenant tendance à nappeler Polar : le roman à énigme, le roman policier, le thriller et le roman noir.

Je crois qu’il faut que tu expliques car je commence à ne plus suivre….

Le roman noir est un genre littéraire né aux États-Unis vers 1930, dans un contexte de crise sociale et économique. Il  est donc  à l’origine américain avec ce que l’on a appelé le hard-boiled (dur-à-cuire) et des auteurs qui, avec leurs personnages violents dans une société corrompue, sont sortis du manichéisme des romans policier et  à énigme.  Le père de ce roman noir américain (qui a donné par la suite le sous-genre du thriller) est Dashiel Hamlet dans les années 1930, avec son détective Sam Spade. Le détective de roman noir évolue dans des lieux malfamés, n’est pas un justicier, picole, tire le diable par la queue et entretient des rapports conflictuels avec une police gangrénée par les ripoux.  Dans la lignée, il faut citer Philip Marlowe, inventé par Raymond Chandler.  Ces deux auteurs ont ouvert la voie à d’autres aux USA et dans le monde. Les romans et nouvelle de la littérature noire ont fait l’objet d’adaptations cinématographiques et certains films sont devenus des classiques du genre.

D’accord pour ce rappel mais pour ce qui est de la France ?

En France, apparait la Série noire (le nom a été trouvé par Jacques Prévert)  de Gallimard qui va traduire les auteurs américains et éditer des auteurs français comme Albert Simonin et d’autres qui écrivaient parfois sous des pseudonymes comme Jean Meckert alias Jean Amila. Je viens de lire un de ses romans noirs sous le pseudo de Jean Amila ,«  Sans attendre Godot », dans lequel les truands corses ne tiennent pas le haut du pavé à Paris. Il y  décrit aussi une société corrompue.

Le roman noir français, influencé par la Noire américaine,  décrypte le présent, stigmatise l’ordre établi, revisite des trous noirs de l’histoire. Selon l’expression de Daeninckx, l’auteur de polar y est « un arpenteur du réel ».

C’est Jean-Patrick Manchette (d’origine marseillaise)  qui est considéré comme le chef de file du roman noir social dans lequel il n’y a ni bons ni méchants mais que des êtres en devenir. Le héros peut être l’enquêteur, le délinquant ou la victime. Pour Manchette, il s’agissait de décrire, dans une intrigue simple,  des comportements dans un style direct en trouvant les mots justes. Il qualifiait sa littérature de ferroviaire pour insomniaques. Il s’agissait pour lui de captiver le lecteur et de rendre la lecture jubilatoire tout en titillant les consciences. Dans le même esprit « Le roman noir, c’est le roman de la vigilance ! De la résistance ! ... » selon l’expression de Patrick Raynal qui a dirigé la Série noire avant de rejoindre  les Editions Fayard. L’humour peut aussi y apparaître comme un bon moyen d’expression.

Beaucoup pensent qu’il s’agit là d’une littérature de seconde zone…

Comme le roman policier, la littérature noire a eu du mal à trouver sa place dans la littérature des gens qui ont fait leurs universités,  tenants de  « littérature blanche » ainsi baptisée par les auteurs de la Noire. Paco Ignacio Taïbo II, ami de Manchette et  écrivain mexicain de renommée internationale, écrivait au début 2007 : « Les genres littéraires se redéfinissent à force d’écriture et de réécriture. Poussés jusqu’à leurs extrêmes, ils finissent par exploser. Au cours de  ces dernières années, la littérature policière a connu la mode et la facilité dont elle a trop longtemps profité. Je me souviens de Manchette qui me disait : «  Nous sommes devenus trop respectables ».   Le regard subversif qui, à lorigine du courant neo-polar, remettait en cause la loi et l’ordre, appelait vaux ruptures avec toutes les conventions, savait trouver des expérimentations formelles, une richesse linguistique, l’originalité des trames, s’est peu à peu détourné et fond doucement dans la réitération. Nous mettions à nu en les révélant des faits et des histoires, et aujourd’hui nous courons le risque de devenir de simples chroniqueurs. ».

Pour moi, avec son roman Nimu par exemple, Jean-Pierre Santini s’inscrit dans ce qu’explique Paco Ignacio Taïbo II. 

J’entends bien ce que tu me dis mais on a l’impression d’une définition aux contours incertains….Est-ce que je me trompe ?

Les sous-genres et les genres sont devenus poreux. Des auteurs écrivent des romans hybrides en s’appropriant le roman despionnage, le roman historique, le roman daventure, la science-fiction... Dans ce qui a fait luniversalité du polar «  meurtre, flic, victime, criminel, société », on peut trouver des flics cyniques, brutaux, malhonnêtes des victimes qui sont de vrais salauds et des criminels sympathiques dans une société qui favorise la domestication et lexclusion. Dans le roman noir social, le flic (ou plus généralement celui qui mène l'enquête) peut n’être qu’un personnage secondaire ou ne pas être présent. Le héros en est alors le criminel. Il n’y a plus denquête policière mais lintrigue en reste le noyau dur.

Peux-tu nous citer quelques noms qui font référence ?

La liste est longue des auteurs contemporains de la Noire: " De Dominique Manotti à Thierry Jonquet en passant par Dennis Lahane ou Cesare Battisti et Paco Ignacio Taïbo II, les écrivains témoignent de leur temps et sancrent dans le réel. Même si limaginaire et lefficacité de lintrigue restent le pivot de ces fictions, la description de milieux particuliers, de marges interdites ou de professions singulières leur confère une valeur documentaire… " a écrit Christian Barbault dans un article de Valeurs mutualistes n°236 Mars/Avril 2005, " Le polar, une passion contemporaine ". Sans oublier les femmes : depuis 1990, des femmes se sont affirmées dans le genre avec notamment : Andréa H.Japp ( La Bostonienne), Brigitte Aubert ( Les quatre fils du Docteur March), Maud Tabachnik (Un été pourri), Fred Vargas ( Debout les morts) , Claude Amoz ( Le Caveau ) Catherine Fradier ( Camino 999) puis sy sont maintenues, comme leur homologues anglo-saxonnes. En Corse, la première à écrire des polars est Elisabeth Milleliri aux Editions Méditorial,  dans une collection Mistéri qui avait été créée dans les années 1990 par un Ajaccien. Elle n’existe plus.

On a tout de même le sentiment d’un genre qui n’est pas "chimiquement pur"...

Dans le polar, certains genres peuvent se retrouver dans un même ouvrage qui peut être à la fois policier, social et à énigme, voire aussi historique. Le polar offre une grande liberté d’écriture en permettant la suture entre le parlé et l’écrit Une offre  que le Barcelonais Montalban, le Marseille Izzo,  le Sicilien Camilleri puis, dans leur foulée,  des Bretons, des Catalans, des Corses, des Sardes et d’autres écrivains enracinés ne pouvaient ignorer.

Je te signale que Jean-Claude Izzo écrivait d’abord des poèmes avant d’écrire des polars. D’ailleurs le héros de sa trilogie, Fabio Montale cite souvent un poète marseillais, Louis Brauquier dont j’ai lu un recueil « Je connais des îles lointaines ». Certains de ses poèmes sont des morceaux de littérature noire. Je cite,  dans mon dernier opus « Complices obscurs », des passages de ce poète comme :

Dans une rue passe un vivant

Avec tout son sang dedans

Soudain le voilà mort

Et tout son sang est dehors…

Ou encore

Puissance de l’alcool, de la rue et des bouges

Puissance des cartes et de l’argent !

Le coup de revolver qui claque,

Sur le port…

Là je suis très surpris, je ne voyais pas de passerelles entre la poésie et le roman noir…Je découvre…

Lorsque dans tes poèmes tu fais passer dans tes vers  une ombre sociale ou un point de vue engagé, tu es dans le même esprit que l’auteur de romans noirs pour qui l’intrigue et les anecdotes sont  des éléments certes importants mais formels du cadre littéraire. C’est le lecteur qui jugera de la valeur littéraire de l’ouvrage en dépit du fond social et des idées qu’il véhicule. Il faut rappeler que la littérature noire se veut populaire mais que des romans noirs peuvent être bien écrits. Des auteurs écrivent d’ailleurs aussi bien dans la Noire que dans la Blanche. Dans le roman en général, on trouve de la bonne et de la mauvaise littérature sans considération des genres.

Dans une anthologie présentée par Roger Martin, on peut lire au sujet du genre noir comme étant universel : " Cette universalité société, police, crime, nature humaine permet davancer que le genre policier, quil soit français, anglais, espagnol, russe ou japonais, sabreuve à des sources communes, auxquelles bien entendu, il convient dajouter celles propre au génie et à lhistoire de chaque peuple "

9. La littérature corse est depuis quelques années gagnée par le virus, me semble-t-il et a trouvé un lectorat assez fidèle…

Tu en as peut-être entendu parler, il y a des auteurs corses de polars qui ont trouvé leur lectorat. Il y a même, chaque année depuis 2007,  un festival du polar à Ajaccio.   Les thèmes imaginaires ou réels ne manquent pas dans l’île. On peut en dresser un inventaire en vrac et non exhaustif : la politique, les autonomistes, les barbouzes, les révoltes, la musique et les chants, l’écologie, la désertification, la pauvreté, le chômage, le huis clos, les mythes, les légendes, le banditisme mais aussi les particularités : l’omerta, l’honneur, le clanisme, la cursita (ce mal du pays qui rend l’exil, douloureux, cette nostalgie hors de l’île bien particulière apparentée à la " saudade " brésilienne et portugaise. En Corse, le tragique côtoie l’humour L’humour y apparaît sous plusieurs formes ; le taroccu (humour grognon fait de malice et de mélancolie), la macagna,  (dérision caustique) et l’autodérision. Chez des auteurs corses, il y a aussi la volonté d’être corse : un corps, plutôt qu’un corpus à ressasser. Et donc la nécessité de rompre avec une représentation véhiculée par le vieux continent d’une terre mystifiée et par mystification, entendons toutes les dérives intra et extra muros que la Corse a connues ou subies.

10. Y a-t-il un message commun à tous les auteurs de romans noirs ?

Les auteurs de polar ne veulent en général pas dire du bien de ce qui va mal. Je ne sais plus qui a dit « On ne fait pas de la bonne littérature avec des bons sentiments » .C’est sans doute en montrant la noirceur de la nature humaine que la littérature noire se pose en littérature du réel, en espérant que leurs romans incitent chacun à vouloir être meilleur.

2010-02-20

Tizzano

Fabrice Bonardi

Éditions l'Harmattan 188 p, 2009.

Couverture : « Un temps pour elle » d'Olivier Lenoir

 

 site de l'auteur : bonardi-fabrice.chez-alice.fr/cariboost3/

Tizzano Fabrice Bonardi L’ouvrage nous avait intrigué par sa couverture, son titre et les quelques lignes lues subrepticement devant l’étal d’une librairie. Nous l’avons lu et le ton nous a plu. Il y flotte un étrange mélange de mystère et de dérision, une ambiance assez déconcertante qui nous a poussé à en savoir un peu plus. Rencontre avec un auteur originaire de Levie et qui a bien voulu à nos questions.


Votre dernier roman semble être la suite d’une œuvre précédente, est-ce que vous avez du mal à vous dégager des personnages que vous avez créés ?

S’il est vrai que les personnages sont toujours des masques qui cachent quelqu’un, alors il n’est pas nécessaire d’en changer tout le temps : les romans sont comme la vie, un même masque peut y recouvrir des réalités terriblement opposées…  Le narrateur de l’Ombre au tableau, lui, s’est réinvité dans Tizzano, tentant bientôt de prendre le contrôle du livre et d’imposer le destin qu’il s’était lui-même imaginé…

Sommes-nous dans une situation à la Pirandello ?

Certaines références, justifiées ou pas, sont aussi agréables à entendre qu’impossible à revendiquer ! C’est un peu comme lorsque le critique littéraire d’Associated Press évoquait Miguel de Unamuno à propos de Tizzano et des tentatives du personnage de s’extraire du rôle qui lui était assigné : vous imaginez un auteur dire « oui oui, c’est tout à fait cela, mon texte est fort pirandellien et parfaitement unamuniste » ! Mais hormis le fait que mon personnage s’imagine vivre tandis que je serais, moi, enfermé dans le papier, je n’ai aucun problème…

Diriez-vous de votre ouvrage qu’il est un livre sur la Corse où qu’il fait partie de ce qu’il convient de nommer « la littérature corse » ?

J'ai le sentiment qu'il n'y a qu'une « littérature corse », celle de langue corse, seule à même de transmettre le génie d'un peuple. A l’opposé, il y a des livres sur la Corse, dont l’objectif n’est quelquefois que touristico-journalistique.  Et puis, entre les deux, il y a des livres qui puisent leur substance dans la chair de l’île. Vous savez, si l’arbre corse transplanté en terre continentale doit porter des fruits, ceux-là auront toujours une saveur insulaire… Le narrateur de Tizzano, lui,  posera sur la Corse son regard et ses questions de parfait pinzutu : il obtiendra donc des réponses… explosives !

Vous savez qu’il existe un débat jamais épuisé sur le thème…Beaucoup pensent qu’à côté d’une littérature d’expression corse existe une littérature corse par ses sources d’inspiration, l’origine du concepteur ou les thèmes abordés… Cette conception extensive de la notion semble aujourd’hui l’emporter si j’en crois le site de F.X. Renucci ou le catalogue d’éditeurs tels qu’Albiana, Clémentine et même A Fior di carta…

Cette conception généreuse est réjouissante ! L’actuelle tendance au rapprochement entre Corses de l’île et de l’extérieur, perceptible aussi en politique ou en économie, est primordiale. Il ne faut pas oublier pour autant que seule la langue corse garantit l’existence d’une littérature et d’une culture corse dans le contexte de mondialisation culturelle -et cela même si cette existence n’est pas conforme aux objectifs du commerce de masse- !  La source d’inspiration ou les thèmes abordés ne suffisent probablement pas à forger une « littérature corse d’expression française » : qu’est-ce qui la distinguerait vraiment d’une littérature réunionnaise, antillaise, bretonne des îles… qui porterait les mêmes  rapports à l’insularité, à l’exil, à l’oppression culturelle… ? Une « littérature corse d’expression française », ça ressemblerait un peu à une méthodologie de classement à l’usage des librairies… En revanche, il existe bien, à côté de la littérature corse, une « littérature des Corses », regroupant les auteurs déterminés par cette île, qu’ils s’expriment en corse, en français, en italien ou en javanais !

Revenons en au sujet même de votre ouvrage, sans dévoiler l’intégralité de l’intrigue, comment la résumeriez vous en quelques lignes ?

Tizzano est l’histoire d’un artiste-peintre « en rupture de cadre », qui va se trouver subjugué par le visage d’une célèbre romancière. Renonçant aux tentatives -comiques et ridicules- de la rencontrer, il entreprend d’écrire un roman, en pensant que cela le rapprochera d’elle. A travers les « affres drolatiques  de la narration », il sera bientôt confronté aux joies de l’écriture et du traitement de texte, aux prétentions de son rival de papier ou aux sentiments ambigus qui les lient…
A peine échappé de ce roman dans le roman, mais déjà entrainé dans la quête -rocambolesque !- d’un prochain sujet de livre, il va être conduit, à son corps défendant, à « détonantes rencontres »…

On y trouve aussi des hommes en cagoules qui œuvrent la nuit tombée….Une critique ? De la dérision ? Où un simple élément du décor ?

Je ne sais pas si on a comptabilisé le nombre d’années de prison récoltées par de jeunes Corses, depuis 1975 par exemple : ne serait-ce qu’au regard de cela, la dérision paraîtrait indécente.  Non, s’ils sont dans le livre, c’est plutôt parce qu’ils restent incontournables dans le paysage culturel et environnemental de l’île. Peut-être plus pour très longtemps, semble-t-il. C’est étrange, d’ailleurs : c’est au moment où leur combat paraît emblématique de la résistance au capitalisme sauvage,  à la mondialisation, à la bétonisation… qu’il est menacé de disparaître. Dans Tizzano, ils donnent à un pinzutu tombé des nues un point de vue que l’on n’a pas l’habitude d’entendre, sur le continent…  J’avais envie de remettre ce discours en situation, mais avec le sourire, et en espérant que les lecteurs non corses découvrent ainsi -presque malgré eux- les racines véritables du « problème corse ».

J’avais complètement zappé sur le fait qu’il s’agissait d’un clin d’œil complice pour un combat que vous resituez dans le contexte élargi de la lutte contre la mondialisation…Il faut dire que, parfois, on est tenté de croire à une sorte d’autodérision et l’illustration de la couverture en est probablement pour quelque chose….

Elle est jolie cette couverture, n’est ce pas ?  Vous avez reconnu le visage de la romancière ? C’est amusant, certains disent tout de suite « c’est Unetelle »  et d’autres, qui la connaissent tout autant, ne trouvent pas ! L’artiste qui a fait cette composition l’a réussie au-delà de mes espérances ! Quant au début de votre question, je préfère ne pas y répondre : par les temps qui courent, la complicité, même au regard d’un clin d’œil, pourrait être mal vue…

2010-02-15

Michel Dugué

Nocturnes

Nocturnes, in poésie partagée, poèmes, Folle avoine 1984

michel dugué  Il est Breton mais refuse toute orientation régionaliste. Sa seule patrie semble être la poésie qu’il illustre d’une manière à la fois remarquable et personnelle. Né à Vannes en 1946, il publie depuis 1969 des textes qui interpellent, fascinent et émeuvent. Nul artifice dans sa production, rien que le verbe dru, pur qui s’offre au lecteur dans une absolue nudité.

De Terre vigilante à l’une de ses dernières publications : Les alentours (2005), en passant par Nocturnes (1985) ou Le salut à l’hôte (1989), sa voix est toujours limpide, désaltérante sans excès et sans acrimonie.

Une voix présente et discrète qui creuse un sillon d’une profondeur insoupçonnée.

Quelques extraits de Nocturnes suffiront à donner un aperçu de la maîtrise de son art…En langue française comme en langue corse

 

          I.
Le noir te sied
ainsi que le blanc
à la morte

Fallait-il le dire
à  toi ?

Si parfaitement proche
comme absente
en ces instants
où les couleurs t’habitent


U neru ti va
com’è u biancu
à la morta

Ci vulìa à dilla
à tè ?

Cusì parfetamenti vicina
Com’è alluntanata
In issi stondi
Quandu sti culori in tè càmpani


               III.

Terre, plus durable
que l’image que tu en as,
si durable
qu’elle émeut

Elle,
toujours en passage
et cependant là,
si incomparablement là
que ton pas s’y arrête
interdit devant tant
d’évidence


Tarra, menu sdrughjola
Chè l’imagina chè tu ha d’idda
Cusì pocu sdrughjola
Ch’idda ci tocca

Idda,
sempri in andura
è purtantu quì,
talmenti quì
chè u to passu si ni ferma
sturdulitu davanti à tanti
cosi sicuri


            VI.

Elle dort
à la merci de la nuit
sans autre attirail que sa peau
et je sens passer la fièvre et
la peur des hommes d’alentour

Peut-être dort-elle
à même la terre
sans d’autre vêture
que la nuit ?

De quelle perte s’agit-il ou de
Quelle lumière, alors, cherche-t-elle à se garder ?


Dormi
apparta à la notti
senz’altru strumentu chè a so peddi
ed eiu sentu passà a frebba è
a paura di l’omini di u circondu

Podarsi ch’idda dormi
straguata in tarra
senz’altri spodi
chè a notti

Quali hè sta perdita o
Stu lumu dund’idda cerca à vardassi ?





2010-02-03

Sartène, le 23 janvier 2010:

un pari réussi pour Jean François Agostini

et l’association Entrelignes


entrelignes Il fallait bien un peu d’inconscience pour vouloir organiser un 23 janvier une rencontre poétique  au centre culturel de Sartène mais qui peut reprocher à Jean François Agostini, poète de son état, d’avoir imaginé pareille entreprise ?

Il y avait bien Marcel Migozzi, haute stature de la poésie contemporaine en qualité d’invité d’honneur, il y avait bien la dynamique et infatigable  Pascale Berthot ainsi que, pour reprendre une expression vue sur le site de François Xavier Renucci : « la flopée de poètes insulaires », le succès n’était pas garanti, c’était une évidence.

Nous avons , pour notre part, organisé une bonne dizaine de Printemps des Poètes  et une bonne vingtaine de cafés poétiques pour savoir  qu’on ne remplit pas les salles aisément, que le public est rare, insaisissable et souvent doté d’une faculté d’attention impliquant la contraction des horaires afin de ne pas lui rendre les lectures  trop insupportables.


Nous le savions si bien que nous nous en étions inquiété auprès de Jean François, lui conseillant de revoir à la baisse sa programmation et de réduire à un maximum de deux heures la durée de la manifestation. Il choisit de ne pas nous entendre et, disons-le  tout net : il a eu raison !


 Ces trois heures trente de poésie, en plein cœur d’un Sartène hivernal, furent un vrai régal. Les témoignages de sympathie ne se comptent plus, les regrets de tous ceux qui ne purent être de la célébration non plus. Oui, ce soir là à Sartène, quelque chose d’important a vu le jour : la rencontre, les retrouvailles entre la poésie et son public qui s’était massé lui aussi  dans la salle de spectacle du Centre Laurent Casanova.


Le nombre est pour certains l’ennemi du bien, du beau, du raffiné. Laissons leur croire qu’elles sont dans le vrai. Laissons croire aux esthètes d’un autre âge que la subtilité d’une réalisation ne peut s’apprécier que dans la solitude d’un plaisir égoïste auquel la grande masse ne peut avoir accès. Cette conception élitiste et figée de la culture, n’est, bien entendu, pas la nôtre et cette mémorable soirée vient conforter notre point de vue.
En effet, jamais salle plus attentive, plus réceptive il n’y eut ! Jamais il ne m’a été donné de rencontrer une telle osmose entre les participants et les intervenants ! Si je n’ai pu écrire ces lignes plus tôt c’est que l’émotion était encore trop présente et, me connaissant, je sais qu’une certaine distance entre elle et moi doit s’immiscer pour que puisse s’opérer la magie de la translation…


C’est cette distance qui m’autorise à m’interroger aujourd’hui sur les raisons de ce succès aussi intense qu’inattendu. A y regarder de près, il me semble que quatre raisons  essentielles peuvent être distinguées.


1°. L’offre crée la demande.

La démarche classique est d’admettre, comme une évidence, qu’un « produit » culturel ne fait que répondre à une loi générale fondant le marketing et qui postule qu’une demande latente ou manifeste préexiste toujours. Il suffirait de la connaître pour proposer  une réponse  plus ou moins adaptée. Or, en littérature comme en bien d’autres domaines, nous constatons que c’est bien souvent le processus inverse qui est mis en œuvre. Un  produit  est proposé alors que rien de rationnel  ne peut laisser supposer qu’il sera bien accueilli. Cette démarche centrée sur l’offre est dynamique, impulsive, courageuse et, en raison de ces caractéristiques mêmes, peut recevoir l’agrément du public, lequel éprouve une certaine lassitude à se voir alimenté par des produits  dont de savants experts lui disent  « qu’ils sont bons pour lui ». La notion de liberté de l’acteur sommeille toujours un peu  dans la conscience des hommes et cette notion, bien heureusement,  est,  de temps à autre, une sorte de pied de nez à la mise en équation. Pour en revenir à notre exemple, les habitants de la commune (et des environs) n’ont pu qu’être intrigués par cette offre inhabituelle et se sont sentis honorés qu’elle puisse se dérouler chez eux. Le besoin d’estime et de considération, parfaitement mis en évidence par Maslow, est un moteur dont on sous-estime largement l’importance alors même qu’on en connaît l’existence.


2°. La polyphonie est préférable à la monodie.

Peu de personnes seraient restées présentes jusqu’à la fin de la manifestation si un seul poète avait occupé la scène. Peu de personnes sont capables de fixer leur attention et leur capacité d’écoute sur la voix d’un seul. Même excellent, un intervenant finit toujours par lasser, les lois de l’apprentissage sont là pour nous le rappeler et il serait téméraire de vouloir s’en affranchir. La soirée du 23 janvier, en proposant au public des séquences consacrées aux différents auteurs, séquences elles-mêmes divisées en  plusieurs parties (biographiques, explicatives, expositives….) a introduit  une forte dose de polyphonie, stimulant la curiosité, entretenant  l’indispensable suspense en soulignant  que la poésie est multiple et qu’elle explore des domaines fort dissemblables.

3°. Ne pas se couper d’autres vecteurs…

Il m’est souvent arrivé, lors de l’organisation de soirées poétiques, d’entrer en conflit avec les co organisateurs qui ne souhaitaient pas voir la pureté des textes altérée par d’autres apports :  musique, chants,  images….. Le problème est qu’il faut bien admettre que la lecture de textes poétiques par des non professionnels (les auteurs sont assez rarement des acteurs) se révèle être assez rapidement une épreuve pour tout le monde. Le choix délibéré de ponctuer les échanges et les lectures par la remarquable musique de Roland Ferrandi qui, avec une grande gentillesse, s’est soumis aux impératifs de la soirée,  est en soi une première innovation. Et que dire des créations vidéo de Xavier Casanova ? Ces petits clips conçus spécialement pour l’événement, comportaient juste ce qu’il faut d’émotion, de créativité et  de juvénile impertinence pour souligner et mettre en valeur des textes que les spectateurs pouvaient  quelques instants après entendre de la bouche même de leur auteur ?
La poésie n’a aucun intérêt à se couper des autres vecteurs qui peuvent justement renforcer le côté émotionnel du texte en facilitant le travail d’appropriation du spectateur.

4°…dont le décor est un élément essentiel !

Car le décor joue aussi un rôle ! Il serait mal venu de sous estimer son rôle ou d’un choisir un inapproprié…. Grace à Pascale Berthot, la scène s’est métamorphosée en un grenier magique : coffres, tables de nuit, livres dépareillés, lampes d’ambiance, toiles sur chevalet….On se serait cru  dans l’antre des poètes disparus, ceux qui ,fuyant l’incandescence du jour,  se plaisent à se réfugier dans la pénombre afin de s’épargner les brûlures du soleil unique.
Oui, comme le son et l’image, la mise en scène a son importance et peut grandement concourir à la réussite d’une soirée en renforçant l’impact d’un texte ou la beauté d’un chant. C’est être respectueux d’un poème que de songer à lui offrir l’écrin qui le mettra en valeur et le fera ainsi aimer du plus grand nombre

Voici donc quelques éléments de réflexion pouvant servir de premier débriefing  une dizaine de jours après l’événement.
J’éprouve toujours un sentiment de tristesse lorsque qu’une manifestation  ayant pour thème la poésie, ne trouve pas son public ou se fracasse sur les talus pentus de l’indifférence. C’est pour m’éviter et éviter aux autres de tels écueils que j’ai tenu à tenter analyser à froid, les composantes d’une indiscutable réussite

2010-01-14

ISULA BLUES
Jean Pierre Santini
Albiana, 97p, 2005



j.P. SantiniL’œuvre de jean Pierre Santini est déjà conséquente et l’auteur, notablement connu pour ses écrits politiques (FLNC, essai, l’Harmattan, 2000 ; Independanza, Lacour, 2003) et son activité de romancier (le non-lieu, Mercure de France, 1967 ; Corse : un froid au cœur, Lacour, 2001 ; Corsica clandestina, Albiana, 2004).
On s’accorde à lui reconnaître un incontestable talent doublé d’une grande indépendance…d’esprit. C’est l’une des figures majeures de la littérature corse contemporaine, une figure attachante et intègre qui fuit les feux de la rampe et la notoriété facile afin de mieux se consacrer à l’essentiel.


Ceux qui fréquentent le Cap corse à la saison estivale risquent d’être surpris : en hiver, cette terre vantée ne ressemble plus à elle-même, à moins qu’elle lui ressemble tellement que l’image qu’elle donne d’elle-même en été n’en soit qu’un reflet inversé.
Jean Pierre Santini nous brosse un portrait austère de cette langue de terre à la profonde spécificité. Ce portrait, disons- le d’emblée, ressemble à s’y méprendre à toute la Corse intérieure : une terre frappée par le désœuvrement, la solitude et les vieilles suspicions.


Les êtres qui peuplent ces no mans land semblent avoir perdu leur sociabilité pour ne plus fonctionner que sous la gouverne de leurs seules obsessions. Ils ne sont plus multiples, enserrés dans un réseau de relations mais unidimensionnels, soumis à une sorte d’adduction nombriliste qui les atrophie au point de les rendre méconnaissables. D’ailleurs, se reconnaissent-ils eux-mêmes ?
Ombres dans un univers d’ombres, ils se frôlent sans se rencontrer, s’épient sans se parler, se parlent mais ne s’écoutent pas. Est-ce donc cela la Corse du temps présent, lorsque les derniers touristes ont quitté les derniers villages ? On voudrait bien croire que non mais l’acuité du regard de l’écrivain nous incite à être moins optimiste et à avouer qu’il est des vérités que nous n’osons nous avouer, générant ainsi un état de malaise dont aucun clinicien n’a le remède.


Florence, une jeune et belle coiffeuse itinérante semble être l’une des rares personnes encre en vie, sa pétulance, ses réparties, sa gentillesse nous enseignent que la vie peut s’agripper aux anfractuosités des talus les plus arides. Julien Costa, animateur au syndicat intercommunal en est amoureux. Il place toute son énergie à entretenir avec soi sa mise afin d’apparaître à celle qui le hante, sous son meilleur jour. Florence exerce sur lui un attrait irrésistible et s’il ne sombre pas dans le néant qu’il côtoie pourtant, c’est très probablement grâce à elle.
Roger Santucci, lui, est un commissaire de police en retraite. Divorcé, il meuble son temps libre en poursuivant la tenue d’un fichier nominatif  sur les activités des uns et des autres, toujours à l’affut d’un complot subversif. Il suit, espionne, observe, note, vérifie, calcule afin de remplir ses minuscules carnets, réceptacles des faits et gestes de ses contemporains immédiats.


Il y a aussi les époux Lucchesi : Dominique, l’artisan-chasseur, Marie-Jeanne, son épouse qui tente de survivre après un accident de voiture. Le couple étouffe et ne conserve l’apparence d’une vie commune que grâce à Arnold, leur enfant de quatre ans qui n’a qu’un seul souhait : devenir chasseur comme son père.
Ces personnages fantomatiques et esseulés qui ne communiquent entre eux qu’ « en abrégé » vont voir leurs itinéraires figés se croiser d’une manière dramatique. La mort est bien-sûr, au rendez-vous mais pouvait-il en être autrement ? Il est probable qu’un mazzeri les avait déjà tous rêvés. Voilà pourquoi tout se passe comme dans un rêve. Un mauvais rêve qui donna naissance à un si beau texte.


« Florence est-elle là, vraiment, alourdie de sommeil et lui le regard perdu sur son regard clos ? Dans quelle nuit s’est-il aventuré ? Comment en sortir ? Comment vérifier encore leur présence au monde ?
En marge du champ de sa vision, il perçoit les diodes luminescentes du tableau de bord. Il appuie sur celle de la radio. Un léger blanc, un silence bref, irréel, comme si tout pouvait basculer aux abîmes d’une nuit à jamais minérale ou dans l’éblouissement d’un jour éternellement neuf. Et puis, soudain, surgit le chœur des voix de Canta Nustrale qui interprète Isula blues dont les paroles sont inspirées d’un poème de Fernando Pessoa.
Je ne sais. Un sens me fait défaut, une prise sur la vie, sur l’amour, sur la gloire….A quoi bon une quelconque histoire, un quelconque destin ?
Dans la réverbération des phares Julien contemple longuement le visage de Florence.
Je suis seul, d’une solitude jamais éteinte, creux en dedans, sans futur ni passé.
Il ne saura jamais sur quel désir elle s’est endormie.
   

Le rêve me pèse avant d’être rêvé.
On devine sur la gauche, en contrebas, le cœur battant de la mer dans la nuit lourde.
Un désir de bleu envahit julien Costa, un bleu intense, rafraichissant, nostalgique, consolant. Pour la première fois, il s’adresse à elle, directement, et ses paroles se mêlent au chant mélancolique d’Isula blues.
Il lui demande ce qu’elle en pense et il lui semble bien que, pour la première fois, elle accepte de lui répondre. Alors, il se met à parler au cadavre de son amour comme on parle à l’absente dont on a toujours rêvé.
N’être rien, être une figure de roman, sans vie, sans mort matérielle, une idée, une chose que rien ne rende inutile ou laide, une ombre sur un sol irréel, un songe épouvanté.
Quand il est bien tard, que les dernières notes d’Isula blues ont naufragé dans le silence, que la lumière s’est usée dans la nuit patiente, il remet en marche le moteur de sa voiture, le pousse à plein régime et se perd très vite dans un abîme bleu. «  

    Barrettali
      Le 15 janvier 2005

2009-12-29

La création poétique

Thèmes et langage dans la poésie française

Michel Quesnel

Armand Colin, 174 p, 1996.

création poétique« Nul critique n’est assez lucide pour dire en quoi consiste la poésie d’un texte. Nul n’est assez efficace pour l’étouffer. Dès que le critique se tait, le poème se redresse, intact. ». Il faut l’avouer, on ne sort pas indemne d’un pareil ouvrage. L’érudition de Michel Quesnel n’étouffe jamais, elle suggère que le chemin est difficile, obscur et semé d’embuches…C’est une érudition aimable qui se double d’une infinie patience, la patience de ceux qui aiment et qui savent que seule une longue et attentive fréquentation avec l’œuvre poétique peut autoriser certaines affirmations, toujours prudentes, rarement blessantes.

L’ouvrage, qui est une référence dans le monde des Lettres, et qui est bien connu des étudiants préparant le CAPES et l’Agrégation est aussi parfaitement lisible par l’amateur éclairé, lequel découvrira la réelle modestie d’un enseignant montrant à son auditoire comment fonctionne « un esprit qui a la parfaite maîtrise de lui-même ». C’est ainsi que le sociologue Wright Mills définissait le pédagogue, Michel Quesnel nous offre un exemple saisissant de ce type idéal.

Voici un passage de l’ouvrage ou l’auteur constate que la poésie opère toujours une certaine distanciation avec son sujet. Si cette distance est absente, la platitude peut guetter, si elle est présente, la réussite n’est pas assurée.

 « Comment m’entendez-vous ? Je parle de si loin… » demande Char. Précisément parce qu’il parle de loin. Conjuguées ou séparées, les formes de cet éloignement sont multiples : éloignement dans le temps qui n’apaise pas, n’ouvre pas à l’oubli mais à une mémoire plus méditative et plus grave. Eloignement du fait totalitaire, paralysant. Eloignement de l’émotion brute qu’il suscite. Eloignement de soi. Char a connu cette « horrible journée » qui l’a vu, pour sauver le village de Céreste, sacrifier un ami. Il en donne une brève relation en prose, encore « affectée par l’événement », dans une note des « Feuillets d’Hypnos ». Bernard n’y est désigné que par B., comme si le nom avait été foudroyé avec l’homme. Ce n’est que dans « le poème pulvérisé » sous le titre « Affres, détonation, Silence » que la parole sera rendue à la poésie. A cette distance, le supplicié retrouvera son nom : Roger Bernard ; et Char, enfin sauvé du « néant du père », pourra rencontrer « la foudre au visage d’écolier » et lui sourire, comme il nous invite à le faire.

Guillevic ne pourra pas sourire lorsqu’il rencontrera la foudre sur les visages d’enfants qui, sans elle, auraient vécus en écoliers. Ce soir de 1945, on venait d’apprendre la mise à jour des fosses communes. Corps naguère subtils, devenus choses bien alignées, oblongues et gluantes, « terraquées ». Plus de place pour l’action, plus de place pour l’espoir, l’avenir a été coupé ras. Et les suppliciés de tous les supplices n’ont pas plus de parti politique que n’en ont les fusillés. Plus de dithyrambe possible, plus de promesse, c’est l’horreur qui défie les mots, qui ne tolère, semble-t-il, que cette éternité de silence qu’une minute résume.

Pourtant Guillevic a trouvé les mots. Il a écrit, fidèle à son avarice verbale, servi par elle, un des plus grands poèmes, des plus poignants qu’ait soulevé le cataclysme : « les Charniers ». Honneur de l’homme, du poète, de la poésie, cette fois, sans l’ombre d’une réticence. Mais alors, dira-t-on, on pourrait composer, dans la passion immédiate de l’Histoire, des poèmes qui ne tombent dans aucun des pièges dénombrés ? La preuve n’en est pas encore faite. Car dès février 1945, après l’échec de la contre-offensive allemande dans les Ardennes, la ruée des Russes sur l’Oder, la capitulation du Japon, les ultimes négociations avec l’Italie, l’Axe est vaincu.

En France, on inaugure l’après-guerre. C’est dans ce climat que les premières images des charniers sont tombées. L’émotion est entière, terrifiée, mais elle est celle de spectateurs désormais absorbés par l’édification de la paix, non par la poursuite des combats.Les acteurs du drame sont déjà froids.
Quelques mois, deux ou trois ans suffiraient-ils à établir ce recul faute duquel la parole échoue, non à revenir sereine –il ne saurait en être question- mais à établir sa maîtrise, à se gouverner selon ses lois ? C’est peu. Mais il convient d’y ajouter l’écart considérable qui s’ouvre entre une guerre incertaine et une victoire obtenue.

L’homme qui consulte son journal, ce soir là, n’est plus celui qu’il était un an, deux ans plus tôt. Il se penche, horrifié, sur ce qui deviendra le cauchemar des décennies à venir. Mais il est sorti provisoirement du cauchemar, il a fait  retour à la vie.

 

 

2009-12-04

Anne Perrier

Œuvre poétique

anne Perrier invistitaLes éditions de l’Escampette ont publié en 1996, une partie de l’œuvre poétique d’Anne Perrier en un fort bel ouvrage broché de 227 pages orné d’un dessin de Bernard Manciet et préfacé de Gérard Bocholier. Cette présentation à la fois sobre et soignée convient parfaitement à cette âme discrète qu’irrigue un chant interrompu d’une rare limpidité. Peu connue en France, et c’est bien dommage, Anne Perrier jouit dans son pays, la Suisse, d’une notoriété parfaitement méritée et dont elle ne tire aucune fierté. Sa poésie, si elle a évolué depuis les années 2à présente une remarquable homogénéité tant par le style, que par ses thèmes d’inspiration. Il semble, en la lisant, qu’une sorte de grâce céleste vient illuminer ces paroles de tous les jours, dont aucune explication ne peut justifier l’attrait qu’elles exercent sur nous.

Gérard Bacholier a parfaitement raison d’écrire : «  Quand on ouvre un livre d’Anne Perrier, on ne peut être que frappé par le peu de matière terrestre qui assure le lest de chaque poème. La brièveté des vers, la faible longueur de chaque pièce, se limitant parfois à un simple tercet, les éléments extérieurs souvent réduits à quelques repères et pour ainsi dire allégés d’une densité trop forte concourent à esquisser un dessin fragile, presque une épure. ».

 

Lettres perdues

1968-1970

 

La misère de chaque jour

Tu la prenais en toi

Comme l’hostie

 

A miseria di l’ogni ghjornu

A piddai in tè

Com’è l’stia

 

Le livre d’Ophélie

1977-1979

 

Quelle importance

Dit-elle

Que je parle

Que je me taise pour toujours

Le vent souffle vers le désert

Y aura-t-il même

Un palmier qui m’entende

 

Chì impurtanza

Ch’idda dissi

Ch’e parlu

Ch’e stessi bassa par sempri

U ventu soffia versu u disertu

Ci sarà ghjustu

Una palma chì sola mi senti

 

 

Vigne heureuse penchée

Sur mes réveils si lourds

Par tous tes pampres retiens-moi

De glisser hors du jour

 

Vigna felicia inclinata

Versu i me sveglii cusì grevi

Di tutti I to pampuli ritenimi

Di sculiscia da for a à u ghjornu

 

 

Suspendue au fil

Du lumineux été

La libellule

En gloire semble attester

Que vivre est une royauté

 Fragile

 

Tinuta à u filu

Di l’istati riluscenti

In a so gloria ci dici

A libellula

Chè campà hè una  sgiudiccia

Tanta solida

 

Le joueur de flûte

1994

 

Chaque matin le monde

S’éveille si usé

Si frais

 

Ogni matina u mondu

Si sveglia cusì frustu

Cusì friscu

 

 

Les enfants meurent par milliers

Et nous marchons et nous dormons

Sur le velours du jour

 

I ziteddi si ni vani par millaia

È no marchjemu è no durmimu

Annantu à u viddutu di u ghjornu

 

 

De si loin je ne peux

Baigner d’eau tendre vos visages

Le cœur seul voyage


Da cusì luntanu eiu un possu

Bagna d’acqua linda i vosci visa

U cori solu viaghja

 

 

 

2009-11-24

SFOGHI

Marianghjula Antonetti-Orsoni

Albiana, 2009, 87 p.


Il y a la poésie du jour et celle de la nuit. La poésie des espaces infinis et celle des clochers, tout près de nos maisons. Il y a la poésie des choses simples et celles des sentiments mêlés.

Elle peut revêtir différente forme cette manière de faire chanter les mots afin de leur rendre hommage, dévoilant du même coup que le monde, tel que nous le percevons, existe aussi dans et par le langage.

Il ne fait aucun doute que la poésie de Marianghjula Antonetti-Orsoni est celle de la simplicité apparente, c’est l’eau pure du ruisseau qui chantonne en dévalant la pente, c’est le clair matin qui révèle au promeneur que chaque jour qui commence est un moment d’éternité, c’est une caresse délicate, innocente comme la main d’une grand–mère qui se pose sur la joue d’un enfant.

Je sais, il en est qui souriront : Quoi ! La poésie n’aurait pas d’autre ambition  que ces fadaises édulcorées, mille fois rabâchées, sur les bancs de l’école ou les ondes de nos médias !

Justement si, la poésie a toutes les ambitions, y compris celle de ne pas écarter les choses simples qui nous entourent car la première fonction du poète est d’en épouser la cause.

Qu’ils redescendent de leurs monts immaculés où rien ne pousse ceux qui confondent le chant de l’âme et la lumière de l’esprit ! La poésie, comme d’autres activités humaines n’a pas progressé depuis qu’elle existe, elle fait partie de ses activités humaines dont le temps circulaire leur interdit toute trajectoire ascendante.

Ce n’est pas inutile dans une époque qui ne conçoit le monde qu’ à travers les « Hit parade » et autres hiérarchisations faciles.
Vous avez raison Marianghjula, de coucher sur le papier ces sanglots venus des profondeurs de la Terre. Ils ont la saveur minérale de tout ce qui demeure au sein de notre monde qui passe.

 

Parolle cum’è candelle
S’appiccianu per fà nuli
Portanu l’idee
Un nulu per un’acquata
Trè parolle per un’infrasata
L’acqua fala à rivuccate
È l’idee si sὸ scatinate

Les paroles comme des gouttes
S’unissent pour devenir nuages
Elles emportent nos pensées
Un nuage pour une ondée
Trois paroles pour un propos
L’eau coule et se déverse
Les pensées sont en liberté


Nuli,nuli
Purtate per issi mondi
A parolla di l’omu

Parolla, parolla
Purtate per issi mondi
I penseri di l’omu

Penseri, penseri
Purtate per issi mondi
U sapè di l’omu

Sapè, sapè
Purtate per issi mondi
U suchju di a cuscenza
Andate ! Andate !

Nuages, nuages
Portez de part le monde
La parole de l’homme

Paroles, paroles
Portez de part le monde
Les pensées de l’homme

Pensées, pensées
Portez de part le monde
Le savoir de l’homme

Savoir, savoir
Portez de part le monde
Le suc de la conscience
Allez ! Allez !


Quandu l’omu
Cerca à assumigliasi
À l’omu
Hè tandu ch’ellu s’alluntana u più
Di e strade di u so essare
Cerca ind’è l’altri
Ciὸ ch’ellu vuleria
Truvà in ellu
Tandu hà a so cuscenza in pace !...

Lorsque l’homme
Souhaite ressembler
A l’homme
C’est alors qu’il s’éloigne le plus
De sa destinée
Il cherche chez les autres
Ce qu’il voudrait
Trouver en lui
Il a alors la conscience en paix !....



Suchju di terra

Aghju tagliatu un aranciu
In fette fine.
Mi si paria d’avè tagliatu
A terra.
Tuttu u suchju chì ne curria
Sembrava sangue umanu.
Affeta a terra !
Chì ne surterà ?
Stringhji u mondu
Chì n’avvenerà ?

Suc de la Terre


J’ai coupé une orange
En tranches fines.
Il me semblait avoir coupé
La Terre.
Tout le suc qui en coulait
Semblait du sang humain.
Tranche la Terre !
Qu’en sortira-t-il ?
Presse le Monde
Qu’en naîtra-t-il ?

2009-11-20

Baratti
Un échange de commentaires sur la traduction de la poésie
Textes réunis par Ghjacumu Thiers avec le concours de F.M. Durazzo


Albiana, BU, CCU, IITM, 375 p, 2003

 

Baratti couvertureSous l’apparente austérité d’un ouvrage imposant, voici un livre qui devrait se trouver dans les bibliothèques de tous ceux que la poésie interpelle et fait rêver. Car, en fait, par le biais d’une thématique ciblée, les nombreux auteurs qui ont participé à ces échanges éclairent le mystère du verbe : sa fragilité, son caractère volatile mais aussi le pourquoi de la puissance onirique qu’il dégage toujours, in fine.

Ainsi que l’avoue la quatrième de couverture : « …il a été expressément demandé aux auteurs de raconter  et d’illustrer leurs expériences personnelles.» Ces derniers au nombre d’une vingtaine (Emilio Coco, Paul Desanti, Carlos Lopez, Marina Dumitriu, Bernd Stefanink….) sont de différentes nationalités et peuvent être des traducteurs chevronnés mais aussi des praticiens occasionnels. Dans tous les cas leurs propos sont passionnants, émouvants et nous incitent presque toujours à une relecture tant ce qu’ils ont à dire est décapant.

Il est naturellement impossible de rendre compte des multiples facettes d’une telle somme, c’est pourquoi nous nous attacherons tout particulièrement à l’intervention de Jacques Fusina notamment lorsqu’il évoque une expérience toute personnelle (mais qui peut être celle de chacun d’entre nous) d’aller et retour entre texte original et texte traduit
Il s’agit en l’espèce d’une demande de traduction de l’auteur-compositeur Philippe Forcioli qui, un jour, soumit à Jacques Fusina, un texte en langue française intitulé « A la cime des arbres ».

Lorsque le travail de traduction fut accompli, Philippe Forcioli reconnu que le texte traduit recelait des potentialités qu’il n’avait pas consciemment imaginées. Il se trouvait en présence d’un autre texte lié au premier par une volonté de translation mais qui n’était en rien son « facsimile »

Et le traducteur de conclure : « Je pressens que ce dernier exercice paraîtra à certains d’une inutile vanité, à d’autres il communiquera peut-être même une désagréable impression de vertige, une sorte d’abîme des virtualités du sens où la substance poétique risque au bout du compte de se perdre. Le goût immodéré de traduire du traduire nous aurait alors conduit trop loin. Je pense pourtant qu’il n’en est rien, bien au contraire, et je suis même tenté de proposer ici de reconsidérer nos définitions habituelles. Il me semble en effet que la traduction pourrait s’entendre non seulement en aval du poème dans la distribution vers toutes les langues possibles mais aussi très en amont du poème, à la source même où se jouent tous les possibles du langage. Elle peut dès lors s’appliquer au poème initial dans son expression première, la plus naturelle, puisque ce poème-là peut déjà être considéré en effet comme une traduction, une traduction de lui-même en somme, c'est-à-dire des formes internes de sa propre langue, des images, des jaillissements, des pulsions, des sonorités fondatrices, ce matériau brut que le poète organise d’abord en pièce originale. »

Lorsque l’intelligence ouvre de telles voies à la créativité, lorsqu’elle stimule l’imaginaire au lieu de le confiner, le poète s’en trouve ravi….

Qui sait si un jour elle n’enfantera pas une démarche créative, cousine du cadavre exquis mais auto centrée sur un texte initial ? Une sorte de « granitula » scripturale qui n’oserait avouer son origine tant celle-ci serait, tout à la fois, unique et multiple ?

2009-11-15

René Char

Feuillets d’Hypnos


rene charC’est durant l’occupation allemande que furent rédigés les textes composant ce qui deviendra « Feuillets d’Hypnos ». René Char était alors le Capitaine Alexandre et dirigeait une unité de combat dans la zone de la Durance.
Les textes ne furent publiés qu’après la guerre car le poète considérait que le temps des combats contre l’occupation et la collaboration interdisait la dispersion.


Il s’agit là d’une œuvre radicale, allant au cœur même des êtres et des choses, qui peut indisposer parfois par son caractère abrupt et énigmatique mais qui laisse dans la mémoire du lecteur une trace indélébile. La trace de l’authenticité devant laquelle l’exégèse semble muette.


Assez curieusement la traduction de ces textes en langue insulaire ne semble pas poser de problème insurmontable…L’authenticité se laisse assez facilement appréhendée par les langues rugueuses demeurées proches de l’essentiel.


2.
Ne t’attarde pas à l’ornière des résultats
Ùn ti firmà in u fossu di i risultata

34.
Epouse et n’épouse pas ta maison.
Sposa è un sposa micca u to locu.

46.
L’acte est vierge même répété
U fattu hè puru ancu rifattu

58.
La source est roc et la lange est tranchée
A surghjenti hè petra è a lingua hè mozza

62.
Notre héritage n’est précédé d’aucun testament.
A noscia rèdita ùn hà micca testamentu

72.
Agir en primitif et prévoir en stratège.
Fà com’è u salvaticu è pinsà com’è u maestru.

81.
L’acquiescement éclaire ton visage. Le refus lui donne la beauté.
U Iè accendi u to visu. U nὸ li dà a so billezza.

84.
Le poète conservateur des infinis visages du vivant
U pueta, quiddu chì accanta i centu milla visi di ciὸ chì campa.

88.
Comment m’entendez-vous ? Je parle de si loin…
Comu mi sintiti ? Eiu chì parlu da cusì luntanu

92.
Tout ce qui a le visage de la colère et n’élève pas la voix.
Tuttu cio chi hà u visu di a furia senza alza mai a boci

104.
Les yeux seuls sont encore capables de pousser un cri
L’ochja soli sὸ sempri capaci di lintà un brionu

114.
Je n’écrirai pas de poème d’acquiescement
Mai ùn scrivaraghju u puema di u iè.


2009-11-08

Jean- François Agostini

Tyrrhéniennes

Editions Henry/Ecrits de Forges, 64 p, 2009


tyrrhéniennesJean François Agostini est l’auteur de plusieurs ouvrages de poésies : Contre-jour (2005), Presqu’il (2006), Devenir un jour de vent (2006), La rive adverse (2007) et Era Ora (2008). Le présent recueil a obtenu le prix des Trouvères décerné en 2008 à l’occasion du Grand Prix de la ville du Touquet.C’est un poète de la concision qui jette sur le monde qui l’entoure et qu’il connaît parfaitement le regard décapant de l’esthète. Non pas de celui qui emprunte une ritournelle de tous connue, mais de celui qui l’invente et de ce fait, renoue avec le sens premier et jamais anéanti du mot « poésie ».


À coup sûr c’est d’une certaine hauteur, la sienne est déjà imposante, qu’il voit le monde. Il ne peut qu’en avoir conscience puisqu’il le déclare sans confesser l’ombre d’un regret, d’un remord ou d’une hésitation. Cette vision porte un nom : l’exigence mais elle se décline de mille et une manière : un sourire large comme un accueil, un humour qui n’a rien d’autre que lui-même à cacher, un regard clair comme les monts et les rocs qui enlacent sa tanière.

À coup sûr, il y a de noblesse dans cette poésie et la noblesse n’a rien à voir avec le maniérisme, l’aristocratique désinvolture ou le mimétisme compatissant. Sûre de son bon droit, cette écriture trace dans la page une surprenante mémoire, celle qui nomme ce qui nous avait échappé et restitue à la luciole le droit imprescriptible de ne pas ressembler au lézard.

La recherche du mot juste pour enfanter un vers est un combat qui ne souffre d’aucun artifice, il implique une sorte de dénuement de l’âme, une austérité du regard, une patience de moine capucin.
C’est cela la poésie de Jean François Agostini. C’est cela et ce n’est ni à vendre, ni à marchander…Discute-t-on la trajectoire du rapace dans le ciel ou l’itinéraire de la fourmi sous nos pieds ?
Moins haut que l’épervier, plus haut que l’insecte familier, le poète tisse une toile que nul ne lui a demandée, elle est une denrée aussi rare que fragile, aussi contingente que nécessaire. Un peu comme le lézard, la luciole la fourmi ou l’épervier. Aucun d’entre eux n’est indispensable mais, existant, ils s’insèrent dans un dispositif dont ils ne sont pas les maîtres mais sur lequel ils ne sont pas sans effets.

Ces phrases ciselées, parfois distendues que nous offre Jean François Agostini n’ont rien de ce qui pourrait être qualifié d’ornemental, elles ne seront l’alibi d’aucune fausse poutre, le faire valoir d’aucun stuc, la légitime présence d’aucune union de circonstance.
Elles ont choisi d’être et d’être dans leur surprenante irréductibilité.

Il faudrait être d’ailleurs singulièrement ignorant pour s’en étonner car la poésie a depuis fort longtemps mis en évidence ce qu’on pourrait nommer « le coté primitif » de l’acte de créer et de ce point de vue Jean François se situe bien dans la grande lignée de ceux qui ne « jouent pas » mais  vivent pour leur passion.

Les paysages, les lieux évoqués ne me sont pas inconnus, de même que ne m’est pas inconnue l’odeur si particulière qui les baigne à certaines heures du jour ou de la nuit mais c’est à une découverte que m’a convié l’ami Jean François et, pour lui faire plaisir, je lui dirai qu’il m’a fait découvrir cette rencontre inopinée d’une vache et d’une Lada que je n’aurais jamais pensé à geler dans le froid de la page.


Me croira-t-il ?  C’est pourtant cette rencontre, ce flirt sidéral sur un chemin vicinal qui m’a ouvert la voie(x) à sa poésie….



Gravir l’instant              Cette courte immortalité
entre les mots       Ce blanc où rien ne craque ne
s’enfuit de la scansion neuronale               avant
le dépôt scripturaire              de la phase phrase
face connue du dedans             où Poésie bouge
l’air                  comme une respiration d’éolienne

On donne à ce    temps mort le pourvoir d’un exil
volontaire                     Ce que ressent le pèlerin
comptant  ses pas près du kailash     ou du grand cirque
des solitudes                quand se consume la nuit
que le jour                   n’est plus une destination

Se dire que        ne pas mourir   dure          si peu




Trente et un mars                La lumière semble jaillir
d’une fosse        privées de source           les étoiles
vibrent dans leurs gemmes        L’attente alourdit les
tresses du tamaris                 aucun air ne les bouge

Il faudrait plus d’un soleil                 pour apercevoir
un éclat de réel                      ce qui reste innommé

La voix d’un étranger                s’insinue dans l’alcôve
du langage          – on entend grincer l’huis de la mort

Une lézarde                          s’élargit dans le poème
se prolonge dans la main                     aspire l’oxyde
Des os                 L’origine irrigue un corps perméable

Promesse blanche du cerisier                      ajournée


Ligne droite de san ciprianu                          Sur la
gauche     la station d’épuration                       -en
cette date pue légèrement                    Un taureau
coupe la route d’un cyclotouriste                       qui
chute dans le cloaque            (où flotte un bidon de
boisson énergisante)              à deux brasses de ses
boyaux    Distrait            on ne voit pas la vache va
guante                     arracher le rétroviseur du lada
d’un coup de corne

                               Les passés près disparaissent

On s’arrête                 L’employé des télécoms sort
de son regard un portable   à la main          sonnant
L’allegro de la primavera                  saison quatre

2009-11-03

Cet homme était notre ami…


claude levi strauss

Quel rapport l’austère anthropologie peut-elle entretenir avec le mouvement culturel de renaissance des langues régionales ? N’y a –t-il pas de l’outrecuidance à rattacher à un courant de pensée, une démarche minoritaire relativement peu étudiée dans les cénacles universitaires ?

Bien sûr que non… L’anthropologie structurale ne fut pas la première école à envisager l’égalité de principe des cultures humaines, elle fut par contre la première à formaliser ce découpage horizontal des cultures à l’aune du modèle imaginé par Ferdinand de Saussure et qui privilégie l’étude synchronique (synthétique) d’un ensemble  de préférence à l’étude diachronique (historique).
Partant de cette hypothèse de travail, la démarche de Claude Levi Strauss allait rejoindre les intuitions de Herder et des romantiques allemands pour qui la culture était avant tout la culture populaire, celle qui englobe dans un vaste ensemble, les variantes linguistiques, les us et coutumes, les diverses traditions… Cette idée née outre Rhin en réaction à l’universalisme abstrait des Lumières dès la fin du XVIII° siècle allait,  en quelque sorte, trouver sa validation empirique avec l’approche de Claude Levi Strauss.

Si désormais, l’on observe un légitime respect envers les arts premiers, c’est grâce à lui. S’il devient difficile de parler de culture comme on en parlait dans la première moitié du XX° siècle il est pour quelque chose. Si les termes sauvages, barbares et primitifs sont désormais bannis de notre vocabulaire, il en est d’une certaine manière l’initiateur.
C’est un homme de grand savoir qui vient de s’éteindre. Un écrivain maniant la langue française comme un véritable esthète. Un esprit lucide qui avait fui les scènes de la rampe pour un travail solitaire et ingrat mais dont il tirait pourtant une satisfaction inégalée.

Puisqu’il est écrit sur le fronton du célèbre Panthéon « Aux grands hommes la patrie reconnaissante », je voudrais, ce soir, témoigner que la pensée libre est aux grands esprits, éternellement redevables.

Indubitablement Claude Levi Strauss faisait partie de ceux là.

« Même une histoire qui se dit universelle n'est encore qu'une juxtaposition de quelques histoires locales, au sein desquelles (et entre lesquelles) les trous sont bien plus nombreux que les pleins. Et il serait vain de croire qu'en multipliant les collaborateurs et en intensifiant les recherches, on obtiendrait un meilleur résultat: pour autant que l'histoire aspire à la signification, elle se condamne à choisir des régions, des époques, des groupes d'hommes et des individus dans ces groupes, et à les faire ressortir, comme des figures discontinues, sur un continu tout juste bon à servir de toile de fond. ... ce qui rend l'histoire possible, c'est qu'un sous- ensemble d'évènements se trouve, pour une période donnée, avoir approximativement la même signification pour un contingent d'individus qui n'ont pas nécessairement vécu ces événements, et qui peuvent même les considérer à plusieurs siècles de distance. L'histoire n'est donc jamais l'histoire, mais l'histoire pour. Partiale même si elle se défend de l'être, elle demeure inévitablement partielle, ce qui est encore un mode de la partialité. Dès qu'on se propose d'écrire l'histoire de la Révolution française, on sait(ou on devrait savoir) que ce ne pourra pas être, simultanément et au même titre, celle du jacobin et celle de l'aristocrate. Par hypothèse, leurs totalisations respectives ... sont également vraies. Il faut donc choisir entre deux partis: soit retenir principalement l'une d'elles ou une troisième (car il y en a une infinité), et renoncer à chercher dans l'histoire une totalisation d'ensemble de totalisations partielles, soit reconnaître à toutes une égale réalité: mais seulement pour découvrir que la Révolution française telle qu'on en parle n'a pas existé."

2009-10-27

Kateb Yacine: L’homme de tous les combats

 

Kateb Yacine invistitaA l’occasion de l’anniversaire de la mort de Kateb Yacine, nous mettons en ligne, un texte de N. Maouche, journaliste à La Dépêche de Kabylie , une note de Monique Perret, admiratrice de l’auteur et une traduction en langue corse de deux de ses poèmes. Le caractère « premier » des textes de Kateb Yacine nous interpelle, leur « rugosité » et leur extrême simplicité nous rappellent qu’il existe bien, entre ce peuple et le nôtre, un passé commun, un présent troublant et un avenir qui reste à bâtir.

A tous ceux que la tâche n’effraie pas, nous tendons la main.


« Tel l’arbre dont les feuilles, d’abord verdoyantes  puis tombent à l’arrivée de l’automne, nos hommes de culture s’en vont l’un après l’autre. Sans retour, s’entend.
 
Kateb Yacine, l’un des hommes qui ont donné à la culture algérienne ses lettres de noblesse, a choisi l’automne pour tirer sa révérence, laissant les cœurs épris de justice et de liberté éprouvés, meurtris.
L’auteur de “Nedjma” dont l’optimisme suinte à travers les pages de ses livres, n’a jamais étanché sa soif de savoir, ni assouvi sa passion pour l’écriture, joignant la rigueur méthodique à la perspicacité littéraire, l’homme aux sandales de caoutchouc a ce don de savoir en suivant patiemment les détours, les méandres des phrases, tout dire d’un sentiment, d’un paysage, d’un événement. Et la parfaite maîtrise d’un style qui rassemble chaque détail, le faisant concourir à la construction de ce monde terrible et calme. Le lecteur est comme l’auteur, entraîné au fil des pages, si évidemment que, le livre fini, il en poursuit presque le déroulement jusqu’à la fin des personnages. Toujours disponible, il parle de ses œuvres avec la fougue d’un adolescent empruntant à l’humilité la simplicité des mots et à l’objectivité la pertinence de l’analyse.

Au besoin, il a la langue acérée et n’hésite aucunement à trancher dans le vif avec des mots tranchants, harcelant les consciences au point d’agacer les plus patients et d’effrayer les repus.
Dans tous les métiers on commet des impairs. L’écrivain y faillirait-il dans ce cas quand il a pour devoir de défricher l’inconnu ?  Il ne déroge naturellement pas à la règle quand il déclenche l’excès face à des pesanteurs mutilantes, préjudiciables au bien de la communauté.

Interdit de parole, Kateb Yacine n’a jamais cessé de débrider les bâillons. Il était de toutes les espérances, de toutes les libertés, de toutes les folies ! Il était là quand la culture avait besoin de lui, quand les droits de l’homme le réclamaient, quand les femmes luttaient, quand les travailleurs peinaient et quand la jeunesse désespérait. Du manœuvre au lauréat du prix Lotus et tant d’autres honneurs, Kateb Yacine ne s’est jamais départi de la franchise des profondeurs paysannes de son foyer. Disparu un certain, 27 octobre 1989, Kateb Yacine n’est mort que pour être plus vivant."
                                                                                                                          N. Maouche – La Dépêche de Kabylie -

"Le vingtième anniversaire de la mort de Kateb Yacine a au moins ceci de bon qu'il incite les éditeurs à publier ses textes. Laissez vous tenter…
Instruit dans la langue du colonisateur, Kateb Yacine considérait la langue française comme le « butin de guerre » des Algériens.
« La francophonie est une machine politique néocoloniale, qui ne fait que perpétuer notre aliénation, mais l'usage de la langue française ne signifie pas qu'on soit l'agent d'une puissance étrangère, et j'écris en français pour dire aux français que je ne suis pas français », déclarait-il en 1966.
Devenu trilingue, Kateb Yacine a également écrit et supervisé la traduction de ses textes en berbère. Son œuvre traduit la quête d'identité d'un pays aux multiples cultures et les aspirations d'un peuple."

 

 


                                                                                                                           Monique Perret

 

POUSSIÈRES DE JUILLET

Le  sang
 Reprend  racine
 Oui
 Nous  avions  tout  oublié
 Mais  notre  terre
 En  enfance  tombée
 Sa  vieille   ardeur  se  rallume
Et  même  fusillés
 Les  hommes  s’arrachent  la  terre
 Et  même  fusillés
 Ils  tirent la  terre  à  eux
 Comme  une  couverture
 Et  bientôt  les  vivants  n’auront  plus  où  dormir
Et  sous  la  couverture
 Aux  grands trous  étoilés
 Il  y  a  tant  de  morts
 Tenant  les  arbres  par  la  racine
 Le  cœur  entre  les  dents
Il  y  a  tant  de  morts
 Crachant  la  terre  par  la  poitrine
 Pour  si  peu  de  poussière
 Qui  nous  monte  à  la  gorge
 Avec ce vent  de  feu
          
 N’ enterrez  pas l’ancêtre
 Tant  de  fois  abattu
 Laissez-le renouer la trame  de  son  massacre   
      
 Pareille  au  javelot  tremblant
 Qui  le transperce
 Nous  ramenons  à  notre  gorge
 La  longue  escorte  des  assassins.

Pulla di Luddu

U sangui
Ripidda i so radichi

Ci èrami scurdati di tuttu
Ma a noscia tarra
Cascata in zitiddini
Riaccendi u so anticu fiatu

È ancu fucilati
L’omini si spartini a tarra
È ancu fucilati
S’agguantani a tarra
Com’è una cuparta
È prestu i vivi più nienti ùn avarani
par dorma

È sottu a cuparta
Stiddata da tafona maiὸ
Ci sὸ tanti morti
Chì tènini l’arbura par à sterpa
U cori in i denti

Ci sὸ tanti morti
Stupendu tarra par pettu
Par cusì poca pulvariccia
Chì ci codda in canedda
Cu stu ventu di focu

Ùn intarreti micca l’anticu
Tanti volti ammazzatu
Lachetilu rifà u filu di a so
Ghjuvannara

Com’è a saetta chi trimulighji
È u trapanighji
Ripurtemu versu a noscia canedda
A longa filarata di l’assassini



Il est un plaisir plus doux qu’un poème


Et ce serait de vivre à tes genoux.
Parmi les éclats
De tes jeunes rires,
L'on entend siffler
L'oiseau des savanes,

Avec le murmure ailé du zéphyr
Et le chant plaintif des peuples d'amour...

Toi, mignonne aux yeux
Plus noirs que mon âme,
Fais ma place dans ta couche douillette,
Je te chanterai des refrains de feu !...
Au cœur de la rose on meurt de parfums,
Ma lèvre frissonne au vent des baisers...
Plus rouge que sang
Fais couler ta lèvre !

Femme obscure et dont l'œil égale la rancune,
Prends-moi, voici l'instant des mêlées furieuses.
Que se parent de sang nos chairs voluptueuses !
Regarde! Me voici plus pâle que la lune,
Agenouillé devant l'image de ton charme...
J'attends. Et mon cœur passe d'alarme en alarme.
C'est l'instant de mon malheur,
L'heure
Où Décembre, en sa pâleur,
Pleure.
Mais, quoique toute clameur
Se meure,
En moi ton rire charmeur
Demeure...

Più dolci ch’una puisìa, una brama…

È sarà di campà à i to peda
À mezu à i scanduli
Di li to risati zitiddini
Omu senti ziffulà
L’aceddu salvaticu

Cù lu murmaru alatu di u ventu
È u lagnu di i pὸpula innamurati
Tù a billini à l’ochja
Più neri chè anima meia
Fammi una piazza in u to littinu
Ti cantaraghju nanni di focu
Mezu à u fiori si mori di troppu muscu
U me labbru trimuleghji à lu ventu d’amori
Più rossu chè sangui
Fà puri scorra u to labbru

Donna bughjosa dundi l’ochji  hè com’è u
rumbecu
Piddami, eccu u mumentu di i fraia
In furìa
Ch’iddi si vistissini di sangui I nosci carri
di piacè !
Fighjula ! Èccumi più biancu chè a luna
In ghjinochju davanti à to figura incantata..
Aspettu. È lu me cori passa d’affanni
In timori.
Hè avali la me sfurtuna.
Hè l’ora di dicembri chì, lìvidu,
Pienghji.
Ma ancu s’è tuttu rimori
Si ni và
U to risu incantatu in mè
Si ni stà…..





 


2009-10-22

Paul Arrighi
Poésies

paul arrighi norbert paganelliIl est rare, très rare même, de trouver dans sa boîte à lettres des textes poétiques envoyés par une main inconnue. Ce bonheur, que nous n’espérions plus, est arrivé l’autre matin lorsque je reçus quelques vers d’un homme que je ne connaissais pas et dont je ne devais pas tarder à faire la connaissance.
Tous ceux qui s’intéressent à la littérature en général, et à la poésie en particulier, sont par définition même mes amis et c’est avec un grand plaisir que je mets aujourd’hui en ligne une petite interview de Paul Arrighi accompagnée de quelques textes qu’il a bien voulu me confier.
Aujourd’hui plus qu’hier la poésie doit être faite par tous, elle s’enrichit en s’ouvrant aux autres, elle ne reconnaîtra jamais d’autre autorité que la sienne, c'est-à-dire la vôtre.
Un grand merci à Paul d’avoir osé franchir le pas, il faut beaucoup d’humilité pour le faire et offrir ainsi aux autres une part secrète de soi-même !


1°. Qui êtes-vous Paul Arrighi ?

Je suis le fils d’un père corse,  professeur d’anglais,  et d’une mère institutrice. Je suis né en Kabylie à Bougie   en  février 1954.  Je suis surtout un « homme libre » autant que me le permet notre époque et  épris de ce que dans l’histoire Corse l’on appelle : « La  Santa  Libertà ».
J’aime  beaucoup la Corse ou je suis venu  régulièrement depuis mon enfance. Mes  goûts et mes valeurs essentiels sont  la liberté,  la curiosité d’esprit et le goût de la lecture et des livres qui sont tous trois à l’origine de ma passion d’historien qui s’est efforcé de comprendre les époques passées tout en partageant   les espoirs des luttes de  son temps  pour la justice et la liberté.
 
2°. Comment vous est venu le goût de la poésie ?

Mon père est un poète bilingue de langue Corse et française qui a publié à compte d’auteur  en 2002 un recueil de poèmes écrits en Corse et en Français,   intitulé Puésie. Peut être m’a-t-il transmis un goût très vif et un certain don pour ce langage particulier qu’est la poésie ?  D’autre part, au-delà  des  inévitables déceptions qu’entraîne  l’insuccès relatif des rêves et idéaux de la jeunesse qui se fracassent souvent sur la dureté de chaque période historique,   la poésie reste la sauvegarde et le talisman des êtres sensibles qui ne  recherchent pas  le pouvoir mais plutôt une  forme  de « communion » laïque entre les autres êtres,  les êtres souffrants que l’on nomme les animaux,  la nature et le vaste cosmos qui est notre chance et notre devenir .
 
3°. Comment ressentez vous les débats autour de la définition d'une littérature corse?

Contrairement à mon père pour qui la langue  Corse était sa « lingua materna », je ne peux accéder cette somptueuse   langue que par l’entremise de l’italien. De là,  à être  apte à écrire en Corse, j’ai encore  et un long   chemin à parcourir semé de  beaucoup de travail d’apprentissage.
Toutefois je suis un vif partisan d’une renaissance de la langue corse dans laquelle je souhaite me perfectionner pour faire vivre la part de moi même qui est indissolublement liée à cette ile si méconnue, à son Peuple si souvent calomnié et à mon être profond de Méditerranéen .
J’écris en ce moment un roman qui porte sur l’histoire de la Corse de 1769 à 1789, période charnière ou son destin et les destinées de son Peuple ont   basculé, mais, est-ce de manière irrémédiable ?
 
4° A quoi peut bien servir la poésie dans le monde qui est le nôtre ?

La poésie est, avec la spiritualité à laquelle elle est intimement liée, les seuls vrais espaces de liberté,  d’évolution intérieure,  dans un monde qui apparaît comme saisi et prisonnier des seuls  impératifs  technologiques  et de l’ ivresse ( les grecs auraient dit l’Ubris )  de la vitesse du flux d’images,  pour ne pas parler de la triste logique du  profit aux seules fins  de l’ accumulation de biens surabondants et du  prestige sans vraie vertu.
En poésie, l’intuition et la  sensibilité priment  et la reconnaissance entre les êtres  se fait  grâce à cette mystérieuse alchimie que constitue le chant des mots. La poésie est peut être  avec la musique l’un des derniers domaines de l’être dépouillé des soucis factices du paraître et plus largement de la comédie sociale. 
La poésie est un remède pour l’esprit. Elle nous apaise dans un monde où  ne cessent l’agitation, l’excitation et les multitudes d’artefacts qui nous rendent dépendant et comme coupés de notre mère nature et  des mystères et  de la magie du cosmos.


 

 

Élégie à la « Sposata »
  

 Comme un cheval fougueux
Tu chevauches les pierres
De ta montagne de granit.
Tu domines le « Liamone »
Et portes jusqu’à l’horizon
Cette grandeur altière
Qui est ton sceau de chevalier.
 
La mariée ingrate
Ayant laissé sa mère,  sans un regard
Fut transformée ici
En monture  de pierre.
Mais par sa révolte, toujours indomptée
Elle continue d’harnacher, la nuit,
Les chimères de feu de son rêve de fuite.
 
Oh, montagnes sacrées
Témoins de tant d’effrois
Et de tant d’invasions,
D’où les conques soufflaient
Leurs cris stridents de guerre
Pour porter loin l’alarme
Quand  l’aigle voyait les chèvres dévaler
 
Oh, montagnes sacrées
Qui virent tant d’étés
Enflammer l’horizon
Et calciner les pins
Ou l’eau glacée des sources
N’apaise pas les soifs de pureté
Et ou les merles et les geais
Tiennent commun concer

Le clocher de Létia


Cher  clocher de Létia, tu domines le val
Sur le piton pointé du  village serré.
Tu parais  comme un aigle,  dressé sur ton rocher.
et d’un  chapeau de tuiles tu domines la plaine.
 
Cher  clocher de Lélia, tu domines la place
Qui servait de forum aux anciens réunis.
Aujourd’hui tu nous offres des fêtes villageoises
Et des concours de boules à tes adroits joueurs
 
Tu surplombes  les bains de Guagno, bien  au loin
Et ta vision nous  porte, bien plus loin que  les monts.
Jusqu’ à cet incertain entre le ciel et l’eau   .
Ou l’on n’oublie jamais que tu es dans une île.
 
Cher clocher de Létia,  de ta  cloche d’acier
Tu  alerte la vallée,  quand le danger paraît
Mains les peintures bleues et les saints tous dorés
Au cœur de ton église apaisent nos effrois.
 
Beau clocher de Létia me sera-t-il donné
De venir sous ton aile prendre un doux  repos
Et goûter la fraicheur qui vient de châtaigniers.
Et garde le diamant de la tranquillité.



                                                                                           

2009-10-16

Le peuple du Quad
Marc Biancarelli

Version bilingue
Albiana, 2008, 54 p.



le peuple du quad news invistitaTirée de Stremu miridianu (Albiana, 2006) cette nouvelle est une adaptation libre de Deliverance, œuvre de James Dickey. La nouvelle a été écrite en langue corse par Marc Biancarelli et traduite en français par Paul Desanti. Elle nous présente sous un jour peu flatteur les électrons libres de la modernité incarnés par un groupe de jeunes adeptes du Quad.

Ils veulent être les dignes représentants de la libération, de la liberté d’aller et venir, ils veulent jouir avant tout !  Ce jour, ils souhaitent profiter des  sentiers de montagne aménagés pour eux et qu’ils s’apprêtent à violer en toute impunité. Ils sont sûrs de leur bon droit et considèrent les autochtones comme des attardés d’un autre âge, tout juste des humains, alors qu’ils sont, eux,  les représentants de la modernité, de la supériorité technique, du progrès…

D’un côté le camp de nature, de l’autre celui de la culture et longtemps a prévalu cette croyance que le critère d’excellence de la culture était la domination, la maîtrise de la nature. Cultiver une terre n’est-ce pas lui arracher ses adventices, l’enrichir, la pétrir afin qu’elle devienne cet espace pacifié et policé, orgueil du paysan ?

Marc Biancarelli, dans ce texte percutant nous démontre que le barbare n’est pas celui qu’on croit, illustrant avec pragmatisme et ironie la fameuse formule de Claude Levy Strauss : « le barbare c’est celui qui croit à la barbarie ». Ces autochtones frustres défendent une nature sauvage au sein de laquelle ils évoluent dans le strict respect de leur environnement. Ces jeunes gens effrontés et insouciants issus de la société urbaine n’ont pour ambition que de dominer cet espace en le chevauchant avec leur monture de métal. D’un côté : la coexistence pacifique, de l’autre la prédation laissant des stigmates indélébiles, la négation de la différence  et l’auto suffisance intellectuelle.

« Est-ce ainsi que les hommes vivent » chantait le poète….Oui c’est bien ainsi, reste à savoir  si ceux qui s’accoutument à cette existence préfabriquée sont encore dans le registre de l’humain. L’auteur nous apporte une réponse exempte d’ambiguïté : il ne s’agit plus d’humains mais de porcs, tout juste bon à être engraissés afin qu’ils puissent au moins servir de nourriture à ces montagnards grincheux qui leur avaient interdit le libre passage…

 Certains feront remarquer que, dans le fond, ces montagnards ne font qu’inverser la logique première en dévalorisant la culture du peuple du Quad mais il faudra  bien qu’un jour l’on finisse par admettre que la multiplicité des aires culturelles n’entraîne pas obligatoirement l’historicisme absolu qui empêche , par définition , toute comparaison et donc toute appréciation sur tel ou tel élément du système.  C’est le grand mérite de ce petit ouvrage que de nous interpeller sur le caractère brûlant de cette thématique ….

extrait:

« Pà rimèttasi  di i  s o emuzioni, i quattu cumpagni ùn cunnisciani meddu chè di truvassi una bella pista è d’accavaddassi annantu i so quad. Cussi fecini. Ingareti i 4x4 in un locu tranquillu, una razina chì quant’è mè era a prima volta ch’idda si sintia cavazzà da i roti ‘lli vitturi, è attacchetini u so caruseddu cù i quad. Li piacia à fà monda rimori,è dinὸ monda pulvariccia. È ben intesa faciani a cursa, u primu ghjuntu à a ghjirata culà, u primu à fà u saltu nantu à quiddu cuciùmbulu nantu à a pista in tarra, u prima à varcà a vadina. In fatti erani trè à bàttasi pà a prima piazza, chì, l’emu spiicata, Dalton era u più dèbbuli di tutti, è iddu ghjunghjìa sempri l’ùltimu. Dopu à un’ ora o dui d’amusamentu, si firmetini infini pà manghjà, è dicida di a sèguita di l’uparazioni. Senza primurassi di i rìsichi d’incendiu di ‘ssi staghjoni, accesini un beddu focu è fecini scaldà una cazzarulata di choucroute. Scucinaiani tutti à quel’versu, ma una scàtula di choucroute ugnunu a sà fà riscaldà, è ancu puri ‘ssi quattru taccon’ di fumaghjola quì. Finalmenti, dicisini di fà u puntu. Kevin parleti u prima . « O ghjenti, ci campemu. S’iddu ùn era statu u scemu culà in u paisolu pudemu dì chì tuttu sipassa bè. I quad viaghjani senza una panna, i mutora ronfiani, a furesta hè noscia, t’emu di chì manghjà, u solu prublemu hè pὸ dassi chì i purtevuli passani mali, u réseau hè debbuli, ma ùn ci hè micca inchiitùdina à avè, in casu chì fussi un imprivistu ùn semu chè à un ‘ora di a piaghja, allora eu pensu chì u meddu hè di dicida avali par ciὸ ch’emu da fà dopu. »


« Pour se remettre de leurs émotions, les quatre camarades ne connaissaient rien de mieux que de dénicher une belle piste et de chevaucher leurs quads. C’est ce qu’ils firent. Ils garèrent leur 4x4 dans un coin tranquille, un escarpement qui, à mon avis, n’avait jamais connu le moindre cahot de roues de la moindre voiture, et ils attaquèrent leur carrousel avec leurs quads. Ils aimaient faire beaucoup de bruits et beaucoup de poussière. Et bien sûr, ils faisaient la course. Le premier arrivé là-bas au tournant, le premier à sauter cette bosse sur la piste en terre, le premier à franchir la rivière. En fait, ils étaient trois à concourir pour la première place, car, comme nous l’avons expliqué, Dalton était le plus faible de tous, et il arrivait toujours le dernier ; Après une ou deux heures d’amusement, ils s’arrêtèrent enfin pour manger, et décider de la suite des opérations. Sans se soucier des risques d’incendie en cette saison, ils allumèrent un beau feu et firent chauffer une casserole pleine de choucroute. Aucun n’avait la moindre notion e cuisine, mais tout le monde sait faire chauffer une boîte de choucroute, y compris ces quatre abrutis. Finalement ils décidèrent e faire le point. Kevin parla le premier.
« Les gars, on s’éclate. Hormis le fou là-bas, dans ce petit village, on peut dire que tout se déroule bien. Les quads fonctionnent sans une seule panne, les moteurs ronflent, la forêt est à nous, nous avons de quoi manger, le seul problème c’est peut-être que les portables passent mal, le réseau est faible, mais il n’y a pas d’inquiétude à avoir, en cas d’imprévu, nous ne sommes qu’à une heure de la côte, aussi je pense que le mieux est de décider tout de suite de ce que nous allons faire ensuite. »





2009-10-10

Inassouv’île

Marcel Tijeras

A Fior di Carta, 58 p, 2006


inassouv'île InvistitaL’auteur est né en 1941, en Algérie, d’une famille andalouse. Après des études de Droit et de Lettres modernes, il deviendra professeur spécialisé jusqu’en 2003. Découvrant la Corse en 1971, grâce à son épouse, il lui consacre quelques années après, un recueil poétique dont le titre est par lui-même un plaidoyer : Inassouv’île. Il est également l’auteur de deux autres ouvrages poétiques édités chez A Fior di Carta en 2007 : Dits des Grenades et Incertaines lassitudes.


Comment parler de l’île, la nôtre, mais aussi toutes les autres, sans la nommer ? Sans faire jaillir les noms qui plaquent sur ce qu’elles sont une sorte de masque qui nous empêche de les découvrir par les chemins détournés ? Comment évoquer le lent travail de l’écume sur les berges sans figer cette mouvance toujours renouvellée dans la prison de la phrase carapaçonnées dans sa ponctuation ?

Tous ceux qui ont, un jour, révé de chanter les terres émergeantes connaissent cette difficulté en tentant de résoudre le problème à leur manière.

Marcel Tijeras y réussit en nous offrant de courts textes dénués de titres et de ponctuation (suivant une tradition inaugurée voici maintenant plus d’un siècle) en plaçant sur la page (la plage ?) des mots, des bribes de phrases qui sont autant de touches discrètes permettant, non pas de décrire mais d’évoquer le fugitif qui s’ancre dans le paradigme imaginaire de toutes les insularités.

"L’île – écrit-il – n’est ni veuve , ni orpheline du continent, elle est son désir et son humiliation ". Une sorte de point de référence pour tous les terriens car, obligatoirement, un continent n’est rien d’autre qu’une grande île et la Terre , elle-même n’échappe pas à cette définition. A l’autre extrémité, chaque homme, chaque être vivant est une sorte d’îlot à jamais ceinturé par de grandes plages de silence.

Cet ouvrage, par le sens mesuré du cadencement de sa phrase, par ses images discrètes mais savamment sculptées vaut beaucoup plus que la notoriété qui lui a été faite. Nous voulions par ces quelques mots rendre hommage à son auteur. Qu’il sache que sa voix ne s’est pas perdue, qu’elle a été entendue, qu’elle a ému une autre voix et peut-être bien d’autres qui se nourrissent elles aussi, des silences et des tirs mal ajustés.



Ne plie pas
Avance

L’escarpement
Est ta rigueur

La brisure ta beauté


Entre amer et mont
Peu d’espace
Pour sourire

Ou alors
Sans mémoire


Tu m’emportes
Où je ne sais plus vivre

Dans la seule gravité
De l’agave et du don


Sans doute eût-il fallu
L’entêtement de l’île

Pour naviguer aveugle
Vers le nommant solaire



Dans le blanc de la page
Avant d’atteindre à l’île

Ne jamais savoir
Si c’est un naufrage
Ou le sens du voyage

2009-10-06

 A propos de la traduction d’HALLALI
    Poème d’Angèle Paoli

Voir le texte source et sa traduction:
terresdefemmes.blogs.com/mon_weblog/2009/10/ghjuvanarahallali-ang%C3%A8le-paoli-une-traduction-in%C3%A9dite-de-norbert-paganelli.html

Voir aussi un compte rendu sur le site Pour une littérature corse:

pourunelitteraturecorse.blogspot.com/2009/10/fritu-sinu-linfondu-di-u-soli.html


« Je veux te remercier de faire avec sérieux tout ce qui n’aura qu’un temps
sur la Terre bien aimée »
                                             Jules  Supervielle


hallali invistitaTraduire un texte poétique c’est tenter de faire passer le bruissement d’une aile de papillon dans le spectre coloré d’une icône. Parfois le cheminement est immédiat et s’impose de lui-même. Parfois l’affaire présente quelques difficultés qui retardent, stimulent o exaspèrent celui qui quitte un instant son tablier de créateur solitaire pour endosser celui d’artisan. Et celui qui n’avait de comptes à rendre qu’à lui-même se voit désormais  redevable envers un texte dont il n’est pas le maître  et qu’il voudrait honorer du mieux qu’il peut.

Le thème du poème d’Angèle Paoli a, en lui-même, quelque chose d’iconoclaste dans le contexte insulaire. La chasse et tout particulièrement la chasse au sanglier est bien plus qu’un passe temps, un véritable rite de passage sans lequel l’enfant mâle ne saurait accéder au stade d’adulte. Il n’est pas nécessaire d’avoir abattu la bête, il est par contre indispensable d’y avoir participé, au pire en tant que rabatteur au mieux en tant qu’hypothétique tireur. Avoir joué de malchance en ratant de l’animal est pardonnable,  ne pas avoir été du rituel est inqualifiable. Les sociétés ont toutes leurs rituels, les rites ont souvent recours au sang pour leur efficience et leur longévité.

Aborder une dénonciation de la chasse est un acte courageux, traduire en langue corse cette sorte de profanation a quelque chose d’insensé. C’est bien ce quelque chose qui au départ nous a incité à tenter l’aventure. Entre l’odeur du mélange salpêtré et celle du souffre de la transgression, il n’y a qu’un pas….
Il reste et chacun le comprendra aisément, qu’un poème, comme tout acte de création, vaut bien plus pour sa manière que pour son intention et, précisément la manière, elle aussi, n’était pas sans présenter quelques difficultés.

En premier lieu, il faut bien admettre que la poésie d’Angèle est une poésie cérébrale, elle semble enfantée par la clairvoyance, elle énonce en fonction d’un projet dont on sent bien qu’il a été consciemment muri et son impact savamment calculé. Les textes poétiques corses semblent être généralement d’une autre nature, ils donnent le sentiment de naître des choses et des êtres pour accéder à notre imaginaire par une volonté qui leur est propre. Dans un cas le poète utilise les éléments pour étayer une construction qu’il a en tête, dans l’autre il s’accommode de ce qu’il trouve pour achever un édifice dont il ne connaît pas la configuration ultime.
Ainsi le très beau texte de Stefanu Cesari (Forme Animale, A Fior di Carta, 2008) dont la traduction en langue française donne :

« C’est un marécage foudroyé
De rage et d’animaux
Où j’ai grandi
Les chevaux morts errent
Ils viennent
à ton appel
esprits dociles
c’est fièvre
c’est vérité »

est plus conforme à l'essence de la poésie insulaire.

On remarquera que le poète ne fait qu’emprunter, selon ses propres dires, les éléments du décor, il les fait « monter » dans le texte sans leur enlever la fange qui les couvre. Du coup le texte traduit garde ce parfum animal qui est l’une des caractéristiques essentielles des textes en langue corse.

En second lieu, la structure du texte présente une exigence de lecture que l’on ne saurait sous-estimer. Nous sommes en présence d’un texte relativement long, dense, ne présentant ni ponctuation ni pause aisément identifiable hormis le découpage en trois strophes principales. La manière dont les vers (libres) sont cisaillés renvoie bien davantage au modèle de la poésie française (ou italienne) contemporaine qu’à ce qui se pratique ordinaire en Corse où la modernité de la facture n’est pas obligatoirement perçue comme un élément créatif à part entière mais bien plutôt comme une concession aux exigences de la modernité. Bien entendu ceci mérite d’être nuancé mais il suffit de consulter l’abondante production poétique contemporaine pour admettre que les recherches formelles occupent une place dérisoire comme pour signifier que l’essentiel est sans doute ailleurs.

Enfin, le champ lexical utilisé par l’auteure, et c’est peut-être ce qui frappe le plus fortement le lecteur, présente une dénonciation de la « barbarie » par le truchement d’un raffinement qui renvoie au code de l’urbanité. Dès lors comment traduire exactement« Hallali » ? Le terme de « Ghjacariccia » nous avait tenté mais le massacre est diligenté par des hommes et non par des chiens. Le terme de « Ghjuvanara » (orthographié parfois Ghjuvannara) s’est imposé en référence à la fin tragique des hérétiques de Carbini et compte tenu de la relative prégnance de l’expression « Hè sparata a ghjuvanara » (la boucherie a démarré) tout au moins au sein de l’aire linguistique du sud insulaire.
Et que dire des ces vers qui rappellent « Zone » d’Apollinaire :

« les rues des villes bruissent
d’un dimanche livré aux pas industrieux
des passants » ?


Fallait-il leur faire subir un bain de corsitude en effectuant une adaptation au contexte ou les traduire presque mot à mot quitte à introduire une sorte de pièce rapportée dans un univers figé ? Nous avons opté pour la seconde solution car la traduction littérale nous a semblé, dans ce cas précis, tenir parfaitement la route :

«  i carrughja citadini rimurighjani
d’una dumènica abbandunata à i passa industriosi
di i passenti »

Plus complexe fut la traduction du passage :

«  le corps se délite dans l’immobilité
d’une absence de rêve »


Le mot « corpu » désigne en corse « le ventre », il ne pouvait être employé, le terme « salma » désigne « la dépouille », il aurait pu faire l’affaire sauf que le terme français désigne tout à la fois un corps vivant et un corps mort. Employé « salma » eut été réduire la signification du texte. C’est la raison pour laquelle nous avons osé « omu » que l’on peut traduire par « homme » ou par « on ».
Face à l’imprécision du texte source nous avons préféré la polysémie du terme corse.
Dans le même esprit nous n’avons pas opté pour « immobilità » car ce terme parfaitement envisageable, comporte une élégance gracieuse qui fait songer aux danseuses que le pinceau de Degas a figé pour l’éternité. Il nous fallait du rude, du consistant et « stantarata » (pétrifiée) est venue naturellement avec son cortège de représentations.
La formule abstraite « absence de rêve » se rend tout naturellement par l’usuelle  et très prosaïque« senza sonnia » tout en la renforçant par l’adjonction de « mancu » (même), par ailleurs le verbe « déliter » m’étant inconnu en langue corse, je lui ai trouvé pour alter ego « strughja » (fondre ) tout en informant l’auteure de ma liberté qu’elle était en droit de refuser. La traduction du court passage  donne donc :

« omu si strughji in una stantarata
senza mancu sonnia »

Ces obstacles, tous ces obstacles m’étaient apparus dès la première lecture, ils ne s’étaient pas évanouis à la seconde ni à la troisième. J’étais à deux doigts de renoncer lorsque la fin du poème m’a interpellé :

« les mots se coagulent
dans le cousu décousu
des pages


J’ai froid jusque
dans le soleil »


La première strophe m’invitait à découdre le texte source pour mieux tisser la trame d’un nouveau texte. Il fallait le même fil mais la trame serait peut –être différente et au final l’étoffe mais découdre était nécessaire. C’est ce que je commençai à faire.
La seconde et dernière strophe semblait m’inviter d’une manière tapageuse….En effet, j’entretiens avec cet astre, un rapport à la fois obscur (c’est paradoxal) et charnel (c’est plus commun).Il suffit qu’il se profile dans un texte pou que tout s’éclaire et s’anime soudain. Je me souviens avec quelle délectation j’avais découvert le « Soleil cou coupé » du poème phare d’Alcool ou encore le Soleil Arachnide de Mohammed Khair-Eddine. Je me souviens que ces soleils m’avaient contraint de baptiser « Soleil Entropique » mon premier recueil poétique et que Jacques Fusina avait fait paraître « soleils revus » chez J.P. Oswald…L’astre me poursuit

« i paroli càghjani
in u cusgitu scusgitu
di i pàgini

T’aghju u fritu sinu à
l’infondu di u soli ”


C’était une invitation au voyage, je ne pouvais plus m’y dérober et c’est ainsi que « je me suis baigné dans le poème » d’Angèle
J’ai été bien trop long mais je m’aperçois que je n’ai rien dit tant il me reste à dire….D’autres le feront mieux que moi....

2009-10-05

Manifeste de Luri

 Essai de synthèse

 
manifeste de luriDes auteurs réunis à Luri le 22 août 2009, tous concernés par la question de la créativité et de la valorisation du livre, ont reconnu la dimension double de l’écriture, travail personnel et solitaire, et de la lecture, message au collectif qui a besoin d’une amplification par le groupe.

Or, les moyens d’amplification ne seront efficaces que si les auteurs sont capables de présenter un minimum de cohésion et tout d’abord en s’accordant sans ambiguïté sur la notion de littérature corse.

La littérature corse contemporaine est constitutive d’un imaginaire collectif qui puise ses racines dans l’oralité d’une culture insulaire spécifique tout en s’ouvrant au monde et à l’universalité.

Les productions de cette littérature sont identifiées par le lieu de leur création ou par leurs créateurs, par ceux qui sont ici ou par ceux qui sont d’ici.

On considère donc comme production de la littérature corse tout ouvrage affichant un rapport à la Corse écrit et édité en Corse ou ailleurs.

Pour assurer une promotion optimum de la production littéraire corse nous proposons les supports associatifs, informatifs et logistiques suivants:

1.    Une association des écrivains corses dont le but serait précisément celui qui justifie ce manifeste à savoir la valorisation de la production littéraire corse.

2.    Une plateforme virtuelle – site internet - qui permettrait un recensement  complet des publications, l’élaboration de notices descriptives et la création d’une télé/web entièrement consacrée à la présentation des auteurs et des œuvres.

3.    Un salon du livre corse organisé conjointement par l’association des écrivains corses et l’association des éditeurs corses en partenariat avec la Collectivité territoriale. Ce salon se tiendrait une fois l’an en Corse (écrivains en forêt à Vizzavona ?) et en deux autres lieux du continent (Paris, Marseille).

4.    Une émission mensuelle sur Via Stella consacrée à un échange entre les auteurs à partir de leurs œuvres.

5.    Des résidences d’écrivains organisées en partenariat avec les communes et qui permettrait aussi un contact direct entre les auteurs et la population favorisant ainsi un nouveau lectorat.


________________________________________________________________________
Méthode

Limite de l’action dans un premier temps aux écrivains

1.    Procéder à la rédaction d’un manifeste aussi simple que ci-dessus.

2.    Délai : 30 septembre pour nous mettre d’accord.

3.    Recenser tous les auteurs concernés et leur adresser le manifeste pour éventuelle approbation. Délai : 25 octobre.

4.    Convoquer ensuite une réunion de tous les signataires au centre Prumetei  pour mettre en place une association. Délai : 15 novembre.

5.    Une fois l’association  créée établir les contacts institutionnels utiles à la réalisation des divers projets (avec la CTC, France 3 Corse, des communes)
 
 
Dans un second temps, associer à notre démarche les artistes plasticiens, musiciens, chanteurs, comédiens pour un futur « Village de la création corse ».
 
                                                                             
 

2009-09-28

 

INTORNU A L’ ESSEZZA
De la faculté d’être
Rinatu Coti
Casa di u populu corsu/éditions éoliennes,60 p, 2004

 

Rinatu Coti InvistitaLa « Casa di u populu corsu » et les éditions éoliennes ont eu l’heureuse initiative de rééditer voici quelques années, le petit ouvrage de Rinatu Coti, publié pour la première fois en 1978. Nous disons « petit ouvrage » mais le qualificatif est impropre pour désigner cette œuvre majeure de la littérature insulaire, lequel est d’une rare densité et mérite d’être lu , relu et médité. Sa valeur intrinsèque réside tout à la fois dans le style, à la fois précis et élégant, de l’auteur mais aussi dans l’analyse pertinente et audacieuse des concepts de culture, de peuple et de tradition qui forment la trame profonde de l’ouvrage.
On ajoutera que l’édition du petit fascicule est d’une rare élégance, ce qui devrait combler les amoureux d’ouvrages de belle facture.

Pour l’auteur, la culture ne saurait se réduire à sa seule dimension ethnologique qui en fixe les contours et la fige, sans le vouloir, dans une définition qui la rend vite inopérante. Elle ne peut se comprendre sans une démarche de création et de re-création qui trouve son origine dans le pouvoir inventif de l’ Homme. Cette démarche implique que le dépositaire de schèmes culturels n’accepte l’héritage, légué par ses pères, que sous bénéfice d’inventaire.A lui de reprendre tel ou tel élément, d’en transformer tel autre, de refuser ce qui ne lui convient pas.

Malraux avait écrit : « La culture ne s’hérite pas, elle se conquiert ». Rinatu Coti ne semble pas dire autre chose et il disait cela à une époque où il suffisant souvent d’avoir recours au terme de culture pour s’exempter d’un minimum d’analyse critique, un peu comme si le « collectif » ne pouvait s’accomoder d’une démarche créative dont la phase ultime est obligatoirement le résultat d’une action individuelle (nous disons bien "la phase ultime" car la gestation d’une œuvre est bien entendu, collective).

Ces propos sont aujourd’hui presque unanimement acceptés et l’on reproche, d’ailleurs souvent à tort, au Riacquistu de les avoir ignorés.

« Intornu a l’essezza » nous démontre , au contraire, qu’il y avait déjà dans le mouvement de réappropriation culturelle cette noble précaution qui pourrait d’ailleurs fort bien devenir l’élément central, la pierre angulaire, d’un second Riacquistu que beaucoup, aujourd’hui, appellent de leurs vœux.

Nous préférons maintenant laisser la parole à l’auteur, cette parole vaut bien mieux que tous les commentaires qu’on peut en faire tant le propos est limpide et décapant.

1.
Afin de progresser un peu sur la route très malaisée de notre connaissance, il s’agit de tenter de dire – aujourd’hui – ce qu’est au plus profond le peuple corse : en réfléchissant, avec attention, à ce que les faits survenus dans le passé (il reste intimement tissé dans la mémoire commune, propre substance de la culture corse) sont les racines de notre pensée, volontaire d’être en devenir mais libre. Vivant à sa façon dans les temps actuels, l’homme corse reste fidèle à la tradition de son lieu. Il est persuadé que la sauvegarde trouve son origine dans la fermeté de l’homme enraciné en son lieu et en son sentiment.

1.
Si tratta di pruvà à dì, oghji, ciὸ ch’eddu hè, à u veru fondu, u populu corsu, par prugredì una stampa annantu à a starda sversa assai di u nostru cunniscimentu, fendu riflessu  è abbadendu chì i fatti successi in u passatu  chì ferma tessu à l’istrintu in a mimoria cumuna, propia sustanza di a cultura corsa, sὸ i radichi di u nostru pinsamentu vulintarosu d’essa à u vinenti, ma d’essa libaru. L’omu corsu stà fidu à a tradizioni di  so locu, salvamentu veni da a firmezza di l’omu arradicatu in u so locu è in u so sintimu.


2.
Recevoir et perpétuer un héritage, celui de nos aînés, sans faire davantage que maintenir la radition typique telle qu’elle nous parvient, sans en changer le moindre souffle, ce n’est en rien prendre conscience.

2.
Riceva è perpetuà solu una lascita, quidda di i nostri maiὸ, puru è massimu mantinendu a tradizioni sputica tali à quali edda ci veni, senza mancu mutà u minimu fiatu, quant’è ch’edda fussi eterna è intucchevuli in u so essaru di prima, ùn hè mancu apena piglià cuscenza.

17.
Pour pouvoir dépouiller le peuple et l’écorcher absolument, il lui a été mis ce masque qui tente de changer sa langue, sa pensée et sa culture. Ce masque mangeur de vie entend tuer l’être le plus profond, en l’enfermant dans une sépulture obscure. Il ne s’attaque pas seulement à ce qui se vit, il est avide de la part cachée, invisible. Il ébranle les racines de l’esprit et prend ses aises contre la vie précieuse qui fleurit autour de la matière matricielle. C’est à partir de l’être profond que sourd la vie abondante que rien n’arrête et qui résiste de toute son âme contre la destruction.

17. Par pudè spuglià u populu è spiddallu in tuttu, li s’hè missu issa mascara chì batti di mutalli lingua, pinsamentu è cultura. Issa mascara manghjavita, voli tumbà l’essa fondu di drentu, chjudendulu in una sipultura scura. Ùn s’attaca micca solu à ciὸ chì si vedi, hè braghjosa di a parti piatta, invisibuli. Sutrenna i radichi di a menti è s’ascerra à a vita priziosa chì  fiurisci in giru à u lignamu matricinu. Hè da  l’essa fondu ch’edda matra a vita bundenti chì nudda arreghji è chì risisti à l’anima contru à a sdrughjitura.

23. La liberté, l’homme la porte en lui, dans sa personne et dans son esprit, comme une source bouillonnante de vie et non encore venue à satiété. Elle s’assèche en même temps que l’homme et elle vit en même temps qe lui, dans le don qu’il fait toujours volontiers en défense du lieu. L’un ne peut jamais être échangé contre l’autre. Et pourtant la ressemblance existe. Mais elle n’est pas davantage  de personne que de forme ; la seule ressemblance est celle de la culture. Ressemblance non concédée par la nature ou imposée par un pouvoir supérieur, force de cohésion. Qu’un seul éprouve une douleur et tout le peuple souffre. Que l’on touche le lieu et l’on touche au peuple. Telle est la cohésion, puissance qui court au sein du peuple, au plus secret.

23. A libartà, a porta l’omu addossu, in a parsona è  in a so menti, conm’è una surgenti buddiccinanti di vita ancu à sbramà. Secca à tempu à l’omu, è vivi a tempu ad eddu, in u daziu ch’eddu faci sempri vulinteri in pratesa di locu. Tuccatu ad unu, toccu u populu tuttu quantu. Ùn esisti micca una forma aduprata da fabricà l’omini di u locu. Unu mai pὸ vena cambiatu pà un antru. È puri a sumiglia ci hè. Ma ùn hè micca di parsona nè di praforma ; a sola sumiglia hè quidda di a cultura. Una sumiglia micca cuncessa da a natura o imposta da un puteri supranu, ma nanzi arricata da una putenza interna, forza cucciva. Ch’eddu ni sintissi una, è soffri u populu. Ch’eddu si tucchessi u locu, è si tocca u populu. Hè quissa a cuesioni, putenza chì corri in u populu, sottu sottu.

27.
Le poète, lui, dit le jour ce que nul ne dit, ce qui se tait, mais que tout un chacun désire entendre et dire. Sa bouche ne se laisse pas clore. Sa bouche et sa langue sont celles du peuple. Son œuvre, il la file avec la quenouille de la joie et le fuseau du renouveau. Quand le poète meurt, son sang parle pour lui. Et lorsqu’on lui tranche la gorge, la terre reste imprégnée de son sang coulé goutte à goutte, véritable pluie pour la soif.

27. Eddu, u pueta, dici di ghjornu ciὸ chì nimu dici, ciὸ chì si taci, ma chì tuttu ognunu brama di senta è di dì. A so bocca ùn si laca micca tappà. A so bocca è a so lingua sὸ quiddi di u populu. A so opera a fila cù a rocca di l’aligria è u fusu di u riiru. Quandu eddu mori u pueta, parla par eddu u so sangui. È quandu eddu li si taglia a gannedda, ferma infusa a terra di u so sangui stiddatu, tempara da e seti.

28. Le mazzeri, lui, voit de nuit ce que nul ne voit, ce qui se cache mais que tout un chacun désire voir et faire. Sa personne ne se laisse pas interdire. Sa mémoire et sa conscience sont celles du peuple. Son travail, il le fait avec les mains de ce qui est juste et la force de la puissance. Quand le mazzeri disparaît, sa force agit pour lui. Et lorsqu’on lui tranche le vie, son rêve de chair reste mêlé à la mémoire tissée avec les morts et les vivants du lieu.

28.
Eddu, u mazzeri, vedi di notti ciὸ chì si piatta ma chì tuttu ognunu brama di veda è di fà. A so perssona ùn si laca micca pruibì. A so mimoria è a so cuscenza sὸ quiddi di u populu. U so lavoru u faci cù I mani di u ghjustu è a forza di a putenta. Quandu eddu sparisci u mazzeri, faci par eddu a so forza. È quandu eddu li si taglia a vita, u so sognu carnali stà buliatu à a mimoria tessa cù I morti è I vivi di u locu.






2009-09-19

Racines du ciel

Radiche suprane

Texte et photos de Tomas Heuer
Alain Piazzola, 84p, 2001
Textes en langue corse : Santu Massiani, Dumenica Colonna
Traduction : Dumenica Colonna

Racines du cielVoici un livre qui n’en est pas un….Il s’agirait bien plus d’une fenêtre ouverte sur le royaume mystérieux de nos amis les arbres lorsque la lumière du soleil a déserté l’horizon, laissant place à la quiétude des nuits étoilées.
Oui, c’est à ce moment que l’extraordinaire photographe qu’est Tomas Heuer ouvre son objectif pour de longues heures afin de nous faire découvrir ce que l’œil ne perçoit pas : l’autre vie des châtaigniers, des figuiers et des pins, ces moments de quiétude où la partie aérienne de la plante ressemble à s’y méprendre à sa partie enfouie dans le sol.

C’est le temps d’un autre temps, infiniment plus long et plus dense où les couleurs semblent s’inverser, donnant à chaque prise de vue l’aspect d’un cliché solarisé qui place d’emblée notre sujet d’ordinaire si discret, au centre d’un monde palpitant qui nous frôle sans jamais laisser de trace.

Une pure merveille ! Un livre devenu introuvable que le si discret Alain Piazzola ferait bien de rééditer tant les occasions de nous émerveiller et de rêver sans devenues rares.

Rien ne manque à cet ouvrage : ni la maquette générale, ni la qualité des textes de Santu et de Dumenica, ni le côté pédagogique, ni, bien entendu, la somptueuse iconographie..

Ces « tribulations nocturnes sur l’île des arbres de beauté » pour reprendre le sous-titre, méritent de figurer dans toutes les bibliothèques, c’est l’exemple accompli du beau livre, du très beau livre, du livre que l’on ne se lasse pas d’ouvrir et que l’on a peine à refermer….

Nous qui sommes sans arrêt assaillis par les promotions commerciales des best-sellers et les ritournelles un peu fade des ouvrages de cartes postales, découvrons que dans ce monde difficile de l’édition, il existe encore des artisans capables de sculpter un livre pour en faire une œuvre originale, attachante et que nul autre support ne remplacera jamais.

Alors, si vous pouvez mettre la main sur les derniers exemplaires de ce joyau, qui peuvent encore dormir dans les rayons de quelques librairies, n’hésitez pas un seul instant à en faire  l’acquisition et profitez de l’occasion pour harceler Alain Piazzola, 1 route de Sainte Lucie à Ajaccio, afin qu’il nous fasse l’immense plaisir de rééditer ce monument.

2009-09-14

A  Filetta

Tradition et ouverture

Jean Claude Casanova
Préface Ghjacumu Fusina
Colonna Edition, 122 p, 2009



 

norbert paganelli/jean claude casanovaNous avons eu le grand plaisir de présenter, au sein de cette rubrique, le site l’Invitu de Jean Claude Casanova (www.l'invitu.net) et d’échanger avec lui sur la genèse et les prolongements qu’il comptait donner à son entreprise…Il s’était bien gardé de nous dire qu’il avait en projet un ouvrage, un bel ouvrage sur le groupe « A Filetta » !
Nous ne savions pas que cet amoureux sincère et passionné de notre terre avait à ce point intégré ce goût pour l’omerta ! L’amour, dit-on, rend aveugle, nous constatons aujourd’hui que la passion peut, elle rendre muet….

Et muet nous le sommes aussi car ils sont assez rares les ouvrages sur les groupes musicaux, un peu comme si le chant se suffisait à lui-même !
Jean Claude réussit le tour de force de faire aimer pour ceux qui n’aiment pas encore tout en faisant adorer ceux qui aimaient déjà. En véritable « praticien », il porte un regard pertinent et une oreille attentive à ces jeunes gens, tous issus du Riacquistu, mais qu’ils semblent aujourd’hui largement dépasser pour se fondre dans ce vaste ensemble des musiques du monde.

Bien plus qu’une simple monographie descriptive, l’auteur a réalisé la prouesse de situer dans le temps et dans l’espace le projet de ces artistes pas tout à fait comme les autres qui ne peuvent concevoir leur art sans les notions d’échange et d’interaction. Belle démarche, magnifique et louable ambition qui repose sur l’idée (parfois mal en point par les temps qui courent) que toute culture implique non l’enfermement mais le dépassement. C’est d’ailleurs ce point commun à toutes les aires culturelles du monde qui fait d’elles des passerelles, des ponts facilitant les rapprochements dès lors que l’on se donne la peine de bien vouloir les traverser. Hors de cette transcendance, inhérente à tout projet de qualité : point de salut mais le triste constat d’un logos se métamorphosant en slogan, le slogan en catéchisme et le catéchisme en prêt à penser pour hommes pressés…

L’histoire du groupe, de ses débuts hésitants à son éclatante réussite nous fait découvrir des hommes simples et exigeants, conscients de leur talent mais aussi de leurs limites, des êtres que l’on regrette de ne pas connaître intimement tant le message d’honnêteté qu’ils diffusent semble leur seule et vrai nature. La seule en tout cas qui a bien pu leur permettre de passer sans encombre les embûches du long chemin initiatique qui va de l’ombre à la vrai lumière. Non point celle qui éblouit et se nourrit de paillettes mais celle qui éclaire et tente de nous rendre, à la fois, plus sensibles et plus intelligents.

A Filetta, on le sait, a réussi son pari insensé. Jean Claude Casanova vient de réussir le sien qui cache derrière le travail et la patience, le grain de folie sans lequel rien ne se fait.
Et, puisqu’il n’est jamais facile de réussir un premier livre, avouons à notre ami qu’il vient de signer là un ouvrage dont on espère bien qu’il ne demeurera pas un essai orphelin.

Nous serions trop nombreux à le pleurer ….

Au travail Jean Claude !

2009-07-08

ELOGE DE LA POESIE
Saint-John Perse



saint john perseC’est à une haute figure de la poésie contemporaine que nous faisons appel aujourd’hui. Un auteur réputé difficile dont le caractère altier ne pouvait tolérer le compromis et encore moins la compromission. Diplomate de profession, il fut l’un des premiers à s’élever contre les accords de Münich, ce qui lui valut le surnom de « diplomate le plus haï du III° Reich ». Pressé par l’homme du 18 Juin de rejoindre son équipe à Londres, il déclina l’invitation afin de sauvegarder son indépendance créatrice. Sollicité par son éditeur pour participer à des actions promotionnelles en faveur de ses ouvrages, il s’y déroba systématiquement, interdisant même la moindre publicité dans les médias de l’époque…
En 1960, le prix Nobel de littérature lui est attribué, à cette occasion il prononça un discours dont nous mettons en ligne la première partie.


« J’ai accepté pour la poésie l’hommage qui lui est ici rendu, et que j’ai hâte de lui restituer.
La poésie n’est pas souvent à l’honneur. C’est que la dissociation semble s’accroître entre l’œuvre poétique et l’activité d’une société soumise aux servitudes matérielles. Ecart accepté, non recherché par la poète, et qui serait le même pour le savant sans les applications pratiques de la science.
Mais du savant comme du poète, c’est la pensée désintéressée que l’on entend honorer ici. Qu’ici du moins ils ne soient plus considérés comme des frères ennemis. Car l’interrogation est la même qu’ils tiennent sur un même abîme, et seuls leurs modes d’investigation diffèrent.

Quand on mesure le drame de la science moderne découvrant jusque dans l’absolu mathématique ses limites rationnelles ; quand on voit, en physique, deux grandes doctrines maîtresses poser, l’une un principe général de relativité, l’autre un principe « quantique » d’incertitude et d’indéterminisme qui limiterait à jamais l’exactitude même des mesures physiques ; quand on a entendu le plus grand novateur scientifique de ce siècle, initiateur de la cosmologie moderne et répondant de la plus vaste synthèse intellectuelle en termes d’équations, invoquer l’intuition au secours de la raison et proclamer que « l’imagination est le vrai terrain de germination scientifique », allant même jusqu’à réclamer pour le savant le bénéfice d’une véritable « vision artistique » ― n’est-on pas en droit de tenir l’instrument poétique pour aussi légitime que l’instrument logique ?

Au vrai, toute création de l’esprit est d’abord « poétique » au sens propre du mot ; et dans l’équivalence des formes sensibles et spirituelles, une même fonction s’exerce, initialement, pour l’entreprise du savant et pour celle du poète. De la pensée discursive ou de l’ellipse poétique, qui va plus loin, et de plus loin ? Et de cette nuit originelle où tâtonnent deux aveugles-nés, l’un équipé de l’outillage scientifique, l’autre assisté des seules fulgurations de l’intuition, qui donc plus tôt remonte, et plus chargé de brève phosphorescence ? La réponse m’importe. Le mystère est commun. Et la grande aventure de l’esprit poétique ne le cède en rien aux ouvertures dramatiques de la science moderne. Des astronomes ont pu s’affoler d’une théorie de l’univers en expansion ; il n’est pas moins d’expansion dans l’infini moral de l’homme ― cet univers. Assi loin que la science recule ses frontières, et sur tout l’arc étendu de ces frontières, on entendra courir encore la meute chasseresse du poète. Car si la poésie n’est pas, comme on l’a dit, « le réel absolu », elle en est bien la plus proche convoitise et la plus proche appréhension, à cette limite extrême de complicité où le réel dans le poème semble s’informer lui-même.

Par la pensée analogique et symbolique, par l’illumination lointaine de l’image médiatrice, et par le jeu de ses correspondances, sur mille chaînes de réactions et d’associations étrangères, par la grâce enfin d’un langage où se transmet le mouvement même de l’Etre, le poète s’investit d’une surréalité qui ne peut être celle de la science. Est-il chez l’homme plus saisissante dialectique et qui de l’homme engage plus ? Lorsque les philosophes eux-mêmes désertent le seuil métaphysique, il advient au poète de relever là le métaphysicien ; et c’est la poésie alors, non la philosophie, qui se révèle la vraie « fille de l’étonnement », selon l’expression du philosophe antique à qui elle fut la plus suspecte.
Mais plus que mode de connaissance, la poésie est d’abord mode de vie ― et de vie intégrale. Le poète existait dans l’homme des cavernes, il existera dans l’homme des âges atomiques : parce qu’il est part irréductible de l’homme. De l’exigence poétique, exigence spirituelle, sont nées les religions elles-mêmes, et par la grâce poétique, l’étincelle du divin vit à jamais dans le silex humain.Quand les mythologies s’effondrent, c’est dans la poésie que trouve refuge le divin ; peut-être même son relais. Et jusque dans l’ordre social et l’immédiat humain, quand les Porteuses de pain de l’antique cortège cèdent le pas aux Porteuses de flambeaux, c’est à l’imagination poétique que s’allume encore la haute passion des peuples en quête de clarté.

Fierté de l’homme en marche sous la charge d’éternité ! Fierté de l’homme en marche sous son fardeau d’humanité, quand pour lui s’ouvre un humanisme nouveau, d’universalité réelle et d’intégralité psychique… Fidèle à son office, qui est l’approfondissement même du mystère de l’homme, la poésie moderne s’engage dans une entreprise dont la poursuite intéresse la pleine intégration de l’homme. Il n’est rien de pythique dans une telle poésie. Rien non plus de purement esthétique. Elle n’élève point des perles de culture, ne trafique point de simulacres ni d’emblèmes, et d’aucune fête musicale elle ne saurait se contenter. Elle s’allie, dans ses voies, la beauté, suprême alliance, mais n’en fait point sa fin ni sa seule pâture. Se refusant à dissocier l’art de la vie, ni de l’amour la connaissance, elle est action, elle est passion, elle est puissance, et novation toujours qui déplace les bornes. L’amour est son foyer, l’insoumission sa loi, et son lieu est partout, dans l’anticipation. Elle ne se veut jamais absence ni refus.
(….)

2009-06-15

OUVREZ la LUCARNE !


la lucarne invistita Un site a récemment appelé mon attention : il s’intitule la Lucarne (www.memoireduvent.canalblog.com/) et mérite qu’on s’y arrête. On y trouve quantité d’herbes folles et des textes venant d’horizons variés. Visiblement conçu sans projet rationnel il possède le charme de boutiques de brocanteurs où les objets s’accumulent et finissent par se lier d’amitié, pour notre plus grand plaisir. Nathalie Billecocq, qui en est à l’origine est une passionnée des arts et de la littérature et cette passion se double d’une qualité peu courante qui la rend éminemment attachante : la modestie. Elle affirme haut et fort que ses textes (présents sur son site) ne sont pas à la hauteur de ceux qu’elle accueille…Tel n’est pas notre sentiment, c’est la raison pour laquelle nous lui avons arraché la faveur d’en publier deux en fin d’article…Ce fut presque aussi difficile que d’obtenir un petit portrait d’elle ! Non seulement la poésie se fait rare , elle est de plus, d’une grande discrétion …Un message à méditer en ces temps ou la valeur est souvent confondue avec la fugace notoriété.

Qui êtes-vous Nathalie Billecocq ?

Je suis née à St Lô en 1962 dans une famille d'éducateurs un peu bizarre .
En 64 j'atterris avec ma famille à Bressuire, petite ville des Deux Sèvres où j’ai passé mon enfance et  mon adolescence.
En 1978 mon père crée la troupe  professionnelle  le "Théâtre du Bocage".
C'est sans doute à ce moment que le virus me contamine. A 16 ans j'annonce à mes parents que je plaque mes études plus que laborieuses pour aller faire du cirque. Finalement  j’ai choisi le théâtre.
En 1891 je suis entrée à l'école supérieure du théâtre de Strasbourg pour en partir assez rapidement retrouver mon amoureux et travailler avec lui. On est pas sérieux quand on a 20 ans...
J'ai aujourd’hui cinq enfants et j'ai arrêté ma carrière de comédienne il y à une dizaine d'années après la naissance de Jeanne.
 Je suis actuellement aide à domicile, je passe mes journées chez les personnes très âgées ou handicapées pour les aider dans leur quotidien.


Qu'est-ce qui t'a donné envie de faire ton blog et depuis combien de temps existe-t-il ?

J'ai ouvert « la Lucarne » en juillet 2005 avec l'aide de mon fils Léo (11ans à l'époque)
qui venait de créer un site pour présenter ses poésies.
Je me suis lancée avec tout simplement l envie de partager avec mes proches ce qui me touche,.
La poésie, l'art, mais aussi les petites choses "sans importance" qui jalonnent notre vie.
J'étais loin d'imaginer que les poètes viendraient un jour y déposer leurs textes.
As-tu rencontré des problèmes techniques lorsque tu as créé ton blog ?

Oui, j'ai rencontré au départ des difficultés car le langage informatique m’est rigoureusement incompréhensible… Un vrai charabia !. Petit à petit j’ai (un peu) appris et je sollicite souvent les aides  de mes proches et de mes connaissances mais à dire vrai je ne me « prends pas la tête », je constate que le site fonctionne, qu’il attire des gens intéressants et cela me suffit amplement pour l’instant.


En général pour faire connaître un site, il faut procéder à toute une série de référencements… On a l’impression, pour ce qui te concerne que les gens viennent à toi naturellement….

En partageant les œuvres que j'aime, je sème forcément des petits cailloux que certains trouvent et me rapportent.
Tout a commencé avec mon ami, artiste plasticien et poète, Kamel Yahiaoui.
C'est grâce à lui si aujourd'hui la lucarne est riche de tous ces artistes kabyles, mes frères de cœur.
En 2006, après avoir écouté le portrait de Kamel  par Xavier Pestuggia sur France inter dans l'émission Cosmopolitaine, j'ai rédigé un petit article le présentant.
Suite à ce petit papier, Kamel m'a contacté et envoyé des œuvres pour le blog, depuis nous ne cessons de correspondre.
Il m'a présenté ses amis, Aksouh, Ben Mohamed , Nabile Farès...  Hamid Tibouchi (lui-même poète et peintre de grand talent) avec qui j'ai noué des liens d'amitié.  Grâce à lui j'ai connu Josyane de Jesus Bergey, poète et femme formidable qui à son tour me met  en contact avec ses amis,  je pense plus particulièrement à Serge Wellens et Bernard Perroy dont  l'écriture me chavire.
Début mai, Frederic Pacéré Titinga  à découvert son poème "Carte postale" dans la lucarne et m'a envoyé un mot.
Ces rencontres se sont faites tout simplement, dans l'échange, la générosité, avec beaucoup d'humanité. C'est un trésor.

Qu’est-ce qui t’a donné le goût de la poésie ?

A 18 ans, j'ai rencontré Gérard Vernay  metteur en scène qui  m'a proposé un rôle dans "Diurne"  le spectacle qu'il créait à partir de textes de Jean Tardieu. Ce compagnonnage au théâtre et dans la vie à finalement duré une dizaine d'année.
Gérard était amoureux de la poésie, il m'a fait découvrir Colette Peignot (Laure), Adamov, Pierre Albert Birot, Césaire, Arthaud, Bataille, Pierre Reverdy que j'adore et beaucoup d'autres. Depuis cette date j’ai toujours aimé fréquenter les poètes et lire leurs textes.

Tu ne parles pas de tes textes qui sont pourtant sur ton site….

Je me demande si je ne vais pas les retirer, je trouve qu’ils ne sont pas « à la hauteur » de ce qui me parvient…Sans fausse modestie, je ne me considère pas comme un poète ou une poétesse (comme on voudra). Etre sensible à la poésie des autres me comble et me suffit amplement


Le soleil a plongé derrière la maison
La lucarne ouvre un œil
Une ombre s’effiloche pendue à la gouttière
le chat dans le jardin
Joue
Un deux trois soleils

U soli hà ciuttatu darretu à la me casa
U purtiddinu apri un ochji
Una ombra si sfilaccicheghja appesu à la canaletta
A ghjatta in  u giardinu
Ghjoca
Unu dui è trè soli




J'attends

La nuit n’en finit plus de s’étendre comme une femme langoureuse
qui  chérit  ses  coussins.   La  nuit  envahit  les  jours,  lancinante
complainte,  indicible blessure.

J’attends
la voix du vent
dans la nuit qui s’étend
J’attends
des nouvelles du vent 
mais le vent est  sans souffle
il ne sait plus chanter 
juste me rappeler 
que son cri  l’a éteint 
comme une simple bougie
que  l’ombre  des fantômes
a le poids de l’enclume 
j’attends
la voix du vent
dans la nuit qui s’étend

J'ai posé sur mon crâne la lampe des tempêtes

Aspettu

A notti ùn a finisci più di sparghjassi com’è una donna bramosa
Chi godi cù i so cuscina. A notti invaisci i ghjorna, dulurosu
Lagnu, indicibula offesa.

Aspettu
a boci di u ventu
in a notti chi si sparghji
Aspettu
nutizii di  u ventu
ma hè senza fiatu u ventu
ùn sa più cantà
ghjustu  fammi ricurdà
chè u so gridu l’hà spintu
com’è una tinta candedda
Chè l’ombra di i spiriti
Hà u pesu di lalcudina
Aspettu
Aboci di lu ventu
In a notti chi si sparghji

Aghju ponu nantu à u me capu u lumu di i timpesti




2009-06-06

Jean Pierre Santini éditeur…

A Fior di Carta

20228 Barrettali



 jean pierre santini invistita L’homme intrigue et force l’admiration. Discret, le visage mangé par une barbe poivre et sel, le regard abrité derrière des verres fumés il recèle une énergie peu commune et un sens de la parole donnée qui devient rarissime, ici comme ailleurs…L’éditeur Jean Pierre Santini est aussi, et avant tout, un écrivain qui publia en 1967 au Mercure de France: Le Non-lieu avant de choisir son île comme source d’inspiration. On lui doit un essai sur le FLNC, paru chez L’Harmattan en 2000, plusieurs polars parus aux éditions Albiana : Corsica clandestina (2005), Isula blues (2005), Nimu (2006), un ouvrage de poésies : Comme une aube à jamais (2005), et un petit ouvrage sur le racisme anticorse de Sénèque à nos jours (2007). Ces deux dernières publications font partie du catalogue des éditions qu’il dirige. Nous avons souhaité en savoir un plus sur ces éditions un peu particulières

 

 Peux-tu m’expliquer ce qui a motivé la création d’A Fior di Carta ?

 
C’est à l’issue d’une réunion politique désespérante où l’on éprouva, une fois de plus , l’impuissance  militante  à imaginer ce que pourrait être une Corse « capable  de législation » comme l’écrivait Rousseau,  c'est-à-dire capable d’imaginer un vivre ensemble qui soit autre chose qu’une simple échange et une simple consommation de marchandises, qu’avec mes amis Sébastien Bruneau et Francescu Neviani, nous avons pensé à une maison d’édition qui essaierait,  du moins, de garder en mémoire les textes significatifs de notre histoire contemporaine et aussi les textes littéraires, notamment poétiques, que les autres éditeurs hésitent à publier.

 Mais il y avait déjà sur l’île de nombreux éditeurs, ne leur avez-vous pas porté  préjudice en créant une nouvelle structure ?


En fait nous ne portons préjudice à aucun autre éditeur, ni en Corse, ni ailleurs, car aucun autre ne fabrique les livres comme nous les fabriquons.
 
 Lorsqu’on examine la liste des publications effectuées, on a du mal à discerner une ligne éditoriale (poésie en langue corse, nouvelles n’ayant rien à voir avec la Corse, textes politiques, documents historiques….) est-ce volontaire ?
 

Je crois une ligne éditoriale se dégage progressivement. Elle donne aujourd’hui la priorité à la poésie parce que c’est le langage premier, celui qui justifie tous les autres.
 

 Pour situer un peu ton initiative sur le plan « économique », peux-tu me dire combien de titres tu publies chaque année, quel est ton chiffre d’affaire et à quoi servent les éventuels bénéfices ?
 

Depuis Juin 2006, 42 titres ont été publiés, soit une moyenne de 14 par an. Il n’y a pratiquement aucun chiffre d’affaire puisque les sommes engagées dès le début sont stables et tournent autour de 4000 €. On rentre simplement dans nos  fonds modestes. Tout repose sur mon travail militant bénévole.
 

Un peu dans le même ordre d’idées : quel est le tirage moyen d’un ouvrage ?
 

Le tirage moyen des ouvrages est de 150 exemplaires. Certains ont été tirés à 300. Mais c’est le maximum…  que peut supporter un homme seul fabriquant les livres pages par page.
 
 Y-a-t-il des difficultés particulières à agir en Corse (nombre de points de ventes limités, période d’euphorie estivale succédant à une période de léthargie hivernale…..)
 

Je ne me pose pas tellement la question. Je sème mes bouquins…  en oubliant la plupart du temps de recontacter les quelques points de vente… Les libraires les plus scrupuleux me rappellent parfois qu’ils me doivent quelque chose ! En fait, je vends un peu par correspondance et je compte sur les auteurs pour  diffuser autour d’eux.  Enfin, j’organise chaque année une « Ghjurnata libri aperti » (Journée livres ouverts) dans le Cap ce qui permet d’écouler directement quelques  exemplaires.
 

 Vas-tu continuer à produire, au sens premier du terme, tes livres toi-même ou vas-tu sous traiter l’impression afin de te rendre plus disponible ?
 
Je sors mon 43 ème titre pour le mois d’août 2009 et, à compter de cette date,  je cesse de fonctionner comme Charlie Chaplin dans les temps moderne, dans une sorte de sarabande absurde, pour mettre au monde les produits de ma petite fabrique de littérature. Donc plus aucune publication  « à la main » et relance éventuelle avec un imprimeur dès janvier 2010, mais avec un choix strict d’ouvrages limités à 3 ou 4 par an.
 
Et l’auteur J.P. Santini dans tout cela ? L’auteur ne souffre-t-il pas trop de cet énorme travail matériel qu’est le pilotage d’une entreprise de fabrication comme la tienne ?

A partir de cette petite fabrique de littérature que je crois peu répandue au monde  l’auteur en question nourrit aussi sa « petite fabrique de solitudes » (C’est en fait le titre d’un bouquin en préparation à partir de la somme des expériences  banales ou insolites d’une vie.  Du moins ce qu’il en reste en mémoire. )
 
Comment  faut-il comprendre le nom de ton enseigne « A Fior di carta » s’agit-il de « la Fleur de papier » ou d’une sorte d’expression du type « A Fleur de papier » comme on dit A Fleur de peau » ? 
 

 Voici donc la petite histoire du choix de cette « enseigne ». Sébastien Bruneau avait demandé à un de ses amis, membre du groupe de chanteurs « I messageri », de trouver un nom. Or celui-ci, employé dans une station service à des tâches ingrates y réfléchissait tout en regrettant d’être dans l’obligation d’accomplir un travail qui ne facilitait pas l’inspiration. Le désir de trouver une expression qui convienne  et l’empêchement dans lequel il était d’y réfléchir sereinement, provoqua une irritation qui  se traduisit par un hérissement  de peau.  A fleur de peau… A fleur de papier… A Fior di carta était née.  L’enseigne est d’autant  plus belle qu’elle exprime  exactement ce qu’est l’imprimerie,  l’effleurement des mots sur la page, comme le frisson qui court sur la peau.
Donc, ne pas confondre cette émotion avec  le prosaïque «  Fior di carta » qui conviendrait  plutôt  au papier toilette !  Ne jamais  oublier en l’occurrence la première lettre de l’alphabet qui aide toujours à l’étonnement.
 






2009-05-28

Rives en chamade
Danièle Maoudj
Préface de Nedim Gürsel
Postface de Ernest Pépin

L’Harmattan, mai 2008.


danielle MaoudjVoici une question qu’on ne manquera pas de se poser (de nous poser) : l’ouvrage Rives en chamade que Danielle Maoudj a publié en mai 2008 fait-il partie de la littérature corse ?
On trouve dans ce recueil poétique une majorité de textes en langue française ayant pour thème l’île de Corse. Certains de ces textes sont traduits en langue insulaire par Marc Biancarelli, d’autres le sont en Kabyle.

Le projet de Danielle Maoudj nous semble évident : présenter au lecteur un bouquet inhabituel composé d’éléments variés dont elle est la dépositaire (Corse par sa mère, Kabyle par son père, Française par sa formation scolaire et universitaire).


Ce projet répond-t-il à une demande légitime ? Bien évidemment ! Il nous montre de manière magistrale que les débats que nous avons sur les contours de notre identité et la définition d’une production autochtone sont largement dépassés par la création qui, elle, ne s’embarrasse pas de questions adventices. Lorsqu’un peintre n’utilise plus le châssis entoilé, qu’il n’applique plus le pigment au pinceau, qu’il projette d’autres matériaux colorés sur le support, cesse-t-il pour autant d’être un peintre ?
On pourrait bien entendu créer des catégories sui generis mais, à l’heure qu’il est, il y aurait une inflation de ces catégories sans que cette taxinomie puisse être dotée d’une véritable fonction heuristique.


Un peu comme les juristes sont toujours décalés par rapport au réel sans cesse mouvant, les théories sur l’art et la littérature semblent courir après « ce qui se fait déjà ». Loin de nous l’idée de blâmer la théorie, de nous moquer de qui que ce soit mais force est de constater que les uns travaillent dans le monde ordonné et éclairé et les autres dans un univers foisonnant dont ils s’efforcent de dissiper la nuit. Les uns travaillent, pourrait-on même dire, les autres bricolent (au sens exact de Claude Levy-Stauss), c'est-à-dire qu’ils utilisent des matériaux non homologués, disparates, détournés et qu’ils font mine de s’en accommoder. Les uns ont un maître, exigeant, injuste auquel ils doivent rendre des comptes en termes de logique, d’école de pensée, de cohérence, les autres semblent ne pas en avoir et ne devoir rendre de comptes qu’à eux-mêmes (ce qui n’est pas une mince affaire).

Alors, disons-le tout net : l’ouvrage de Danielle Maoudj nous va droit au cœur car il fait chanter ce que l’on dissimule afin de nous abreuver du mythe de l’unicité. Elle ne nous abreuve pas, elle nous inonde d’une lame venue des profondeurs de la mer, là où naissent les nouveaux mythes nécessaires à nos vies plus qu’à nos légendes. Ce petit ouvrage, enrichi d’une belle préface et d’une non moins belle postface mérite bien plus que l’attention distraite qui lui a été accordée jusqu’à présent.

Nous avons choisi de présenter un texte finement et fidèlement traduit en langue corse par Marc Biancarelli et de le faire suivre par sa version en langue Kabyle en respectant la présentation de l’ouvrage


Mon père, pardonne-leur

Dans le silence de ta mort
J’entends gronder ton inquiétude

    « J’ai libéré la Corse et la France pour rien »

Les ténèbres me saisissent

Automne deux mille un
Tu choisis de partir
Asphyxié par un air charognard
                Des chemises noires toujours à l’œuvre

Depuis ton départ
Les rochers mauves
Sont attaqués
            L’ennemi
            Vertige d’un temps clos

Notre Corse est rongée par le ressentiment

            On dit que la contagion est planétaire

Le sang rancunier coule à flots
Les murailles tremblent
S’écroulent
Ouvrent la voie à la démence

Tu me confies tes doutes

    « J’aurai dû écouter ta mère, ne jamais revenir en Corse »

Mon père, je t’en prie
Pardonne-leur

            Ce sont des errants de la pensée
            A l’ombre de la vie

Pardonne-leur
Ta fille est Corse



O bà pardὸnali

In u silenziu di a to morti
Sentu sorghja a to inchiitùdina

“Aghju libaratu a Corsica è a Francia in darru”

A bughjura m’aguanta

Vaghjimu dui milla è unu
Scelsi di parta
Affucatu da un’ aria pridaghja
            Di i camisgi neri sempri prisenti
Dipoi a to partenza
I cantoni malvi
Sὸ attaccati
            U numicu
            Baracina d’un tempu chjusu

A noscia Corsica hè rosa di feli
   
Si dici chì a cuntaghjoni hè pianettaria

U sangu di rincori miscia à fiumu
I muraddi trimulighjani
Cadini
Aprini a strada à a scimizia

Ma palesi i to dubbiti

« Avariu duvutu stà à senta à mammata, ùn vultà mai in Corsica »

O bà, ti pregu
Pardὸnali
Sὸ paciaghji di u pinsà
                        À l’umbra di a vita

Pardὸnali
Hè Corsa a to fiddola



A baba, semmeh-asen

Di tsusmi id-yezin I lmut
zerreɣ mi d-yeqqar babba
(acimi nuɣeɣ ɣef tmurt
hyiɣ-d la Corse d Fransa

izzemi yizer-ik yettru
izri, tennuɣed ɣed ulac
ɣunzant wid ur nceffu
ttun-k mi tezled ɣef nɣac

di tizzet n lexrif
zriɣ-k truhed
La Corse teshinzif
Zwir ad tt-tesgujled

La qaren tzeher
Yal tizi terɣa
Idamen d iɣzer
Nezer di lferma

Yemma tɣuzed
Thuzed-d ixef-is
Amzun tendemmed
Mi yerez wawal-is

Lemmer d itwezned
Izen I d ak-tenna
Ur d-tettezayed
Ar la Corse lebda

unzeɣ-ak a baba
Meyez asen-tsumhed
Amger ur yezra
Tizelgi I deg yeced

Ma tsumhed-asen
Ulac tindemmir
Nutni d i- Corsiyen
Yelli-k d tacorsit
2009-05-28

Xavier Casanova : l'homme qui trouble...


 

xavier Casanova Ceux qui pensent que la production intellectuelle de notre île verse dans le conformisme en seront pour leurs frais…Avec cet homme là on ne sait jamais où peut vous mener la question la plus anodine, la remarque de pure forme. C’est que, probablement, pour lui, rien n’est anodin et qu’il ne saurait exister que du signifiant…Encore faut-il avoir le courage de creuser pour en débusquer le ou les sens cachés…

Inclassable ? Certainement ! Dérangeant ? Probablement ! Lucide ? A vous de juger !

Nous avons déjà eu l’occasion de l’écrire, la poésie n’a pas pour fonction d’orner la vie mais de contribuer à en changer le sens, voilà pourquoi les propos de Xavier Casanova nous vont droit au cœur. Il n’est question de dire que nous sommes d’accord avec tout, il est seulement question de remercier celui qui vient nous troubler et envers qui nous nous devons d’avoir, au minimum, « de la patience et des égards ». La vérité nous oblige à avouer que nous éprouvons aussi cette forme d’amitié muette que l’on nomme complicité.


NB :Nous avions posé nos questions à Xavier en langue corse mais il a préféré y répondre en français. Nous avons donc conservé les questions initiales en les doublant d’une traduction.


Parchi aveti fattu u vosciu situ ?  Chì n'aspittàiati ?
Pourquoi avez-vous créé votre site ? Qu’en attendiez-vous ?

Le site, ou blog, Isularama a été créé lorsque j’assumais la direction artistique du magazine Ci Simu, dont j’ai assuré, à ses débuts, la conception et, jusqu’au numéro 7, la réalisation. Outre quelques articles. Il s’agissait alors, à travers le blog, d’attirer l’attention de l’équipe du magazine sur le web, et sur la nécessité de compléter l’édition papier par une présence sur Internet. J’ai donc mis en place Isularama. J’ai, par ailleurs, utilisé les facilités du blog pour créer aussi Lignes Blanches, un site qui venait appuyer la promotion d’une pièce de théâtre, écrite par Corinne Mattei et Dominique Orsatelli. Cette intervention venait appuyer la forte implication de Ci Simu dans la production de cette œuvre.
De son côté, Claire Vallecalle s’est employée à développer, à partir de sa rubrique CDgraphie, une présence de Ci Simu sur MySpace. Sa connaissance du monde de la musique et du monde connexe de la réalisation n’a pas tardé à enrichir la liste des « amis ». Son travail constant et patient a créé à lui seul le réseau de complicité dont Ci Simu avait besoin. Avec un résultat bien plus probant que les ventes qui, en dehors du frémissement de quelques kiosques bastais, n’ont jamais retourné un bourdonnement à la hauteur du projet initial.
Le blog Isularama lui-même n’a jamais produit ce « buz » – l’adrénaline du vebumaestru – qui eût complété, dans la virtualité de l’Internet, l’audience trop modeste du périodique. Il fut imaginé, par moi, comme un outil collectif où les rédacteurs auraient pu déverser leurs excédents de plume, répercuter aussi de manière systématique tous les mails annonçant à la rédaction quelque événement que ce soit ; un espace, aussi, offert à de nouvelles plumes prêtes à affronter l’écriture, comme la douce et molle sanction des commentaires.
Pour diverses raisons, ce germe n’a jamais trouvé le terreau où s’enraciner. Reste la force vitale qui permet à certains arbres de s’enrocher entre deux blocs de granit, au risque de se bonzaïser tout seul. C’est un peu ce qui est advenu. Simplement parce que rien n’a jamais pu tuer en moi l’irrépressible besoin de créer, quelles que soient les conditions et les circonstances.
Constatant qu’après mon départ, m’était infligée – sanction symbolique – l’effacement des néologismes de mon cru, qui figuraient en couverture de Ci Simu – « isularama » et « Corsicazine » –, j’ai mis la main sur l’un et l’autre, en relançant le blog Isularama et en créant, sur YouTube, la chaîne Corsicazine. Cette dernière sert de réceptacle aux productions un peu délirantes des virtuels Studio de La Gare (de Ghisonaccia) et de sa troupe fétiche, The Little Corsican Webcam Pocket Theater. C’est ma manière de cultiver mon jardin (qui comporte par ailleurs deux lignes de tomates réunissant 14 variétés distinctes, signalant ainsi mon obsession de la diversité).
Aujourd’hui, ce blog n’est rien d’autre qu’un des étages de mon laboratoire. D’autres blogs sont encore davantage expérimentaux, notamment un blog « Savoir rédiger une demande d’emploi » qui met en pratique diverses manières de se f. d’entrée de jeu de la tête du patron (que j’imagine très proche du Médef). C’est ma plus forte audience, même si elle est alimentée pour l’essentiel par des quêtes réelles de conseils. Le parcours des pages laisse penser que la récréation offerte de manière inattendue aux demandeurs d’emploi est appréciée, malgré les angoisses certaines des visiteurs français et les espoirs probables des visiteurs du Maghreb ou du Sahel. J’imagine même quelques éclats de rire sur les consoles des « pôles emploi », dans un de ces espaces de convivialités décorées de chek lists aidant les chômeurs à repérer la qualité qu’il leur reste encore à travailler pour parfaire leur employabilité dans un monde globalement licencié.
Rapportées à la question initiale, toutes ces digressions montrent que, quelque part, il me semble toujours incongru de répondre de ses créations à partir d’un pourquoi et d’une attente. Pour que vous sentiez mon désarroi face à cette question, c’est un peu comme si je vous demandais « Pourquoi tu respires ? Qu’est-ce que tu en attends ? ». La création, pour ce qui me concerne, relève d’une dynamique irrépressible et permanente. Je ne sais pas cuisiner les nouilles autrement qu’en y apposant, d’une manière ou d’une autre ma griffe. Certains voient les nouilles. D’autres apprécient ce qui dépasse.


À tempu d'oghji, seti cuntentu o scuntentu di a voscia opara ?
A ce jour, êtes-vous satisfait ou insatistait de votre réalisation ?

La satisfaction est un sentiment à deux dimensions, personnelle et collective. La première rapporte les résultats à mon propre parcours, à mon propre travail, à la résistance de la matière (des mots, des images, des sons), à la plasticité du cerveau (des stimulations et du sens), aux caractéristiques des instruments (aujourd’hui, ma palette de logiciels, et, dans cette palette, l’éventail des fonctionnalités que je maîtrise).
Dans cette dimension, j’ai la satisfaction d’avoir exploré un champ qui dépasse les spécialisations habituelles, et aussi la satisfaction d’avoir théorisé, sous certains aspects, l’application de ma pratique à ce champ. Je pense, notamment, à ce que j’appellerai « les processus de schématisation », qui me donnent la clef me permettant de faire un lien entre des actes, des outils et des objets mis à distance les uns des autres par les divisions courantes du travail. Par exemple, dans le domaine de la presse, la rédaction des textes, l’acquisition des images et la mise en forme graphique font appel à trois métiers distincts, et donc, nécessairement, à des protocoles régissant la « bonne conduite » des uns à l’égard des autres.
À cet égard, Ci Simu était le lieu idéal où l’inventivité pouvait aussi porter sur ces protocoles, pour en faire émerger d’autres, et, notamment, des protocoles de travail beaucoup plus proches de ceux qui s’observent dans ces agglomérats où de jeunes passionnés de musique, d’images et d’informatique réunissent leurs compétences, en se donnant pour ciment la recherche effrénée du « kool & fun », plutôt qu’en se fossilisant d’entrée de jeu dans ces formes particulières de traditions et de protections qu’expriment, par exemple, une carte de presse et le statut qui va avec. L’impensé fait toujours beaucoup de bien au pré-mâché. L’instituant déplace toujours les frontières de l’institué, pour parler un langage aujourd’hui désuet.
Ces remarques font passer dans la seconde dimension de la satisfaction, puisqu’elles commencent déjà à la rapporter non plus à mon parcours personnel, mais aux réactions engendrées par ce parcours dans les collectifs où il s’est déroulé, ou auxquels il s'est trouvé confronté.
En premier lieu – c’est l’expérience la plus récente – le collectif Ci Simu. Ce projet prend sa source dans un amateurisme à peine dégrossi par l’expérience de la vente d’espaces publicitaires, dans une vision fascinée par l’arrogante vacuité de la presse gratuite, et dans une sorte de résurrection culturelle acquise sur le tard par l’expérience de la scène et l’intériorisation, en bribes et rudiments, du jeu d’acteur appris dans divers ateliers de théâtre. Autrement dit, un projet qui a les couleurs du repoussoir, mais dans lequel je m’engage, parce que, n’ayant aucune expérience de la presse, c’est l’occasion d’y goûter.
Et aussi parce que, pour combler ce qui semble manquer à la Corse, il n’est de meilleure démarche que de faire avec les moyens du bord, et de saisir les opportunités sans faire la fine bouche. Manque, en effet, à notre île un organe qui fédère un peu la multitude d’expériences culturelles et artistiques qui s’y développent. Par exemple, plus de 300 groupes de musiciens ou chanteurs, plus de 40 troupes de théâtre, rapporté à la population de la Corse, ça laisse entendre un nombre impressionnant de personnes partageant l’expérience de la scène. De même qu’une production éditoriale avoisinant les 40 nouveautés par ans laisse supposer un vivier d’auteurs n’a rien de stérile, surtout si on y ajoute la production poétique infra-éditoriale, celle qui circule par chansons interposées ou par le truchement du net. Il faudrait compléter avec un recensement des sociétés savantes, des ouvertures de sites ou de blog, et même des associations locales où, sur le modèle de l’ARIA, des gens se battent au quotidien, qui pour faire vivre une utopie, qui pour entretenir coûte que coûte toutes sortes de lumières vacillantes, par exemple du côté de la lecture publique, ou dans les célébrations religieuses. La musique ne s’arrête pas très exactement lorsque nos transporteurs passent du tarif rouge aux braderies du hors saison. Et la création est souvent plus intense au temps des châtaignes et des salaisons que dans la petite fenêtre estivale où les énergies sont englouties dans le rythme aussi dément que bien rôdé des grandes tournées et des très grosses ventes.
Face à ce constat, il me semblait que Ci Simu pouvait se donner pour mission d’éclairer cette luxuriance, et de prendre sa place dans la mise en réseau d’une multitude de points d’ébullition très fortement dépendant les uns des autres. Prenons simplement l’exemple de la production musicale. Un ordinateur et quelques logiciels suffisent aujourd’hui à transformer un local un peu isolé du bruit en studio d’enregistrement. Mais la valeur de ce studio va dépendre de la qualité de la musique composée, du brio des instrumentistes, de l’aptitude à jouer du net pour rameuter les amis et les foules distantes, de la précision dans la gestion informatique du son, de la maîtrise graphique des visuels ornant les CD, les sites et les affiches… Bref, la technique induit en fait un élargissement des domaines de compétence et appelle soit à de larges synthèses personnelles, avec le risque de sortir de son domaine d’excellence, soit à des collaborations collectives, avec le risque de déraper dans les frictions interindividuelles.
La valeur de ce studio va aussi dépendre de la qualité des retours, simples caresses (super, continuez !) ou commentaires construits. Dans une sorte de colloque capcorsin où Jean-Pierre Santini réunissait une quarantaine d’auteurs corses autour de leur littérature, Marie-Jean Vinciguerra signalait qu’il manquait à la Corse une critique digne de ce nom. Peut-être préférons-nous les prêtres qui, bénissant tout, même les cochons, nous assurent qu’ils consacreront ainsi toutes nos unions successives, les stages, les CDD, les CDI, et même les extras. Retenez, de la métaphore, le côté institution, où ceux qui officient œuvrent à partir de quelque chose qui les dépasse. Créer un prix du livre Corse coûte à la collectivité la somme remise au récipiendaire, et coûte à l’éditeur le prix du bandeau rouge à placer en couverture. Autant dire trois fois rien. La création d’une instance de consécration est une autre aventure. Et, sait-on jamais, peut-être est-elle en train de germer dans ce blog aixois où François Renucci tourne inlassablement les pages de toutes sortes d’écrits littéraires en relation avec la Corse, et les agrémente de commentaires sentis, construits et documentés. Au risque de perdre ma pension, j’irai même jusqu’à dire qu’il est peu probable qu’il s’en forme une du côté de la CTC. Pas même pour une littérature de cour. Quoiqu’un prix des usagers du chéquier Pass-Cultura puisse être un concept marketing porteur, c’est-à-dire susceptible d’attirer sponsors et annonceurs, et de porter les boutiquiers à la jouissance plus sûrement que les lecteurs.
On aura compris que, sous sa dimension collective, ma satisfaction est bien maigrelette. Elle se heurte, d’une part, au repli de Ci Simu sous un fonctionnement qui restaure la préséance statutaire de la carte de presse (noblesse oblige, dit-on dans la plus pure tradition française ; statut oblige, corrige-t-on de manière républicaine sans rien toucher au fond). Elle se heure, d’autre part, à la médiocrité de certains échos professionnels. Je pense, notamment, aux éditeurs et au regard superbement perplexe qu’ils ont porté sur un magazine qui se proposait, au moins, de tenir le rôle de bibliographie systématique. Une attitude renvoyant l’image de maquignons qui flairent le canasson en comptant sur les doigts d’une seule main, pouce replié, le nombre de mois qui lui restent à vivre. Et qui s’étonnent déjà, à la seconde rencontre de vous savoir vivant, vous et votre monture.
Si, sous sa dimension collective, ma satisfaction est maigrelette, elle n’est pas pour autant nulle. Ces traces qui cheminent sur le web, comme autrefois les bouteilles abandonnées au gré des courants, commencent à provoquer des rencontres. Et des rencontres d’une toute autre qualité que celles qui adviennent en faisant antichambre devant les distributeurs de prébendes et les acheteurs d’espaces publicitaires. Des rencontres qui montrent chaque fois la richesse humaine de la Corse, et aussi – qui semble transparaître sous cet excès de richesse –, l’humble souffrance de beaucoup. Je ne suis pas encore en mesure de développer ce dernier point, qui relève plus, pour l’instant, du ressenti que de l’analyse.
Ce n’est peut-être rien d’autre que la transformation progressive de notre environnement collectif en monde de consommation plutôt que d’échange.

Chì  vularisti scambià, oghji o dumani… ?
Que voudriez-vous changer, aujourd’hui ou demain … ?

C’est une question qui me fait immédiatement voir double. Dans « scambià », je lis d’une part « changer » et d’autre part « échanger ». Par réflexe, je dirais « changer les conditions de l’échange. » C’est dans le droit fil de ce ressenti, précédemment évoqué, qui semble lentement cristalliser à travers ce qui me remonte des blogs.
En arrière plan, je n’entrevois pas un problème qui tomberait sous le coup de ma seule volonté, sauf par un effet papillon improbable et fantasmé, où j’imaginerai qu’en secouant ma plume je contribuerai au tsunami qui transformera la Corse en autre chose que ce qu’elle n’a jamais réussi à être.
Le signe, c’est plutôt cette humble souffrance, qui, dans sa reconnaissance et son partage, crée les conditions d’un échange vrai. Il me semble que là où c’est le plus perceptible, c’est dans l’univers parallèle que tissent entre eux les poètes, ces ciseleurs de mots qui ne savent quoi faire de leurs perles dont aucun épicier ne veut plus, et en font la monnaie d’échange de leurs échanges même.

Xavier Casanova en ligne
| Corsicazine | Isularama | Savoir rédiger une demande d’emploi |
Xavier Casanova en livre
| Codex Corsicæ | Editions Albiana, 2005
Trois blogs ou sites cités
| Lignes Blanches | ARIA | Le blog aixois : Pour une littérature corse |

2009-05-28

En songeant à un art poétique

 

supervielle invistita  Jules Supervielle (1884/1960) n’a cessé d’écrire un style de poésie qui ne doit rien aux grands courants dominant son époque. Cette grande originalité de ton, dont la simplicité n’est qu’apparente lui a valu l’amitié de Paul Valéry et d’André Gide avant celle de Jean Paulhan et d’Henry Michaux. Ce poète discret, que la sourde rumeur du monde fait fuir, aime à nous confier des textes où jaillit son irréductible étonnement d’être. En 1951, alors que sa notoriété est déjà bien installée il publie un petit texte en prose où il tente d’analyser sa démarche créative. Il nous a semblé intéressant de mettre en ligne la première partie de ce texte.

Ce que les poètes disent de leur propre pratique mérite d’être connu même s’ils ne sauraient avoir en la matière un quelconque monopole du discours



La poésie  vient chez moi d’un rêve toujours latent. Ce rêve j’aime à le diriger, sauf les jours d’inspiration où j’ai l’impression qu’il se dirige tout seul. Je n’aime pas le rêve qui s’en va à la dérive (j’allais dire à la dérêve). Je cherche à en faire un rêve consistant, une sorte de figure de proue qui après avoir traversé les espaces et le temps intérieur affronte les espaces et le temps du dehors- et pour lui le dehors c’est la page blanche.

Rêver c’est oublier la matérialité de son corps, confondre en quelque sorte le monde extérieur et l’intérieur. L’omniprésence du poète cosmique n’a peut-être pas d’autre origine. Je rêve toujours un peu ce que je vois, même au moment précis et au fur et à mesure que je le vois, et ce que j’éprouvais dans « Boire à la Source » est toujours vrai : quand je vais dans la campagne le paysage me devient presque tout de suite intérieur par je ne sais quel glissement du dehors vers le dedans, j’avance comme dans mon propre monde mental.

On est parfois étonné de mon émerveillement devant le monde, il me vient autant de la permanence du rêve que de ma mauvaise mémoire. Tous deux me font aller de surprise en surprise et me forcent encore à m’étonner de tout. « Tiens, il y a des arbres, il y a la mer. Il y a des femmes. Il en est de même de fort belles … »
Mais si je rêve je n’en suis pas moins attiré en poésie par une grande précision, par une sorte d’exactitude hallucinée. N’est-ce pas justement ainsi que se manifeste le rêve du dormeur ? Il est parfaitement défini même dans ses ambiguïtés. C’est au réveil que les contours s’effacent et que le rêve devient flou, inconsistant.

Si je me suis révélé assez tard, c’est que longtemps j’ai éludé mon moi profond. Je n’osais pas l’affronter directement et ce furent les « Poèmes de l’humour triste ». Il me fallut avoir les nerfs assez solides pour faire face aux vertiges, aux traquenards du cosmos intérieur dont j’ai toujours le sentiment très vif et comme cénesthésique.
J’ai été long à venir à la poésie moderne, à être attiré par Rimbaud et Apollinaire. Je ne parvenais pas à franchir les murs de flamme et de fumée qui séparent ces poètes des classiques, des romantiques. Et s’il m’est permis de faire un aveu, lequel n’est peut-être qu’un souhait, j’ai tenté par la suite d’être un de ceux qui dissipèrent cette fumée en tâchant de ne pas éteindre la flamme, un conciliateur, un réconciliateur des poésies ancienne et moderne.

Alors que la poésie s’était bien déshumanisée, je me suis proposé, dans la continuité et la lumière chères aux classiques, de faire sentir les tourments, les espoirs et les angoisses d’un poète et d’un homme d’aujourd’hui. Je songe à certaine préface, à peu près inconnue de Valéry à un jeune poète : « Ne soyez pas mécontent de vos vers, disait le poète de Charmes à André Caselli. Je leur ai trouvé d’exquises qualités dont l’une est essentielle pour mon goût, je veux parler d’une sincérité dans l’accent qui est pour le poète l’analogue de la justesse de la voix chez les chanteurs. Gardez ce ton réel.  Ne vous étonnez pas que ce soit moi qui le remarque dans vos poèmes et qui le loue. Mais voici l’immense difficulté. Elle est de combiner ce son juste de l’âme avec l’artifice de l’art. Il faut énormément d’art pour être véritablement soi-même et simple. Mais l’art seul ne saurait suffire. »
Ce ton réel, cette sincérité dans l’accent, cette simplicité, j’ai toujours tâché pour mon compte de les retenir: elles étaient en moi suffisamment submergées dans le rêve pour ne pas nuire à la poésie. On a fait de notre temps une telle consommation de folie en vers et en prose que cette folie n’a plus pour moi de vertu apéritive et je trouve bien plus de piment et même de moutarde dans une certaine sagesse gouvernant cette folie et lui donnant l’apparence de la raison que dans le délire livré à lui-même.

Il y a certes une part de délire dans toute création poétique mais ce délire doit être décanté, séparé des résidus inopérants ou nuisibles, avec toutes les précautions que comporte cette opération délicate. Pour moi ce n’est qu’à force de simplicité et de transparence que je parviens à aborder mes secrets essentiels et à décanter la poésie profonde. Tendre à ce que le surnaturel devienne naturel et coule de source (ou en ait l’air). Faire en sorte que l’ineffable nous devienne familier tout en gardant ses racines fabuleuses.

Le poète dispose de deux pédales, la claire lui permet d’aller jusqu’à la transparence, l’obscure va jusqu’à l’opacité. Je crois n’avoir que rarement appuyé sur la pédale obscure. Si je voile c’est naturellement et ce n’est là, je le voudrais, que le voile de la poésie. Le poète opère souvent à chaud dans les ténèbres mais l’opération à froid a aussi ses avantages. Elle nous permet des audaces plus grandes parce que plus lucides. Nous savons que nous n’aurons pas à en rougir un jour comme d’une ivresse passagère et de certains emportements que nous ne comprenons plus. J’ai d’autant plus besoin de cette lucidité que je suis naturellement obscur. Il n’est pas de poésie pour moi sans une certaine confusion au départ. Je tâche d’y mettre des lumières sans faire perdre sa vitalité à l’inconscient. (….)

2009-05-12

Mohamed El jerroudi


el djerroudi L’homme est discret et sa poésie limpide. On pourra s’en convaincre aisément  en visitant: http:// poésiesansfrontières.blog50.com. Ce qui surprend chez ce poète marocain, né en 1950 dans le nord du pays, c’est cette sorte d’autodérision qui lui fait dire : « Je ne suis poète car la poésie n’est pas mon métier. Je fais semblant de l’être. Mes textes ne sont que blabla… ». Nous serions tenté de dire que des blabla de cette nature nous souhaiterions en lire plus souvent, très souvent afin de continuer à nous convaincre que ces mots, ces simples mots nous sont aussi indispensables que l’eau ou l’air que nous respirons…

Vous n’êtes pas poète, mon cher Mohamed, mais pourtant surgissent de vous, à votre insu peut-être, de très beaux textes qui nous plongent au plus profond de nous-mêmes, nous interpellent, nous font tressaillir et, comme vous le dites si bien, nos donnent l’envie d’ « aller voir de l’autre côté de la colline ». Oui, vous nous rappelez que nous sommes bien des nomades, des êtres poussés vers l’avant préférant contempler le monde plutôt que de nous évertuer à le posséder. Quelle folie que de vouloir posséder le monde entier des choses alors qu’il y a tant de bonheur à voir, à entendre et à sentir ! Merci à vous de nous l’avoir rappelé avec gentillesse et simplicité à une époque ou la cuistrerie se vautre dans les oripeaux de la fausse complexité.


Quand je serai poète


Quand je serai poète
J’écrirai des poèmes
Que mes lecteurs boiront
Comme un vin vers après vers

Je leur parlerai d’un ciel
Dont la couleur n’existe
Que dans les yeux des aveugles

Je leur parlerai d’une terre
Ma terre une terre
Qui existe dans toutes les mémoires
Dont la surface n’existe
Nulle part ailleurs
Sauf qu'elle n'appartient
à personne


Mais comme je ne le suis
Pas encore
Il ne me reste qu’à broyer
Mes rêves dans une meule
Dont le dictionnaire
Est incapable de prononcer
un seul mot

En attendant que je sois
Un grand poète

Je dois ...!

Creuser ma terre
Planter un palmier
Un figuier et un olivier

Cela dépendra du temps
Qu’il fera

Et je balancerai
Tous les dictionnaires
Par la fenêtre

Quand je serai poète
Je serai abandonné
Par Dieu et les hommes
Je serai esseulé et seul

Seul tout seul

Mais je me souviendrai
Bien de ma Terre.

Quandu saraghju pueta

Quandu saraghju pueta
Scrivaraghju puisii
Chè me littori biarani
Com’è vinu versu à versu

Li parlaraghju d’un celi
Cù stu culori ch’ùn asisti
Chè in l’ochja di i ceca

Li diciaraghju un locu
Lu me locu un locu
Chi asisti in ogna mimoria
Ma dunde u pianu ùn  asisti
Indocu
Rifranca ch’ùn hè
à nimu

Ma com’è pueta ùn socu
Ancu duvintatu
Mi ferma à macinà
In una rota in me sonnia
Cù stu dizziunariu
Ch’ùn po di
mancu una parolla

Aspittendu chè sichi
Un grand’ pueta

Devu…. !

Zappà in i me loca
Piantà una palma

Un ficu è un alivu

Quissa sionti u tempu
Chi à da fà

Eppo frumbularaghju
Tutti i dizzionaria
Par u balconu

Quandu saraghju pueta
Saraghu abbandunatu
Da Diu è da l’omini
Saraghju solu è peligrinu

Solu sempri solu

Ma di li me loca
Sempri mi invenaraghju

2009-05-10

Promenade poétique virtuelle


news invistitaAprès avoir parcouru quelques sites et blogs poétiques de qualité, je me trouve un peu perplexe devant une série de commentaires et de propos désabusés qui semblent révéler un certain malaise.

1.    Certains font état de propos discourtois tenus sur certains sites et en concluent que le web n’est plus ce qu’il était : un espace convivial et chaleureux ou les échanges étaient, naguère, d’une grande facilité. En fait, il m’apparaît que la toile est le reflet du monde matériel : les rivalités, les mesquineries, les emprunts pas toujours avoués sont légion. Il ne sert à rien de le nier. Il n’est pas inutile de s’en offusquer. Il nous reste à imaginer la parade la plus adéquate afin que les échanges ne se passent plus entre margoulins mais entre hommes et femmes de bonne compagnie…

2.    D’autres font remarquer que sites, blogs et forums véhiculent une culture poétique de piètre qualité et que c’est un véritable naufrage que de s’y engouffrer. Certes, nous pouvons voir de tout sur le web : je pense à ce forum insulaire où l’on se querelle sur le meilleur « figatellu » de l’île, à cet autre ou un intervenant se fait traîter de « salsiciὸ » en raison de son origine « suttanaccia », à ce vénérable espace où le modérateur, auto-investi d’une science toute particulière, décrète que l’article défini « lu »  n’est pas corse mais italien….Certes tout ceci n’est pas réjouissant pour l’esprit mais nous savons tous depuis fort longtemps que la stupidité, n’en déplaise à Descartes, est la chose du monde la mieux partagée…depuis fort longtemps et pour bien des lustres encore. L’existence de ce fléau n’interdit pas le talent de prospérer loin s’en faut puisque des espaces de grande qualité sont ouverts au public pour notre plus grand bonheur.

3.     Il arrive aussi que l’on fasse observer que des chaines de complicité existent dans le monde du web. Je parle de toi, tu me réponds, je te renvoie la balle, tu fais de même, avec un peu de doigté et un peu de chance on peut arriver à donner corps à une bulle, à faire durer ce qui était éphémère, bref à faire illusion. Mais est-ce là le propre du web ? Deux auteurs de talents avaient décortiqué dans « les Intellocrates » les mécanismes régissant la notoriété intellectuelle en France (c'est-à-dire à Paris, c'est-à-dire dans le V° arrondissement de la capitale). Ces mécanismes sont suffisamment connus aujourd’hui pour qu’il soit inutile d’y revenir. Ce qui est gênant c’est que le même paradigme touche la production intellectuelle de notre île. Nous avions pu penser dans les années 70/80 qu’un nouveau mode de production, de diffusion et de consommation de l’œuvre d’art pouvait émerger de la contestation culturelle. Nous étions en droit de l’imaginer. Force est de constater la prégnance du système dominant et la faible capacité de notre île à enfanter un modèle alternatif. Nous produisons des œuvres certes, de grande qualité, c’est indéniable, mais les archétypes culturels hexagonaux , parfois les plus décriés et les plus grossiers, la sous-tende . On peut le regretter mais faut-il s’en étonner ?

4.    J’ai pu noter également que certains font état d’un ostracisme tout particulier concernant la production poétique : faible présence aux étals des libraires, faible promotion des œuvres, recours systématiques aux figures emblématiques…Mais, diable, là aussi la Corse ne saurait être à l’écart du mouvement hexagonal qui n’accorde que peu de place à ce mode d’expression ! Pour être honnête il conviendrait même d’ajouter que sur ce registre notre île se défend plutôt bien puisque les ventes d’ouvrages poétiques sont, proportionnellement au nombre d’habitants, nettement plus importantes que sur le Continent ! Mais, c’est sûr, un ouvrage sur le temps d’avant se vendra toujours plus qu’un petit recueil de poèmes…

Alors ? Alors mieux vaut se serrer les coudes ! Entretenir entre nous des relations de confiance et d’amitié …Rien ne remplacera jamais l’estime lorsqu’elle est fondée et partagée. Estime de l’auteur envers son éditeur, de l’éditeur envers ses auteurs, du webmaster envers ses visiteurs, du lecteur envers les dépositaires. C’est peut-être cela qui manque aujourd’hui le plus, c’est dommage !

Cela ne coûte pas grand-chose et pourrait nous sauver du désastre.

2009-04-13


La Passion d'Hélène



Hélène MambertiHélène Mamberti a publié l’an passé: Alba Nova, un recueil de poésies aux éditions A Fior di Carta. Cette jeune femme préside l’association Detti è Scritti qui intervient sur toute l’île afin de promouvoir les mystères et les charmes de la chose écrite.
Hélène, qui se définit elle-même comme une hyperactive, nous livre dans ses textes poétiques un petite partie de son talent, elle nous en dit un peu plus dans l’interview qu’elle nous a accordé…A lire et à relire sans modération avant de déguster l’un de ses textes : Ribella

Vous pouvez aussi, si vous le souhaitez, visiter son blog: http://hmamberti.blogspot.com

En quelques mots, qui êtes-vous Hélène Mamberti ?

Je suis une sensible, qui croit en l’être humain, ce qui me conduit à la limite de la naïveté souvent. J’aime les mots confiance, ouverture, partage. J’essaie de me rendre utile, de mettre mon énergie au service de causes qui me dépassent. Je suis hyperactive, curieuse de tout, et j’ai besoin de vitesse et de rythme. Ceux qui me connaissent savent que c’est une façon pour moi de rassembler ce qui est épars, et que derrière des activités en apparence éloignées les unes des autres, il y a une cohérence, un fil conducteur très solide.

Vous semblez être née pour écrire… auriez-vous aimé avoir écrit « Les Mots » de J.P.  Sartre ?

Non. D’abord je n’ai pas le talent de Sartre et puis… « Les mots » de Sartre lui servent à mettre de la distance froide entre lui et tout ce qui peut constituer, de près ou de loin une émotion, en particulier celles de l’enfance. Mon besoin d’écrire est à l’opposé. Mes mots sont de chaleur et de réconciliation, enveloppement, baume, berceuse. La distance de sécurité chez Sartre, c’est celle qui permet le coup de griffe, chez moi, c’est celle qui permet la caresse.

Vous expliquez sur votre blog que vous préférez « le format court » . Comment expliquez-    vous que vous ayez délaissé la nouvelle et la poésie pour le roman ?

Mais je n’ai pas délaissé la nouvelle et la poésie ! J’ai écrit un premier roman l’année dernière parce qu’il arrive un moment où vous avez envie de vous confronter au format long, de savoir si vous êtes capable de tenir la distance. Il ne s’agit pas du tout de la même respiration, du même rythme. On est habité par un roman comme on porte un enfant, pendant des semaines ou des mois, on dort très peu, on maintient la cadence, trois, cinq ou dix pages par jour, on vit tout le reste dans une sorte de brouillard, comme un automate… C’est une expérience fascinante. J’ai envie de la renouveler, mais ce n’est pas pour autant que je n’écrirai plus de poésie ou de nouvelles. Au contraire, l’alternance des rythmes me séduit. Mes projets actuels me ramènent au format court.

On a l’impression, en vous lisant, que vous attachez du prix à construire du « collectif », à réunir alors que la création est, bien souvent, un acte solitaire…

Tout acte solitaire peut s’inscrire dans un mouvement plus vaste. Il suffit de changer une lettre et d’en faire « solidaire ». Il ne s’agit pas de faire du collectif à tout prix, mais de prendre conscience que nous sommes partie prenante d’un tout et que chacun de nos actes, en particulier les actes de création d’ailleurs, a une incidence sur l’ensemble. Nous sommes tous, à chaque instant, co-créateurs de l’humanité.

Vous dites privilégier la langue corse pour l’écriture poétique au motif qu’elle est la langue du cœur, est-ce à dire que la prose est par nature étrangère à l’émotion ?

La prose est plus calculatrice que la poésie. La prose s’attache à créer une émotion chez son lecteur, alors que la poésie, c’est de l’émotion partagée. La poésie, qui est un langage symbolique et métaphorique, fait appel au cerveau droit, et parle à cœur ouvert avec le lecteur, d’âme à âme. Quand j’écris de la poésie, je ne suis pas dans la maîtrise, je suis dans le lâcher-prise, dans la spontanéité. Par conséquent, la langue naturelle de cette spontanéité, c’est la langue du cœur, chez moi la langue corse. Même si on décide décrire en alexandrins par exemple, il ne faut pas s’enfermer dans une démarche créative maîtrisée. Les pieds constituent alors une forme de rythme sous-jacent sur lequel vous dansez avec les mots. C’est comme si vous lanciez un métronome, vous vous imprégnez de son rythme, et ensuite vous l’oubliez. Si vous n’arrivez pas à l’oublier, ce qui arrive parfois, vous privilégiez la technique à l’émotion et vous perdez en force.  Ceci étant dit, je trouve la distinction entre prose et poésie assez artificielle, car la poésie peut jaillir à tout instant, en particulier où on ne l’attend pas.

Le poème « Ribella » que nous avons choisi de retenir pour illustrer cet article est-il un autoportrait ?

Disons que cela pourrait l’être. J’ai du mal avec les carcans, les étiquettes et les dogmes. Et les abus de pouvoir me hérissent, en particulier ceux qui se cachent derrière une autorité légitime : les parents, la hiérarchie, la police, l’Etat. Dans ce cas, il ne reste qu’une seule solution, la rébellion. Pas forcément la rébellion violente. Celle qui consiste à rester debout et à mettre en conformité ses valeurs et ses actes. En présence, en conscience. Ce que dit ce poème c’est que ce n’est pas toujours facile, et qu’on se retrouve souvent seule sur des chemins de silence et d’obscurité…

Dans ce poème, vous traduisez : « Quand’elli zinganu focu/L’aspettu » par : «  Quand ils craquent une allumette/Je les attends à tous les coups ». Pourquoi avoir renforcé la traduction française par la locution « à tous les coups » ?

D’abord pour une question de rythme. Contrairement au poème corse, seul le quatrième vers de chaque quatrain est très court et l’effet me convenait à l’oreille. Cela me permettait également de conserver la rime. Je ne suis pas une intégriste de la rime, mais j’aime les assonances, les allitérations et le côté chanté des sons qui reviennent. Et si un texte rime dans une langue, il me semble qu’il doit rimer dans l’autre aussi. Et par dessus tout cela, sans doute à cause des sonorités, « je les attends » me semblait beaucoup plus faible, moins impressionnant que ce simple mot « l’aspettu ». Pour les mêmes raisons, tout ce qui est sous-entendu dans « ùn ci sò » et « ùn sentu » ne pouvait être rendu simplement par « je n’y suis pas » et par « je n’entends pas ». Le Corse est une langue (et une culture) où de nombreuses choses sont suggérées plus que dites. Lorsque mon grand-père parlait, moins il en disait, plus il fallait s’inquiéter…

Quelles sont les difficultés que vous rencontrez lorsque vous traduisez vos textes en  français ?

Le plus difficile est justement de ne pas traduire. De me détacher suffisamment de mon texte pour en garder l’essence, mais retrouver la liberté de l’exprimer autrement, avec des sonorités et des formes adaptées à la langue de destination… C’est aussi pour cette raison que je préfère traduire moi-même. Sans compter le plaisir que j’ai à créer indifféremment dans les deux langues.


Ribella

Induve elli m’aspettanu
Un ci sò
Un vogliu ne capitanu
Ne lezziò

Ribella Sò
Pè i chjassi di a notte
Ribella sò
Di a vita di a sorte
Ribella pè apre mani è mente
Ribella pè l’anime spente

Quand’elli contanu fole
Un sentu
Vogliu u celu è u sole
U ventu

Ribella Sò
Pè i chjassi di a notte
Ribella sò
Di a vita di a sorte
Ribella pè i zitelli luntani
Ribella pè compie i danni

Quand’elli zinganu focu
L’aspettu
E ci stò pè u me locu
In pettu

Ribella Sò
Pè i chjassi di a notte
Ribella sò
Di a vita di a sorte
Ribella pè a lingua pè u cantu
Ribella di u core tamantu

Rebelle


Où ils m’attendent
Ce n'est pas là qu'ils ne me trouveront
Je ne veux ni amende
Ni leçon

Je suis rebelle
Sur les sentiers de la nuit
Je suis rebelle du destin et de la vie
Rebelle pour ouvrir les mains et l’esprit
Rebelle pour les âmes qui sont parties

Quand ils débitent leurs menteries
Jamais je ne les entends
Je veux le soleil et le ciel infini
Le vent

Je suis rebelle
Sur les sentiers de la nuit
Je suis rebelle
Du destin et de la vie
Rebelle pour les lointains enfants
Rebelle pour faire cesser leurs tourments
Quand ils craquent une allumette
Je les attends à tous les coups
Et je reste sur ma planète
Debout

Je suis rebelle
Sur les sentiers de la nuit
Je suis rebelle
Du destin et de la vie
Rebelle pour la langue et pour le chant
Rebelle, mais au cœur tellement grand   





2009-04-13

Roger Caillois: la puissance de la pensée



Roger Cailloix INVISTITARoger Caillois (1913/1978) se rapprocha tout d’abord du mouvement surréaliste avant de rompre avec ce dernier. Normalien et agrégé de grammaire, il dirigea la collection « La Croix du Sud » chez Gallimard après un long séjour en Argentine. Haut fonctionnaire à l’Unesco, il entra à l’Académie française en 1971. Cet esprit libre consacra une grande partie de sa vie à tenter d’élucider les mystères du sacré et de l’esthétique sans jamais oublier l’une de ses passions : la minéralogie. Les propos qu’il a tenu sur le phénomène poétique méritent d’être connus de tous.

Art poétique

Comme l’âme égyptienne énumère devant Osiris les fautes qu’elle n’a pas commises, le poète se disculpe devant un juge idéal :

« 1. Je n’ai pas abusé de mon art pour éblouir les humbles et les crédules.

2. Je ne me suis pas servi de la cadence, de la rime, des mots inaccoutumés et de la musique des syllabes pour séduire l’oreille et pour donner le change à l’esprit sur la valeur de mon discours.

3. Je n’ai pas augmenté à plaisir l’obscurité de mes vers. Mais, travaillant dans l’obscur, j’ai recherché la clarté. Je n’ai pas déconcerté en vain. Je ne me suis pas trop complu à parler d’émeutes, de monstres et de prodiges, de toute chose flamboyante et aberrante qui flatte l’oisif et l’égoïste.

4. Les songes de l’homme, ses délires, ont trouvé place dans mes poèmes, mais pour y recevoir un nom, une forme, un sens. J’ai ordonné leur confusion. J’ai arrêté leur fuite. Ils sont fixés dans mes mots.

5. J’ai défini les sentiments qu’on éprouve en aveugle et qu’on ne sait pas identifier. Grâce à mes vers, chacun maintenant les reconnaît et les salue. Il se sent avec eux dans une intimité nouvelle. Il est plus à l’aise dans son âme et il tient bien ce qui toujours lui échappait.

6. Je n’ai imité personne. Je n’ai pas acquiescé par faiblesse aux désirs du grand nombre ou des puissants. J’ai tiré de moi ma règle, mon principe et mon goût, mais sans outrer leur différence et sans me séparer arbitrairement des autres poètes ou des autres hommes. J’ai pensé qu’il était de meilleures façons et de moins courtes de montrer ma sincérité ou mon indépendance.

7. Je ne me suis pas proposé d’être inimitable. Je n’ai rien livré pour le devenir. Mais, je me suis plié à toutes les disciplines nécessaires. Si personne ne peut m’imiter, c’est seulement ma récompense.

8. Je n’ai pas eu le souci de prouver constamment que j’étais poète. J’ai étudié mon métier avec patience et modestie. Je ma suis abstenu des prouesses et des subterfuges. Je ni pas forcé les images. Je n’ai jamais essayé de faire croire que j’étais mage ou prophète.

9. Je n’ai pas simulé l’enthousiasme, la démence et la possession par les esprits supérieurs ou inférieurs. J’ai reconnu sans amertume que mes transports étaient tout humains, et que des règles humaines devaient les gouverner.

10. Souvent j’ai travaillé la nuit entière sans qu’à l’aube il me soit resté un seul mot. D’autres fois, en temps de loisir, de paresse et de distraction, mes plus beaux vers sont nés sans mon aveu. Pourtant, je n’ai pas maudit le travail et la peine. Je me suis souvenu qu’il était pour l’eau, entre la pluie et la source, un pénible et douteux cheminement. Je ne me suis pas présenté comme la source, produisant par miracle une eau pure, mais comme le terre et l’argile. Je filtrais comme l’une, je rassemblais comme l’autre. Les vers jaillissaient à la fin.

11. Mes vers ne rappellent pas à chaque mot qu’ils sont des vers. Ils ne réclament pas avec insistance qu’on les écoute avec la piété qu’on doit aux oracles. Ils n’exigent aucune glose. Ils ne contiennent ni énigme ni piège. Leur beauté demeure, quand on perce leur secret.

12. Je ne les ai pas privés volontairement de la simplicité, de la transparence et de la précision de la prose, dans la pensée qu’ils auraient plus de prix. Mais j’ai souhaité d’enfermer dans une forme inaltérable un contenu inépuisable. Il arrive ainsi que mes vers ne surprennent qu’à la longue. Rien ne semble d’abord les distinguer du langage ordinaire, puis l’âme s’émerveille que le mot strict, que la syllabe brève et pure lui fasse entendre un discours infini.»

(…)

2009-04-07

JAUME PONT: POETE CATALAN



Né en 1941 à Lerida, Jaume Pont  est Professeur de littérature espagnole mais aussi essayiste et poète. C’est lors d’un séjour en France qu’il découvre, grâce à des amis, la langue catalane qui s’impose désormais à lui comme la seule langue qui lui permette une création originale.
Son œuvre poétique a été saluée par de nombreux critiques pour son extrême concision et la forte charge émotionnelle qu’elle dégage. Nous avons tenté une traduction en langue française des textes traduits en corse par François Michel Durazzo (Volu di Cennari, Albiana, 1996,). La version originale de  l'ouvrage avait été publiée en édition bilingue : catalan/français aux éditions du Noroît (traduction François Michel Durazzo)


Volu di cennari (I)

Più moda chè a nevi
a lacrima nera
in l’ochja di u muribondu.

Più modda chè a nevi
l’inchjostru

Vol de cendres (I)

Plus molle que la neige
la larme noire
dans les yeux du moribond

Plus molle que la neige
L’encre


***

Volu di cennari (II)

Lacrima o sperma

u solu alboriu
induva idda brusgia
l’isula persa

di i mappi


Vol de cendres (II)

Larme ou sperme

la seule aube
où elle brûle
l’île perdue

des cartes


***

A rosula di i fanghi

Archanghjulu
di a bona morti,
boia o schjavu
di stu cervu
Infamu
chì riscalda
l’acqua verda
di u sonnu,
sparghji ghjà
di colpu
a lacrima
intarditta
nantu à a rosula
di i fanghi.
Chè u palpebru
sfiuritu,
lenza landana, basgi a bucca
purpura indù s’accendini
i sgrizzuli :
ochju d’oru
di l’improntu,
Pacienzia bughja
di a fini.

La rose de la fange

Archange
de la bonne mort
bourreau ou esclave
de ce cerf
infâme
qui réchauffe
l’eau verte
du sommeil,
répand aussi
du même coup
la larme
interdite
sur la rose
de la fange.
Que la paupière
déflorée
lointaine parcelle,
embrasse la bouche
pourpre où s’allument
les roitelets
œil d’or
de l’espérance,
patience obscure
de la fin

***


volu di cennari (III)

Ombra o lumu
di ugni principiu

l’amori scunnosci
a so fini.

vol de cendres (III)

Ombre ou lumière
de tout principe

l’amour méconnait
sa fin

***

volu di cennari IV

L’amori
solu cunnosci

a mimoria niedda
di a nevi

vol de cendres (IV)

L’amour
seul connaît

la mémoire triste
de la neige

2009-03-25

André Laude: l’exilé


andré LaudeJ’ai rencontré André Laude en 1972. Il avait tenté de mettre en place une « Internationale Poétique » sous la double égide de Marx et de Rimbaud. Nous étions quelque uns à nous réunir dans un vieil appartement du Marais, assis par terre autour de lui, de François Bott et de quelques autres. Je ne savais pas qui était cet homme, ces hommes plus âgés que moi, ayant déjà une longue expérience de l’écriture et de « l’action politique » (je mets volontairement ces termes entre guillemets car il s’agissait en aucune manière de l’action de type politicien, mais bien plutôt d’une sorte d’action directe).
L’expérience échoua assez rapidement. Nous avions bien réalisé ici et là quelques collages de textes poétiques sur les murs parisiens, nous avions bien tenté de créer un groupe d’action tout près de notre domicile mais un sentiment de lassitude s’était déjà emparé de forces vives que nous souhaitions mobiliser
Je découvris André Laude un peu plus tard, ses écrits, son parcours, sa fin tragique en 1995. J’ai aujourd’hui le sentiment d’avoir loupé quelque chose, d’être passé à côté d’un être d’exception, un véritable poète qui a tout sacrifié à sa seule et unique passion. On en finit pas de passer à côté, de rater ses cibles, de se tromper….

Lui, le vagabond parisien, dont les origines bretonne et occitane lui faisaient déjà tourner son regard vers cette périphérie prometteuse, avait déjà ouvert une voie, frayé un chemin. Je les ai découverts bien après lui, sans savoir qu’il était, à bien des égards, un précurseur…Nous nous sommes en fait croisés sans vraiment nous rencontrer.

Je mets, sur ce site, les graines que tu as bien voulu laisser André...
Elles germeront, c’est sûr, et au fond, n’est-ce pas cela le plus important ?
Toi qui a vécu comme en exil parmi nous, nous souhaiterions être  heureux de te savoir accueilli dans le royaume des étoiles, la seule patrie susceptible de te convenir
Nous souhaiterions qu’il en soit ainsi. Rien n’est moins sûr, nous le savons


Encre et sang

Je fais de ma vie de nuit en nuit un tas d’ordures
Je fais de ma vie une brumeuse chronique
Je fais de ma nuit le carrefour des fantômes
Je fais de mon sang un long fleuve
qui tape à mes tempes
Je fais de ma peur un oiseau noir et blanc
Je fais d’un oiseau mort pourri
l’enfant que j’aurais pu être
Je fais d’un enfant un feu fou un bloc de cendres
Je fais de ma mort à venir un festin de serpents
Je fais d’un serpent la corde pour me pendre
Je fais d’un long acharné silence le testament
de tout ce qui fut désastres horreurs ennuis
ruptures et interminables hurlements
Je pisse de l’encre et du sang
Je pisse de l’encre et du sang
Je chante sur le bûcher des châtiments.


Inchjostru è sangu

Facciu di a me vita notti dopu notti un rumenzulaghju
Facciu di a me vita una crònica brumosa
Facciu di a me notti u crucivìa di l’ombri
Facciu di u me sangu tamantu fiumu
pichjendumi i  funtaneddi
Facciu di a me paura un acceddu neru è biancu
Facciu un acceddu mortu merzu
u ziteddu ch’avariu pudutu essa
Facciu d’un ziteddu un focu tontu un massicciu di cenari
Facciu di a me mort à vena un pranzu di sarpi
Facciu d’una sarpi a funa da pendami
Facciu d’un longu silenziu accanitu u testamentu
di tuttu ciò chì hè statu calamità spaventa fastidia
strappaturi è ùghjula senza fini
Pisciu inchjostru è sangu
Pisciu inchjostru è sangu

Cantu nantu à u focu di i castiga

2009-03-20

Mélodie de Bretagne.


le chemin louis GrallLa terre armoricaine est une terre poétique. Elle l’est par nature, elle l’est par choix délibéré. Les landes, le sol granitique et le vent ont façonné l’âme d’un peuple dont l’unité profonde ne s’est pas dissoute, loin de là. Cette contrée, s’est éveillée très tôt à la légitime défense de son patrimoine. Bien avant le mouvement félibre en Provence, le Bretagne a affirmé haut et fort sa spécificité en produisant des œuvres d’une très grande qualité.
Notre errance (et quelques conseils éclairés) nous ont conduit sur le site poétique anamzeredite.over-blog.org qui présente un poète qui nous a séduit par sa concision et l’apreté de sa mélodie. Que le site en question en soit remercié ainsii que le poète Louis Grall que nous avons souhaité traduire car, au fond, il semble parler la même langue que nous.



En neuf années, par la magie de
 l’effort et du plaisir, j’ai creusé un
autre chemin, aussi profond,
 sombre et lumineux, aussi vivant
et parfumé, aussi fragile que
la vieille garenne qui courait de
Guerzilès à Kerminguy, à Rosnoën
en Finistère.


E-korv nao bloaz, dre hud ar boan
 hag ar blijadur, am-eus kleuzet
 eun hent all, ken don, ken teñval
 ha ken
skeduz, ken beo ha ken fronduz, ken bresk hag ar
 waremm goz a gase euz Kerzilez
 da Gerveñgi, e Roslohen,
Penn-ar-Bed.


In novi anni, par a magia di
u sforzu è di u piacè, aghju scavatu un
altru chjassu, cusì prunfondu,
bughjosu è chjaru, cusì vivu
è prufumatu, cusì debuli chi a
vechja scarsali , chì currìa di
Guerzilès sinu à Kerminguy, à Rosnoèn,
in Finitarra


********************
La trace du chemin disparut un
 jour de 1960 sous la pierre
concassée d’une voie ouverte
à tous les vents.


Eun deiz e 1960 ne oe ken
 gwenojenn ebed. Eet e oa diwar
 wel dindan mein bruzunet eun
 hent digor d’ar pevar
 avel.


A vistica di u chjassu hè sparita un
ghjornu di u 60 sottu a la petra
sciappata d’una strada aparta
à tutti i venta

 

*************************
La langue originelle qui désignait
 le chemin lui-même, les ronces
 auxquelles nous nous écorchions,
 le renard dont on parlait le soir
 pour se faire peur.

Ar yez orin a ziskoueze an hent
 don e-unan, an drez a gigne
 ahanom, al louarn a veze kaoz
 dioutañ evid lakaad ahanom da
  gaoud aon diouz an abardaez.


A lingua uriginali chi musciàia
u chjassu iddu stessu, i lamaghja
induva ci scurticàiami
parlàiani di a vulpi  a sera
par faci a paura

*******************************

C’était un chemin oublié par
 les hommes, car il n’avait plus
 d’utilité économique.


Eun hent e oa a oa bet dizoñjet
 gand an dud, rag ne dalveze da
 netra ken, dre ma oa bet dilezet
 savaduriou Kerzilez.



Era un chjassu diminticatu da
l’omini, chè ùn era più una
marcanzia ùtila

****************************

Quand nous venions le dimanche,
 enfants, voir notre famille à
 Rosnoën, la voiture de notre père
 empruntait un chemin.

Pa deuem d’ar zul, bugale ma
 oam, da weled ar famill e
 Roslohen, e tremene karr-tan an
 tad dre eun hent.

Quand’è no viniami a dumenica,
ziteddi, par veda a noscia famidda in
Rosnoën, a vittura di babbu
si piddàia un chjassu

**********************

Lorsque je m’interroge sur
 la raison qui
m’a poussé à apprendre le
 breton, il me
vient à l’esprit le mot « chemin ».


Pa glaskan perag am-eus desket
 brezoneg, e teu d’am zoñj ar ger
 “hent”.

Quand’è m’intarrugheghju nantu à
a raghjoni chi
m’hà fattu imparà à
me lingua, mi
veni in capu a parolla « chjassu »

*************************************

2009-03-04

Lettres à un Jeune Poète
Rainer-Maria Rilke



Né à Prague en 1875, Rainer-Maria Rilke est mort à Montreux en 1926. Cet écrivain de nationalité autrichienne, fut le secrétaire du sculpteur Rodin et voua un véritable culte à la littérature et à l’art. Après avoir débuté comme prosateur, il s’orienta très vite vers la poésie à laquelle il tenta de rendre un véritable hommage, interrogeant sans cesse sa propre démarche créative afin d’en extraire la spécificité.
A l’heure où de nombreux ouvrages tentent de cerner le mystère de la poésie, il n’est pas inutile de découvrir ou de relire les propos émouvants ce poète, apôtre du parler vrai et de la limpidité du discours.

Les extraits qui suivent sont tirés de son ouvrage Lettres à un Jeune Poète, paru en 1908.


                                                                                                *

               Pour saisir une œuvre d’art, rien n’est pire que les mots de la critique. Ils n’aboutissent qu’à des malentendus plus ou moins heureux. Les choses ne sont pas toutes à prendre ou à dire, comme on voudrait nous le faire croire. Presque tout ce qui arrive est inexprimable et s’accomplit dans une région que jamais parole n’a foulée. Et plus inexprimables que tout sont les œuvres d’art, ces êtres secrets dont la vie ne finit pas et que côtoie la nôtre qui passe.

                                                                                                *

                 Il n’est qu’un seul chemin. Entrez en vous-mêmes, cherchez le besoin qui vous fait écrire : examinez s’il pousse ses racines au plus profond de votre cœur. Confiez-vous à vous-même : mourriez-vous s’il vous était défendu d’écrire ? Ceci surtout : demandez vous à l’heure la plus silencieuse de votre nuit : « Suis-je vraiment contraint d’écrire ? » Creusez en vous-même vers la plus profonde réponse. Si cette réponse est affirmative, si vous pouvez faire front à une aussi grave question par un fort simple : « Je dois », alors construisez votre vie selon cette nécessité.

                                                                                                *

                 Essayez de dire comme si vous étiez le premier, ce que vous voyez, ce que vous vivez, aimez, perdez. N’écrivez pas de poèmes d’amour. Evitez d’abord ces thèmes trop courants : ce sont les plus difficiles. Là où des traditions sûres, parfois brillantes, se présentent en nombre, le poète ne peut livrer du propre qu’en pleine maturité de sa force.

                                                                                                *

                   Utilisez pour vous exprimer les choses qui vous entourent, les images de vos songes, les objets de vos souvenirs. Si votre quotidien vous parait pauvre, ne l’accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ces richesses.

                                                                                                 *

Une œuvre d’art est bonne quand elle est née d’une nécessité. C’est la nature de son origine qui la juge.

                                                                                                 *

                   Le créateur doit être tout un univers pour lui-même, tout trouver en lui-même et dans cette part de la nature à laquelle il s’est joint.

                                                                                                  *

                  Les œuvres d’art sont d’une infinie solitude ; rien n’est pire que la critique pour les aborder. Seul l’amour peut les saisir, les garder, être juste envers elles.

                                                                                                   *
                Laissez à vos jugements leur développement propre, silencieux. Ne le contrariez point, car, comme tout progrès, il doit venir du profond de votre être, et ne peut souffrir ni pression ni hâte. Porter jusqu’au terme, puis enfanter : tout est là. Il faut que vous laissiez chaque impression, chaque germe de sentiment, mûrir en vous, dans l’obscur, dans l’inexprimable, dans l’inconscient, ces régions fermées à l’entendement. Attendez avec humilité et patience l’heure de la naissance d’une nouvelle clarté. L’art exige de ses simples fidèles autant que des créateurs.
Le temps, ici, n’est pas une mesure. Un an ne compte pas : dix ans ne sont rien. Etre artiste, c’est ne pas compter, c’est croitre comme l’arbre qui ne presse pas sa sève, qui résiste, confiant, aux grands vents du printemps, sans craindre que l’été puisse ne pas venir. L’été vient. Mais il ne vient que pour ceux qui savent attendre, aussi tranquilles et ouverts que s’ils avaient l’éternité devant eux.

                                                                                                  *

                 C’est là une des plus dures épreuves du créateur : il doit rester dans l’ignorance de ses meilleurs dons, ne pas même les pressentir, au risque de les priver de leur ingénuité, de leur virginité.

                                                                                                  *

               En une seule pensée créatrice revivent mille nuits d’amour oubliées qui en font la grandeur et le sublime. Ceux qui se joignent au cours des nuits, qui s’enlacent, dans une volupté berceuse, accomplissent une œuvre grave. Ils amassent douceurs, gravités et puissances pour le chant de ce poète qui se lèvera et dira d’inexprimables bonheurs.

                                                                                                 *

2009-02-16

 L'invitu: u situ di i Casanova


J.C. CasanovaIl est des sites que l’on visite un peu comme on se rend chez un ami, sans prévenir, sans risque de déranger. La porte toujours entre baillée est le signe d’une grande ouverture sur le monde, lequel est vécu  non comme une menace mais comme une véritable opportunité. Peu importe que la passion de maître des lieux soit ou non la vôtre, son choix lui appartient…L’important est qu’il est prêt à vous transmettre ses battements de cœur, non comme un transmets un  virus mais bien  plutôt comme on offre des fleurs…
Certains diront que les fleurs sont périssables mais est-il une chose qui ne soit pas ?  Même et surtout, si l’on préfère les bonbons…Nous avons souhaité échanger quelques paroles avec Jean Claude Casanova , u webmaestru di l’Invitu (http://www.l-invitu.net/).

 Le site que tu as mis en ligne il y a trois ans, bénéficie un réel succès, il est souvent cité, connait une bonne fréquentation,bénéficie de propos élogieux...

T'attendais-tu à un pareil accueil et qu'est-ce qui, d'après toi, l'explique ?


Bientôt 3 ans en février…. Je partais réellement dans l'inconnu quand j'ai créé l'Invitu. Bien entendu, j'espérais un accueil favorable mais je dois dire que j'ai été très surpris quand plusieurs personnes m'ayant reconnu d'après une photo sont venues me féliciter, notamment Franck Tenaille, mais aussi des spectateurs anonymes.
Comment l'expliquer ? Je pense que la passion et la sincérité que j'y mets n'y sont pas pour rien. Egalement le fait que je "balaie" assez large : une partie très développée sur A Filetta et sur la musique corse, des pages sur la Corse (randonnées, adresses, villages, poésie) mais aussi beaucoup d'autres rubriques qui font que de nombreuses personnes très différentes peuvent y trouver leur compte.


J'aimerais que tu m'expliques quelles sont les difficultés (s'il y en a eu) que tu as rencontré au démarrage et que tu me dises si elles existent encore aujourd'hui...


J'ai rencontré plusieurs types de difficultés :
- des difficultés techniques tout d'abord. Je ne connaissais rien d'internet et du langage html et j'ai perdu beaucoup de temps au départ en tâtonnant. Ensuite, je me suis aperçu que les pages qui me semblaient bonnes avec ma configuration ne l'étaient plus quand on passait à un autre navigateur (Internet explorer pour ne pas le nommer), d'où un gros travail de normalisation qui m'a permis également de me rapprocher des spécifications du Worldwide web consortium (W3C). De ce point de vue j'ai beaucoup moins de difficultés maintenant, même si j'ai encore beaucoup à apprendre.
- plus que de difficultés, je parlerais ensuite d'interrogations sur le contenu et la forme du site : devais-je limiter son périmètre ou bien laisser libre cours à mes envies, au risque de la dispersion ? J'avais envisagé un moment de dédoubler le site mais j'y ai renoncé. Toutefois, compte tenu du nombre de pages (plus de 50 pages en français, plus celles en allemand et en italien) et de la variété des sujets, il m'a semblé absolument primordial de veiller à la facilité de navigation dans le site. J'espère y être parvenu en créant, en plus de la colonne de menus, quelques "raccourcis" notamment vers une page détaillant le plan du site.


 Le problème n° 1 que rencontre tout webmaster est le référencement…Comment as-tu procédé pour faire connaître ton site (si ce n’est pas un secret) ?


Pour ce qui est du référencement :je me suis renseigné un peu sur internet, je me suis inscrit à quelques annuaires... et c'est à peu près tout ! Petit à petit j'ai échangé des liens avec d'autres webmasters. Je pense que la multiplicité et le caractère parfois confidentiel de certains sujets ont fait que les moteurs de recherche m'ont vite trouvé. Le référencement n'est pas vraiment une préoccupation pour moi, même si je surveille le compteur de visites. A ce propos, je ne suis pas certain que celui que j'ai choisi soit le plus pertinent, mais l'évolution dans le temps m'importe plus que le nombre absolu de visiteurs et de pages consultées.


Quelles sont les innovations que tu souhaiterais  apporter à ton site dans un proche avenir ? Vers quelle(s) direction(s) souhaiterais-tu aller ?

Sur le plan de la forme, j'aimerais évoluer vers quelque chose d'un peu plus dynamique, mais je manque de temps et de technicité. Sur le fond, je pense que le site a atteint une sorte d'équilibre. Peu de nouvelles rubriques donc, mais un approfondissement de l'existant. J'ai encore beaucoup de choses en réserve, des photos, etc…. Et je dois continuer les traductions en italien, peut-être en anglais....  J'ai un moment envisagé de créer un blog, mais le projet n'est pas mur et me prendrait trop de temps. U troppu stroppia, comme on dit chez nous !


L'invitu possède de nombreuses rubriques; comment organises-tu ce travail, as-tu de l'aide ou travailles-tu en artiste solitaire?

Je travaille seul sur le site proprement dit. Pour l'actualité, j'ai un petit réseau de correspondants qui m'envoient tout ce qui est susceptible de m'intéresser. Et j'ai une amie allemande qui, juste pour le plaisir,  traduit mes pages dans la langue de Goethe.
Pour le reste, j'ai encore pas mal de documentations personnelles à exploiter. Mais c'est le temps qui manque !


Sur le plan technique, peux-tu me dire quels sont les logiciels utilisés pour ton site ?


J’ai commencé avec une vieille version de Dreamweaver, vite abandonnée pour KompoZer, qui est un logiciel gratuit de création de pages Web au format HTML. Il permet de créer une page de A à Z : texte, polices, couleurs, liens, feuilles de style, etc. Il utilise la technologie WYSIWYG (on voit à l'écran à quoi ressemblera la page). C'est donc un logiciel qui ne nécessite pas de connaître le langage html, même si je suis tout de même obligé de temps en temps de mettre les mains dans le cambouis !


J'imagine que tu fréquentes assidument le web, ne serait-ce que pour obtenir des informations, rechercher des idées...Peux-tu me dire quels sont tes sites préférés ?


Oui, je fréquente beaucoup le web, mais je n'ai pas vraiment de site de prédilection, mis à part ceux de mes amis Carole, Philippe et du "quatuor néerlandais".
Quelques mots de ces trois sites :
Carole a créé son site (http://cguelfucci.free.fr/) en 2002 et a bien voulu héberger mes textes avant que je crée l’Invitu. Un site passionnant, très bien documenté sur la Corse mais ouvert sur le monde.
Le site de Philippe (http://corse-sauvage.com/), complété par un blog, est avant tout consacré à la découverte de l'île, notamment à la randonnée et au canyoning, mais également à la musique, avec même des extraits musicaux.
Enfin, Laurent, Suzan, Christina et Martijn ont créé un site ( http://www.tra-noi.net/) consacré exclusivement à  A Filetta. D’abord uniquement en néerlandais, il est maintenant trilingue (français-anglais). Récemment transformé, c’est également un excellent site plein de passion.
Je vais régulièrement aussi sur le myspace d'A Filetta, même si le concept myspace m'agace un peu. Sinon, j'utilise beaucoup Google pour chercher des informations. On fait souvent des découvertes intéressantes !

S'agissant des sites corses, je dois dire que je n'ai pas encore réellement trouvé mon bonheur, si ce n'est l'excellent a lingua corsa (http://pagesperso-orange.fr/gbatti-alinguacorsa/), une référence pour les gens comme moi qui ne maîtrisent pas notre langue.
Le gros problème des sites, c'est la maintenance. Certains commencent très bien puis s'étiolent faute de mises à jour.


Et si tu devais tirer un bilan de ce premier essai, que dirais-tu ?

Le bilan pour moi est extrêmement positif.
Je n'emploierais d'ailleurs pas le terme "essai", mais je dirais que cela a été, et est toujours, une expérience très enrichissante.
Le plus important n'est pas tant à mes yeux une fréquentation record (par rapport à quoi, d'ailleurs?) mais plutôt la qualité des liens, des rencontres et des échanges, des amitiés qui sont nées ou qui se sont épanouies autour de l’invitu. Le projet de départ était de faire partager mes passions, et je dois dire que le résultat dépasse de loin mes espérances !
Le plaisir de la découverte fait également partie de cette expérience. De fil en aiguille, et le hasard faisant souvent bien les choses, j'ai été amené à découvrir des œuvres, des artistes, des personnalités auxquels je n'aurais pas forcément pensé au départ.
Et enfin, le simple fait de devoir prendre le temps de coucher par écrit ses pensées, ses goûts, en somme une partie de soi, est une expérience nouvelle pour quelqu'un peu habitué à l'introspection !


Merci Jean Claude Casanova et …bon viaghju !  


2009-02-16

Bastia à fleur d’eau

Textes: Marie-Ange Sebasti

Photos: Monique Pietri
Jacques André Editeur



bastia à fleur d'eauNous la savions discrète et pleine de retenue, voici qu’elle confirme la tradition qui est sienne et qu’elle a  patiemment tissée. Les mots, chez Marie Ange Sébasti sont des denrées rares qu’elle s’efforce, avec bonheur, de sertir à la page afin que puisse naitre ce frisson qui toujours nous étonne.
Elle a trouvé en Monique Piétri la comparse idéale. Celle qui restitue le reflet d’une barque ou l’égratignure d’une façade sans jamais la travestir. Mis face à face, la photographie et le poème n’en finissent pas de changer de nom, nous invitant au voyage à l’intérieur d’une correspondance esquissée. Et c’est là tout le mystère de la création : donner à voir, et à lire, ce qui est si proche de nous afin de nous épargner les lointains que nous ne pénétrons pas obligatoirement.

Voici bien des années que je connais les textes de Marie Ange et, dès le départ, ils m’ont adressé un signe, m’ont montré une direction. Alors que mon existence partait de cette île vers un ailleurs dont j’ai oublié le nom, la sienne semblait y revenir ou, du moins, s’orientait vers un retour. Un peu plus tard, alors qu’il me paraissait impensable de dire cette île autrement que dans sa langue, elle m’indiqua, à sa manière, qu’une autre voie était possible et que la langue originelle pouvait trahir alors qu’une autre langue pouvait révéler.
Curieuse alchimie que celle de la création, curieuse fonction que celle du poète qui n’en finit pas de déconcerter et de s’évader des carcans dans les lesquels on souhaiterait l’enfermer.
Car ne nous y trompons pas, la langue qui est sienne chante bien une terre, celle où les mots sont faits d’une matière si tangible qu’on ne peut s’en affranchir sans dégâts. Il ne sert à rien d’évoquer les tentatives inverses qui nous révèlent souvent des textes savamment construits dans une langue aujourd’hui enseignée à l’Université mais qui, hélas, semblent plaqués sur une réalité qui ne leur répond pas.
Cruauté de l’art, injustice de cet échec qui épuise les meilleures volontés du monde !
En traduisant dans la langue qui sommeille en elle, ces textes sobres et limpides, j’ai souhaité lui rendre hommage, bien sûr, mais aussi dire aux autres, à tous les autres, qu’il convient de chercher la vérité hors des dogmes et des « kits » présents en nombre à l’étal des marchands.

Cette quête ne vise ni à posséder ni à séduire mais à extraire de l’apparence trompeuse, la vérité qui se trouve enfouie tout près de notre pupille, juste à l’intérieur de notre œil.



***
Terre étroite, éclatante
obstinée
jusqu’à ses bords extrêmes

d’où je déloge sans crier gare
tous les navires


Tarra stretta, rilucenta
muvrogna
sinu à li so limiti stremi
Da duva diloghju senza mancu briunà
tutti li  navi


***
Achemine la nasse des mots
vers l’autre versant du silence

sans te retourner sur la veille
sans craindre la rumeur hâtive
du port d’attache



Incamina la nassula di li parolli
versu l’altru pughjali di u silenziu

senza vultati versu l’arimani            
senza tema u scarafaghju affuriatu
di lu to portu             

***
La montagne devait veiller

à l’heure dangereuse
où la ville
passait tous les marchés

avec les proues obstinées
de ses rêves



Era u so duveru di vighjà à la muntagna

à l’ora priculosa
quand’è a cità
passaia tutti i marcati

cù li prui tistardi
di li so sonnia



***
L’envers du monde nous importait
quand les toits déversaient
dans le port ébahi
toutes les malles de nos greniers

bruissant de lettres inouïes



L’inversu di lu mondu ci impurtaia
quand’è li tetti sbarsaiani
in lu portu stùpitu
tutti sti valisgioni di li nosci suladia

fremendu di letari incridibuli


***
Demeures alourdies
du sable des chemins
et des étoles de la mer

Demeures longtemps accompagnées
jusqu’à leurs mouvantes mémoires


Casi piumbati  
da la rena di li chjassa
è di li steddi marini

Casi di longu tempu accumpagnati
sinu à li so mimorii strughjoli


***
Pourquoi faire mystère de l’espoir
qui se tient accoudé au nouveau jour

tournant le dos aux vieilles ombres

et faisant fi
de toute craquelure


Parchi fà misteriu di la speranza
chì si teni  apughjata à lu ghjornu novu

vultendu u spinu à l’ombri vechji

è ridendusi  
d’ogni sbrimbatura


***
Après avoir noué draps et nappes
pour se sauver

il faudra bien poser bagage
à l’ombre
        ou au soleil



Dopu avè nuddatu linzola è tuvaddi
par scappàssini

ci hà da vulè à  spona busgiaca
à l’ombra
        o à u soli


***
Au moment où le ciel noircit
qui pourrait en savoir plus long
que mes guetteurs

sur l’horizon ?




Quand’è lu celi nirici
quali hè chì ni pudarà sapè di più
chè li me vighjaneddi

Nantu à l’orizonti ?


***


2009-02-16

Una canzona par Bunifaziu...

Une chanson pour Bonifacio...

Hè ghjovanu, veramenti ghjovanu l’omu… ma par quiddi chì so nati attalintati, u valori ùn aspetta micca l’anni. Sapìami tutti chè stu pastori quì era una furtuna, cantendu à boci bassa u lamentu di l’ànima. Ed ecculu, avali, ch’iddu faci cantà à alta boci i cantadori rinumati (Diana di l' Alba) !
 Forza à iddu ! Forza à stu sentimu chì ci faci spirà ! Nò,  a noscia lingua morta ùn hè, a pudeti senti, purtata da lu ventu, in tutti sti loca ! T’hà milli noma a noscia lingua ma bisognu à dì chè quiddu di Ghjuvan’ Federicu Terrazzoni li va abbastanza bè. Eccu a so bedda canzona ed eccu ciò chè n’aghju pudutu fà, circhendu à tradduciala in lingua francesa…

Il est jeune, vraiment jeune l’homme mais « aux âmes bien nées la valeur n’attend pas le nombre des années ». Nous savions tous que ce berger là était un don du ciel, chantant à voix basse la complainte de l’âme. Et le voici aujourd’hui  faisant chanter à haute voix les chanteurs les plus renommés (Groupe Diana di l'Alba) !
Que la vie soit avec lui ! Qu’elle soit aussi avec cette force qui nous fait espérer !Non, notre langue n’est pas morte, vous pouvez l’entendre, portée par le vent, un peu partout ! Elle a mille noms notre langue mais force est de reconnaître que celui de Jean Frédéric Terazzoni lui convient tout à fait. Voici sa belle chanson et voici ce que j’ai pu en faire, en cherchant à la traduire en langue française…



CITADEDDA

A l'entre di u to mondu, da lu tempu custuditu
Chì tutu in lu circondu, pari pà sempri sculpitu
Pari pà sempri sculpitu dà issu ventu chì ti tocca
E chì mai ùn hè sparitu, à l'entre di la to bocca
A l'entre di la to bocca, purtonu di l'immensità
Sculpitu in quissa rocca, teatru di l'antichità


Mistiriosa citadedda, bianca cum'è la calcina
Sè l'ultima sintinedda, di pettu à la marina
Di pettu à la marina , è lu mari prufondu
Quandu l'acqua s'avvicina, da l'entre di lu to mondu

.
Teatru di l'antichità, pà tutti l'espluratori
Chì vulianu cunquistà u to elpali di valori
U to elpali di valori, divintatu casteddu
Chi tutti li so signori, t'ani missu l'aneddu
T'ani missu l'aneddu, pà fà di tè una regina
D'issu mondu cussì beddu, chì strabiomba la marina


Mistiriosa citadedda, bianca cum'è la calcina
Sè l'ultima sintinedda, di pettu à la marina
Di pettu à la marina , è lu mari prufondu
Quandu l'acqua s'avvicina, da l'entre di lu to mondu


Chi strabiomba la marina, sin'à Capu Pertusatu
Fighjulend'ogni matina, l'orizonti à lu so latu
L'orizonti à lu so latu, cù lu so riflessu giaddu
Chi mai ùn s'hè scurdatu di Lavezzi é di Cavaddu
Di Lavezzi é di Cavaddu, peruli di sta cullana
Sò li maestosi scoddi di pettu à la sulana

Mistiriosa citadedda, bianca cum'è la calcina
Sè l'ultima sintinedda, di pettu à la marina
Di pettu à la marina , è lu mari prufondu
Quandu l'acqua s'avvicina, da l'entre di lu to mondu




CITADELLE

A l’orée de ton univers que le temps a préservé
Tout dans les environs semble à  jamais creusé
A jamais creusé par ce vent qui te touche
Et qui  jamais n’a  cessé à l’orée de ta bouche
A l’orée de ta bouche ouverte vers l’immensité
Et creusée dans cette roche théâtre de l’antiquité


Mystérieuse citadelle blanche comme le calcaire
Tu es la dernière sentinelle face à la mer
Face à la mer et aux eaux profondes
Lorsque les flots s’approchent  à l’orée de ton monde


Théâtre de l'antiquité pour tous les aventuriers
Voulant s’approprier ton promontoire envié
Ton  promontoire envié devenu château fort
Avec tous ses seigneurs qui t’on offert l’anneau d’or
Et  t’ont passé la bague au doigt pour faire de toi la reine
De ce monde merveilleux qui surplombe la mer


Mystérieuse citadelle blanche comme le calcaire
Tu es la dernière sentinelle face à la mer
Face à la mer et aux eaux profondes
Lorsque les flots s’approchent  à l’orée de ton monde


Qui jusqu'à Pertusatu surplombe la mer
Regardant chaque matin  de tous côtés l’univers
L’univers  dans le lointain  avec ses reflets d’or partout
Qui jamais n'ont oublié ni Lavezzi ni Cavallu
Lavezzi et Cavallu, les perles de ce collier
Sont les majestueux rochers que l’île a semés

Mystérieuse citadelle blanche comme le calcaire
Tu es la dernière sentinelle face à la mer
Face à la mer et aux eaux profondes
Lorsque les flots s’approchent  à l’orée de ton monde

2009-01-28

     BRASSENS : PUEMI è CANZONE

        Petru Ghjaseppu Ferrali

Prefaziu : Ghjacumu Fusina

Colonna Edition, 2008, 218p.




L’hà fatta…Senza dì nienti à nimu, hà presu l’opara di Brassens è l’hà traduta in lingua nustrali ! Ci hè ancu statu un editori (Ghjuvan’ Ghjacumu Colonna d’Istria) cunisciutu par i so provi chì s’hè missu in capu di pubblica stu libru, stu bellu libru, stampatu cù arti è prinsintatu d’una manera scelta. Forsa à di chè quandu l’amori s’arrimba à u sapè fà, sbocca sempri calcosa chi s’assumidda à la billezza pura.
L’amicu Ferrali hè prufissori di lingua corsa ma u so travaddu ùn hè quiddu di un sapienti, hè quiddu d’un amanti, un amanti di a cosa scritta quand’idda s’assumida à puisia. Di sicuri chè l’amicu hè in calchi manera un poeta anch’iddu
Avemu vulsutu ni sapè un pocu di più à prupositu di st’opara nova nova…Eccu parchi semu andati à discora cù Ghjuvan Ghjaseppu Ferrali. Asculeteti puri com’è a so lingua hè schietta è u so pinsamentu assicuratu.
Una furtuna vi dicu…. Eppò com’è ùn basta à discora par essa intesu, avemu missu in fondu d’articulu, una puisia di Brassens, una di quiddi chì corrani par issi chjassa, cunniscuta da tutti senza mai essa stata imparata. Hè cusi chè mondu tempu dopu a partanza, u pueta ferma cù noscu , a so musica ci aiuta à viva com’è cristiani in stu mondu ch’ùn l’hè più dipoi tantu tempu.



Par publicà tuttu un libru  di traduzzioni in lingua nustrali di scritti di Brassens, ci voli ch’iddu sichi d’impurtanti par vo …..

Vi diceraghju chì u viotu ch’ellu hà lasciatu Brassens hè tamantu. Mi manca assai. Hè per mè un vechju cumpagnu chì face un pezzu di strada in a vita, sempre à fiancu, mai luntanu. Averia vulsutu cunnosce l’omu. U mo primu testu traduttu hè statu Chanson pour l’Auvergnat, (Canzona à un Cumpagneru), per salutà a memoria di Natale Luciani à l’occasione di una messa detta in a cattedrale di Cervioni u cinque di dicembre di u 2004, un annu dopu à a so morte. Era chjaru per mè di adunì di modu simbolicu sti dui omi à traversu stu cantu d’umanità, di fratellenza, di generusità. Mi sò accorsu chì Brassens era cuntunque cunnisciutu male. Fendu stu libru, aghju ancu eiu scupertu qualchissia di una cumplessità maiò. U Gurigliu, A pessima reputazione, À caccia à a farfalla, Per sempre l’amichi, U pornografu, U paracqua… sò opere ch’è no avemu tutti in core di sicuru. Eppuru, hè cusì lettu Georges Brassens ? Dicu bè lettu, al di là di u fattu di stà lu à sente. Si dice ch’ellu inchjudava nantu à a croce a ghjente cunforma à l’usi stabiliti, sottu à cuntrollu di a sucetà. Brassens chì si ne piglia à l’ordine murale fendu mughjà à u fliccu « i sbirri à morte, à morte a lege, eviva l’anarchia », ma Brassens chì li rende l’onori quandu chì e vitture piantò, per pudè fà traversà i misgi di Léautaud ; Brassens u scrianzatu di Timpesta in un benedittinu chì sputa nantu à a religione, ma chì face dì à u prete di A messa à l’impiccatu « Morte à a cundanna à morte ! » ; Brassens pocu tenneru cù e donne chì ùn anu sale in zucca è incù u ghjudiziu di una ghjallina, ma Brassens chì scriverà e magnifiche dichjarazione d’amore chì sò Saturnu è A dumanda per ùn spusà ti…Vogliu dì quì ch’elle sò l’istituzione ch’ellu scuzzulava cusì, micca l’omi. Mi piacenu propiu i testi cum’è Don Ghjuvanni, A visita, A sora, Penelopa. Mi piacenu e nostre cuntradizzione, l’incertezze di i nostri lindumani. Ci hè una passarella bella strana à tende trà Chanson pour l’Auvergnat è U Novu testamentu : Santu Matteu (25 – 35,36) : « Aghju avutu a fame è mi avete datu à manghjà ; aghju avutu a sete è mi avete datu à beie ; era un furesteru è mi avete ricevutu ; era in prigiò è site venuti à mè ». U Vangelu secondu Santu Georges Brassens. Iè, Brassens mi manca in sti ghjorni tristi, cum’elli mi mancanu Coluche o Gainsbourg.


È ci ni sarìa d’altri pueti ch’è vo brameti di  traducia ?

Quale hè chì sà, forse François Villon, Pablo Neruda o Aimé Césaire

Pudemu assita dipoi calchì tempa à una vulintà di traducia, in lingua nustrali,  scritti di a literatura intirnaziunali, pensu à i traduzzioni di F.M. Durazzo, à quiddi di Stefanu Cesari o di Ghjacumu Fusina….Chì voli dì, par vo,  u fattu di traducia in lingua corsa un’opara straniera ?

Pensu ch’è no avemu un veru penseru di pettu à l’attu di traduce, ma vene più di l’illusione ch’omu vole dà à a ghjente. Una spezia di cumplessu d’inferiurità. Seremu po cusì numerosi à pretende leghje in u testu Ismaël Kadaré, Miguel de Cervantès, Franz Kafka, Andrea Camilleri, Berthold Brecht, Alexandre Soljenitsyne, Cormac McCarthy, Joseph Conrad ? Si pensa, ma ùn hè ghjustu, chì a traduzzione riprisenta per e lingue minuritarie, una incapacità prufonda à creà i so propii capi d’opera. Hè un sbagliu terribule. Mi si pare chì st’idea a face corre una certa elita culturale. A situazione diglossica pò ancu pisà di modu incuscente. Perchè chì ùn ricunnoscerebbimu micca à a lingua corsa a legitimità di purtà in ella l’opere maiò di a literatura ? Perchè vergugnà si ? Ùn capiscu micca sta pusizione.

Ci sò la ghjenti chì dicini ch’iddu si traduci in corsu a literatura ch’ùn asisti micca  ind’è no è ch’ùn asistarà mai. Seti d’accunsentu cù stu puntu di vista ?

Hè ciò ch’o provu di spiecà vi. Ùn siamu in cerca di un panteone literariu corsu. Guardate l’agressività di Angelo Rinaldi quand’ellu dice chì a lingua corsa hè una lingua di pastori. Simu passati da una literatura populare, tradiziunale è urale à una voluntà schjetta di offre à a lingua corsa una ricunniscenza ufficiale di u scrittu. Sò scunvintu chì a nostra lingua pò sprime e realità muderne. Era ora ! Aviamu a paura di scrive u prisente è simu stati chjosi in a santa nustalgia, prigiuneri di un duvere di trasmissione etnugraficu, di una cuscenza patrimuniale sticchita. Oghje, si assume puru un mondu novu chì ùn hà più nunda à vede cù a vita di i nostri babbi. Ùn tocca micca à mè di ghjudicà quì s’elli si sò persi o nò i valori antichi. È di chì valori si parla ? A strada hè torna longa per ch’elle sippinu infine ricunnisciute e pruduzzione literarie corse.

Sionti à mè traducia scritti com’è quiddi di Brassens ùn dìa essa cusì  faciuli…Mi pudeti spiecà ciò ch’è v’ hà fattu più ghjustrà  ?

Pare stunente, ma ùn aghju micca avutu difficultà tecniche particulare di traduzzione. Per mè, u più impurtente era di traduce « u sensu » è micca « a lettera ». Mi sò ghjucatu cù u testu originale. I puristi a mi puderanu rimpruverà, mà hè cusì. Ci vole à lascià si purtà da u piacè da u ritimu è a musica di e parulle. Ùn vale di celebrà à l’altare a lingua di partenza in un rispettu religiosu. U scopu era piuttostu di toccà u lettore di lingua corsa, per dà li l’illusione di una creazione nova, sputica. Ci vole, hè vera, à sapè piglià appena di distenza cù l’originale. Ùn mi pare di avè ingannatu nè u pueta di Sète nè u lettore bastiacciu o sartinese. Ùn mi pare di avè traditu u sensu iniziale nè mancu l’emuzioni. Què, hè un affarone.


Insigneti a lingua è a cultura corsa in i scoli, si vedi ch’è vo sapeti mondi cosi nantu à u nosciu parlà, t’aveti un vucabulariu veramenti riccu è supra u marcatu scriviti d’una manera schjetta è parsunali….Parchi ùn scriviti micca opari uriginali ?

Di sicuru ch’o mi aspettava à sta dumanda. Aghju qualchì prugettu di scrittura…cù u tempu. Ma s’aghju da scrive in corsu, ùn hè detta. Ci vole ch’o mi spiechi. Scrive un libru, ancu in lingua nustrale, ùn hè tantu cumplicatu. Truvà un editore, hè una vera cundanna. Vulerebbi ghjustu salutà u curagiu prufessiunale di Jean-Jacques Colonna d’Istria, chì hà pigliatu u risicu di publicà u mo libru. Eccu chì hè dettu. Vi possu puru accertà chì per esse publicatu in lingua corsa, ci vole à avè un sustegnu ecunomicu è puliticu. Un editore mi hà dettu cuncernendu Brassens, Puemi è Canzone, « Brassens in corsu, quale hè chì si ne hà da primurà ? » Mi hà palisatu dinù chì e publicazione di libri di puesia di lingua corsa, si facianu solu s’elli firmavanu dui soldi di u finanzamentu di a CTC. Ciò chì vole dì, in chjaru, chì daretu à e chjachjere di unu o di l’altru, ùn hè una priurità per nisunu. Per ch’ellu possi esse publicatu u mo libru, aghju messu di a mo stacca, è ùn hè un scherzu per u mo amicacciu Colonna d’Istria chè di dì la. In quantu à a prosa, hè un scumpientu. S’è vo ùn avete nè un nome nè a manica longa, ùn ci hè bisognu di sperà un cuntrattu d’edizione, per via ancu di un numeru limitatu à l’annu di publicazione in lingua corsa à rispettà. Tengu à dì chì a publicazione in lingua corsa hè riservata à una piccula elita, hè ghjè un peccatu. L’editori in Corsica, sò bellu à spessu stampadori. Ùn ci hè chè à vede ciò chì sorte ogni annu. Ma si cunfonde vulinteri quantità è qualità. È quandu vecu cù chì piacè u publicu hà ricevutu u mo libru, mi dispiace stu disprezzu di uni pochi per i lettori di lingua corsa.

Semu oghji à u principiu di u XXI° seculu, com’idda vi pari a situazioni di a noscia literatura quarant’ anni dopu u riacquistu ?

Una situazione chì mi dà qualchì penseru, ma ci vogliu crede cuntunque. Marcu Biancarelli hè un bellu scrittore. Una piuma muderna, oghjinca, arrutata. Disgraziamente, ùn ci ne hè tantu cum’è ellu. Ci hè dinù Marceddu Jureczek, menu cunnisciutu per avà ma carcu di qualità literarie. U prublema hè chì ùn ci hè micca piazza per tutti, vi ramentu ciò ch’o aghju dettu nantu à u sistema literariu, è un autore scunnisciutu ùn averà micca i mezi di toccà i media è di pudè fà tandu, a prumuzione di u so libru. Dettu què, a literatura corsa ùn si dà micca i mezi di a so ambizione. Aspetta troppu di e pulitiche di finanzamentu è ùn crede micca abbastanza in e forze nove. Forze nove libere d’ogni pastoghja tematica, culturale o pulitica. È rispettemu quelli chì compranu è chì leghjenu libri in corsu, ancu s’elli sò belli pochi.

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Ben sicura chè no semu stati imbarazzati par fà una scelta à mezu tanti scritti di Georges Brassens. Allora parchì avè scelta quissa quì è micca un’ altra ? Soca chè suventi à ci cantemu sta canzona, scurdenduci ch’idda t’hà un génitori…un pocu com’è s’idda facìa partita d’un paisaghju, un paisaghju fattu da l’omini di lighjenda chì ci ani lacatu opari chì facini oghji partita di u patrimoniu universali di tutta l’umanità.

brassens

In l’acqua di a funtanella

In l’acqua di a funtanella
Spugjiata si bagnava
Un ventulellu in più bella
U vestitu per aria spulava

Mi fece un segnu, addisperata,
Per copre la, di dà li cù slanciu
Fronde di vigna in catasta,
Fiordalisu è fiori d’aranciu.

Di a rosula u fugliame,
Un bustinu l’aghju fattu.
A bella ùn patia fame:
Una rosula hà bastatu.

Cù a pampana di a vigna,
Arricamava un bunnellu.
Ma a bella era cusì carina,
Ùn abbisugnava spurtellu

E so labbre mi lasciò
Ghustu ricunniscente…
Cù tantu ardore l’abbracciò
Ch’ella firmò nuda, tremente.

À l’ingenua hè piaciutu u ghjocu
Chì à spessu, dopu à l’eventu,
Nuda andò à bagnà si in u locu
Sperendu ch’ellu soffii u ventu,
Ch’ellu soffii u ventu




BRASSENS : POEMES et CHANSONS

Pierre-Joseph Ferrali

Préface Jacques Fusina

Colonna Edition, 2008, 218p.





Il l’a fait…Sans rien dire à personne, il s’est saisi de l’œuvre de Brassens et l’a traduite en langue corse ! Il y a même eu un éditeur (Jean Jacques Colonna d’Istria) connu pour ses tentatives courageuses, qui s’est mis en tête de publier le livre, ce beau livre, imprimé avec un réel savoir et présenté avec goût. Il faut dire que lorsque l’amour se fiance avec le savoir faire il en résulte toujours quelque chose d’assez voisin de la beauté.
L’ami Ferrali est professeur de langue corse mais son travail n’est pas celui d’un savant, il est celui d’un amoureux de la chose écrite lorsque celle-ci s’apparente à de la poésie. Sûr que notre ami est aussi en quelque sorte un poète lui aussi.

Nous avons voulu en savoir un peu plus à propos de cette œuvre…Voici pourquoi nous sommes allés interroger Jean Joseph Ferrali. Ecoutez comme sa langue hè choisie et son jugement assuré….

Une véritable fortune, vous dis-je…Et puis comme il suffit pas de parler pour être écouté, nous avons ajouté à la fin de notre article, une poésie de Brassens, une e celles qui courrent par les chemins, connue de tous sans jamais avoir été apprise. C’est ainsi que longtemps son départ, le poète reste parmi nous, sa musique nous aide à vivre comme des êtres humains dans ce monde qui ne l’est plus depuis si longtemps.




Pour publier un ouvrage exclusivement consacré aux traductions en langue corse des textes de Brassens, il faut que ce dernier représente quelque chose d’important pour vous …


Je vous répondrai que Brassens fait partie de ces hommes qui me manquent. C’est un peu un vieux compagnon de route qui fait un bout chemin avec vous dans la vie, discrètement mais fidèlement. J’aurais aimé le connaître. Le premier texte que j’aie traduit a été Chanson pour l’Auvergnat en hommage à Natale Luciani à l’occasion d’une messe anniversaire célébrée en la cathédrale de Cervioni le 5 décembre 2004, un an après sa disparition tragique. Il a été évident pour moi de rapprocher symboliquement les deux hommes à travers ce chant d’humanité, de tolérance, de générosité. Je me suis rendu compte que, finalement, Brassens était assez mal connu. En faisant ce livre, j’ai moi-même redécouvert quelqu’un d’une grande complexité. Le Gorille, La mauvaise réputation, La chasse aux papillons, Les copains d’abord, Le pornographe, Le parapluie… sont des morceaux d’anthologie gravés dans la mémoire collective. Pourtant, a-t-on vraiment lu Brassens ? Lu et non pas uniquement écouté. On dit de Brassens qu’il réglait ses comptes avec les braves gens conformistes. Brassens le pourfendeur de l’ordre moral et qui fait crier au flic « mort aux vaches, mort aux lois, vive l’anarchie », mais Brassens qui lui rend les honneurs quand il barre le passage aux autos pour laisser traverser les chats de Léautaud ; Brassens l’anticlérical de Tempête dans un bénitier, mais qui fait dire au curé de La messe au pendu, « Mort à toute peine de mort ! » ; Brassens le misogyne qui ne demande pas à une fille d’avoir inventé la poudre, mais Brassens qui écrira les bouleversantes déclarations d’amour que sont Saturne ou La non-demande en mariage…Je dirai pour ma part que c’est les institutions qu’il visait, pas les individus. J’aime vraiment toute la complexité de Georges Brassens. J’aime des textes comme Don Juan, La visite, La religieuse, Pénélope. J’aime les contradictions qui nous habitent, les doutes, les incertitudes de l’existence. Il y a un lien troublant à faire entre Chanson pour l’Auvergnat et Le Nouveau testament : Saint Matthieu (Ch.25, Le jugement dernier 35-36) : rapportant les propos du Christ : « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif et vous m’avez donné à boire ; j’étais un étranger et vous m’avez recueilli ; j’étais en prison et vous êtes venu à moi ». L’Evangile selon Saint Georges Brassens… Oui, Brassens me manque dans cette société qui n’a plus aucun repère. Brassens me manque comme Coluche me manque, comme Gainsbourg me manque.


 Y-a-t-il d’autres poètes que vous aimeriez traduire ?

Peut-être dans une autre vie François Villon, Pablo Neruda ou Aimé Césaire.



 D’une manière générale, on assiste depuis quelques temps à une réelle volonté de traduire dans notre langue des textes de la littérature internationale, je pense aux traductions de F.M. Durazzo, à celle de Stefanu Cesari ou de Jacques Fusina, quelle signification attribuez-vous à l’acte de traduire en langue corse ?


Je pense que nous avons un réel problème avec l’acte de traduire, c’est du moins ce que l’on veut faire croire au grand public. Une sorte de complexe d’infériorité face à la traduction. Sommes-nous si nombreux à prétendre lire dans le texte Ismaël Kadaré, Miguel de Cervantès, Franz Kafka, Andrea Camilleri, Berthold Brecht, Alexandre Soljenitsyne, Cormac McCarthy, Joseph Conrad ? On considère, certainement à tort, que la traduction reflète pour les langues minoritaires, une incapacité chronique à créer ses propres chefs-d’œuvre. Cette idée d’impuissance est relayée, il me semble, par une certaine sphère intellectuelle : la situation diglossique entretien également cette frilosité face à la traduction. Au nom de quoi ne reconnaitrait-on pas à la langue corse la légitimité de porter en elle les grands classiques de la littérature ? Il n’y a, à mon sens, aucune honte à avoir. Je ne vois là aucun paradoxe lié à cette problématique, aucune ambigüité possible.


 Certains esprits font remarquer que l’on traduit en corse la littérature qui n’existe pas chez nous et qui n’existera jamais. Partagez-vous ce point de vue ?

C’est ce que j’essayais d’expliquer. Ne poursuivons pas la quête d’un panthéon de la littérature corse. N’en déplaise à Angelo Rinaldi et aux autres immortels de l’Académie française. Nous sommes passés d’une littérature populaire, traditionnelle et orale à une volonté débridée de donner à la langue corse une souveraineté scripturale. Je considère que la langue corse est totalement apte pour exprimer enfin des réalités modernes. Nous avions peur d’explorer, toujours sur le plan littéraire, d’autres champs d’investigation et on est resté prisonnier d’un passé nostalgique et patrimonial,  enfermé dans un devoir de transmission ethnographique, muséale, aux thèmes poussiéreux. Aujourd’hui, on commence enfin à s’affranchir de cette rétro-écriture. Mais il reste un long chemin à entreprendre pour que les productions littéraires corses soient enfin reconnues.



 J’imagine que la traduction de textes comme ceux de Brassens doit comporter quelques difficultés…quelles sont celles qui ont été les plus délicates à surmonter ?


Au risque de vous surprendre, je n’ai pas été confronté à de grandes difficultés techniques de traduction. Pour moi, il était indispensable de traduire « l’esprit » et non « la lettre ». J’ai quelques fois osé prendre des libertés avec la version originale. Ce que les puristes pourront me reprocher. Mais j’estime que dans ce genre de travail, il faut se laisser guider par le plaisir des mots. Il ne s’agissait pas de respecter religieusement la langue de départ (langue-source) mais de privilégier la langue d’arrivée (langue-cible) et son récepteur, le lecteur corsophone. Je devais être capable de prendre un peu de distance par rapport aux textes de Brassens. Je n’ai pas le sentiment d’avoir trahi le sens, je ne crois pas avoir détourné les images, ou dénaturer les émotions, ce qui est primordial.


 Vous êtes enseignant en langue et culture corse, visiblement vous maîtrisez parfaitement notre véhicule, vous disposez d’un vocabulaire très étendu et de plus vous écrivez d’une manière élégante et personnelle…Pourquoi ne pas écrire des textes originaux ?

Evidemment, je m’attendais à cette question. J’ai quelques projets d’écriture. Nous verrons. Mais je ne suis pas certain de vouloir créer en langue corse. Ces propos pourront étonner mais sur ce point, il faut que je m’explique. Ecrire un livre, même en langue corse, c’est relativement simple. Trouver un éditeur, c’est le parcours du combattant. Permettez-moi juste de saluer ici le courage professionnel de Jean-Jacques Colonna d’Istria, qui a pris le risque de publier mon livre. Ceci étant fait, je peux vous affirmer en toute liberté, que pour être publier en langue corse, il faut bénéficier d’un soutien financier et politique. Un éditeur m’a dit textuellement au sujet de Brassens, Puemi è Canzone : « Brassens en langue corse, ça va intéresser qui ? » Cette même personne me disait que la publication d’ouvrages de poésie en langue corse dépendait directement des quelques euros restant dans les tiroirs des enveloppes de subventions, versées par la CTC. Ce qui signifie, malgré les beaux discours généreux des uns et des autres, que ce n’est une priorité pour personne. Pour que mon livre puisse sortir, j’ai dû investir de ma poche, et ce n’est pas offenser mon ami Colonna d’Istria que de le dire. Quant à la prose, c’est pire. Si vous n’êtes pas connu ou appuyé par un réseau d’influence, votre ouvrage n’a pas une seule chance de sortir, en raison d’un triste quota de publications en langue corse à respecter. Je dirais clairement que la publication en langue corse est réservée à une petite élite, que c’est bien regrettable et que les éditeurs en Corse, sont trop souvent des imprimeurs. Il n’y a qu’à constater la somme considérable d’ouvrages publiés chaque année. Mais on confond aisément quantité et qualité. Et en voyant l’accueil enthousiaste que le public réserve à mon livre, je déplore ce mépris de quelques uns pour les lecteurs de langue corse.

 Quelle appréciation porteriez-vous sur la situation de la littérature corse en ce début de XXI° siècle, quarante ans après le riacquistu ?

Une situation délicate, mais il faut rester optimiste. Concernant la prose, je parlerai volontiers de Marcu Biancarelli. Une belle plume. Stimulante, moderne, acérée, vive. Je pense aussi à Marceddu Jureczek, moins connu, pour l’instant, malgré ses belles qualités littéraires. Il n’y a malheureusement pas assez de place pour tous dans le monde de l’édition corse. A part être un dinosaure, les jeunes auteurs ne peuvent même pas crier qu’ils existent car, admettons qu’ils aient une petite chance d’être publiés, ils n’ont pas vraiment accès aux médias : peu de diffusion, pas de promotion. Sinon, le paysage littéraire corse me semble aujourd’hui bien pauvre, sans beaucoup d’ambitions, sans perspectives nouvelles, et pire que tout, grassement subventionné. Je me répète, il faut faire sauter quelques verrous de la part d’influents professionnels du livre et des institutionnels qui se fichent pas mal de la langue corse. Tant qu’un souffle neuf ne s’imposera pas, que l’on ne découvrira pas d’auteurs inédits, sans référence culturelle collective, on continuera de faire du surplace. Je suis persuadé qu’il y a une réelle demande de la part du lectorat corsophone. Mais j’ai bien peur qu’on ne le respecte pas assez et qu’on ne le considère uniquement que comme quantité négligeable.

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Naturellement, nous n’avons eu que l’embarras du choix concernant les textes de Georges Brassens…Pourquoi avoir choisi celle-ci plutôt qu’une autre ? Peut-être tout simplement parce qu’il nous arrive de la fredonner en oubliant qu’elle a un créateur…un peu comme si elle faisait désormais partie d’un paysage, un paysage composé par des hommes de légende qui nous ont légué des œuvres qui entrent dans le patrimoine commun de toute l’humanité.



 

Dans l'eau de la claire fontaine
 

Dans l'eau de la claire fontaine
Elle se baignait toute nue.
Une saute de vent soudaine
Jeta ses habits dans les nues.

En détresse, elle me fit signe,
Pour la vêtir, d'aller chercher
Des morceaux de feuilles de vigne,
Fleurs de lis ou fleurs d'oranger.

Avec des pétales de roses,
Un bout de corsage lui fis.
Mais la belle n’était pas bien grosse :
Une seule rose a suffi .
Avec le pampre de la vigne,
Un bout de cotillon lui fis.
Mais la belle était si petite
Qu’une seule feuille a suffi.

Elle me tendit ses bras, ses lèvres,
Comme pour me remercier...
Je les pris avec tant de fièvre
Qu'ell' fut toute déshabillée.

Le jeu dut plaire à l'ingénue,
Car, à la fontaine souvent,
Ell' s'alla baigner toute nue
En priant qu'il fît du vent,
Qu'il fît du vent...





2009-01-28

POMONE

Michel Baggi, Joël Frémiot

Collodion éditeur, 2008, Mers/Indre




pomoneLorsque nous disons que la chose écrite est en profonde mutation, nous affirmons une position que chacun peut vérifier dans son environnement immédiat : livres virtuels, pages mises en ligne sur le web agrémentées de mélodies, d’oeuvres picturales et de recherches graphiques, livres étranges qui ne peuvent même plus être qualifiés de « livres » tels que nous les avons toujours vus….
Voici un éditeur qui s’est spécialisé dans la publication du livre hors norme : Collodion, et voici un des ses ouvrages, le dernier sorti des presses, écrit par Michel Baggi, libraire, et illustré par Joël Fremiot, dessinateur et peintre.

Pomone  a été imprimé à trente deux exemplaires ! Trente deux et pas un de plus. Une moitié seulement est numérotée et signée par les deux comparses, les exemplaires étant numérotés de I à XVI.
Mais comment est-il donc conçu ce livre qui n’en est plus un ?
Il se présente, à première vue, comme un ouvrage classique mais, une fois ouvert, force est de constater un changement structurel de son « économie ». Les pages ne sont ni cousues, ni collées ni reliées par un quelconque procédé. Il y a des pages imprimées, des pages dessinées, des pages imprimées et dessinées, des pages de papier blanc et des pages d’une matière transparente…
Parmi tous ces éléments on peut distinguer assez facilement :

-    une double page contenant une poésie imprimée de manière classique  (Pomone)

-    une centaine de pages qui reprennent la même création vers après vers. Chaque vers est imprimé avec une  police originale et parfois illustré d’une œuvre graphique.

C’est un peu comme si la page double avait fait naître cent manières différentes d’écrire et de présenter le même texte.. La double page nous fait découvrir le sens général de l’œuvre, les cent autres pages nous rappellent ce qu’est  une poésie : une chose unique mais diverse, identique à elle-même mais différente, proche mais en même temps éloignée. C’est un peu la même chose pour cet ouvrage : il est à la fois un livre et sa négation. Hegel, Hegel que me veux-tu ? Poésie tu me tourmentes !

Reste une question que le lecteur ne manquera pas de se poser (de me poser) : mais que faire avec un tel objet ?
Le lire ? Mais la double page suffit amplement à explorer l’univers de Michel Baggi …
Le contempler ? Mais ce n’est pas facile car on ne peut contempler que des fragments qui ont une fâcheuse tendance à s’éparpiller hors de leur couverture cartonnée …
Le ranger dans sa bibliothèque ?  Mais alors ou est l’intérêt de cette audace créative ?
Afficher sur un mur le texte homogène et en regard les mille et une manières de le lire et de le contempler ? Et pourquoi pas ?

J’imagine assez bien, un de ces panneaux en métal sur lequel les différentes variations du texte viendraient témoigner de l’étonnante diversité de l’œuvre poétique…Chaque jour ou chaque semaine, un partie du texte serait ainsi présentée, à charge pour l’éventuel lecteur de lire et de rêver…

Une chose est certaine, cet ouvrage questionne, il nous fait remettre en question bien des choses que nous pensions établies…Il nous invite aussi à poursuivre une réflexion originale sur cet objet insolite qu’est un livre-non livre et puis, n’est-ce pas Michel Montaigne qui affirmait ; « Les ouvrages les plus utiles sont ceux dont le lecteur en fait la moitié. » ?


POMONE

Michel Baggi, Joël Frémiot

Collodion éditeur, 2008, Mers/Indre



Quand’è no dimu chè a cosa scritta hè in piena mutazioni, dimu calcosa chè ugnunu pò veda à cantu à iddu : libra virtuali, pàgini accunciati nantu à u webu cù mùsica, disegna è ricerchi gràfichi è ancu : libra strani ch’ùn sò mancu più libra com’è no l’avemu sempri visti.

Eccu un editori spicializatu in a publicazioni di u libru stranu : Collodion, ed eccu unu di i so libra, l’ultimu publicatu. Hè scrittu da Michel Baggi, librariu in libra anziani, hè illustratu da Joël Fremiot, dissinatori è pìntori.

Pomone (hè u so titulu) hè statu stampatu a trentadui asemplaria. Trentadui è mancu unu di più. Una mittà  solamenti hè stata numerutata è signata di i dui autori (porta i numari di I à XVI).

Ma comu sarà fattu stu libru ? Si prisenta com’è un libru urdinariu à a prima vista ma quand’iddu hè apartu tuttu metti à cambià. I pagini ùn sò micca ligati, micca cullati, micca appiciccati è si sparghjini, scappendu di i mani. Nò ùn hè più un libru à veru, hè una specia di scatula continendu foglii scritti è dissinati.
A mezu à tutti sti foglii si poni rimarca dui cosi diffarenti :

-    una carta doppia stampata d’una manera clàssica d’une puisia (Pomone)
-    un cintinaghju di carti chì ripiddani a stessa opara ma versu à versu. Ogni versu hè stampatu cù lèttari urighjinali, calchi volti illustrati, calchi volti nò.

Pudaremi dì in un’altra manera chè a pàgina doppia hà fattu nascia centu maneri diffarenti di scriva a stessa puisia. Sta doppia pàgina ci faci scopra un sensu ghjinirali, i centu maneri ci facini sunnià à ciò ch’idda hè a puisia : una ma diversa, listessa ma diffarenti, vicinu ma alluntanata… Hè listessi par stu libru : libru hè è libru ùn hè !  Hegel, o cumpà ! Chì mi voli ? Puisia castigu !

Ferma una quistioni ch’omu mi vularà pusà … Chì fà cù strumentu parechju ?

Leghjalu ? Ma a doppia pàgina basta par splurà u discorsu di Michel Baggi, ùn ci hè bisognu d’altri affari…
Fighjulalu ? Ma ùn hè cosa fàciuli ch’ùn si pò mirià chè pizzuledda chì si spàrghjini quand’è u libru s’apri…
Accantallu in a so biblioteca ? Ma allora da chi sirvarà sta criazioni urighjinali ?
Mettalu nantu à un muru u testu cumpletu è, di visu, tutti sti maneri diffarenti di leghjalu è di fighjulalu ? È parchì micca ?


Par mè vidarìu bè , nantu à unu di sti quadru in farru, tutti i variazioni di u testu com’è par tistimunià di a strana diversità di l’opara puètica. Ogni ghjornu o ogni sittimana una parti di u testu pudarìa essa prinsintata è tuccarìa à u littori di leghja è di sunnià…

Una cosa hè sicura, stu libru ci interrugueghja, ci faci rimetta in quistioni mondi cosi chè no cridìami stantarizati par sempri….Ci invita à  una riflissioni urighjinali à prupusitu di st’ughjetu insulitu chè no chjamemu « libru » eppò, ùn hè micca Michel Montaigne chì dicìa un bel ghjornu : « L’opari i più utili sò quiddi  dundi   u littori ni faci à mittà. » ?

2009-01-24

 

U VANTU DI A PUVARTA

Marceddu Jureczeck

Cismonte è Pumonti editori, 2008.


couverture u vantuLettu ch’e t’aghju u libru di Marceddu Jureczeck : U Vantu di a puvarta, mi socu dittu da par mè ch’iddu ci vulìa u curaghju intilituali par scriva parechju assaghju. Hè faciuli di dì à prupositu di un argumentu « ma quissa a sapemu tutti… » Ci voli u talentu è u curaghju par scriva, par metta nantu a pagina bianca certi virità chì ci diranghjani tutti è ch’ùn vulemu micca senta o piuttostu suità sinu à i so ultimi cunclusioni. Parchì t’avemu tutti abbastanza intilligenza par sapè certi cosi ma ùn semu micca abbastanza curaghjosi par tirani tutti i lizzioni.

Nanzi, i nosci antichi erani povari, erani cuntenti quand’iddi erani in bona saluta è ch’iddi pudìani manghjà è adivà i so famiddi. Oghji, ancu in bona saluta, ancu a panza piena, cuntenti ùn semu. In nosci socità ,u più povaru di u cristianu d’oghji t’hà più chè u ghjurnataghju o u pastori di nanzi è contentu ùn hè !

Marceddu, dopu avè fattu stu cunstatu, ci dà à so spiegazioni. Par iddu u povaru di nanzi sapìa chè ricu riconu ùn duvintarà mai, ancu s’iddu li ghjughjiani i solda à l’ingrossu, saria sempri firmatu un povaru, unu di a campagna. À essa com’è la ghjenti  « di l’alta » ùn si pudia. U mondu era cusì è basta. Nimu ùn pudìa francà i catari di a so cunduzioni è s’è calchissia si mittìa in capu di fà altrimentri o s’è a furtuna s’era missa cù iddu, ci era sempri calchissia par dilli : « Ma o chjuculu, par qual’ ti piddi tù ? Ùn ti n’inveni più da induv’è tu veni ? »
U mondu, (u nosciu è quiddu di l’altri) turnaia cusì. U povaru vulìa un pocu più di benistà ma ùn vulia è un pudia cambià di cundizioni.

Oghji l’affari sò diffarenti. Semu in una sucità di u cunsumu. « Cunsumeti, cumpreti, cambieti, ghjitteti è cunsumeti dinò », ci dici a publicità. aghjustendu, «  S’è vo n’aveti micca abbastanza solda, i vi prestaremu, s’è vo n’aveti micca invidia vi daremu una midicina par davvi u gustu, pudeti tuttu cumprà par essa com’è quiddi maiò chè vo videti à a televisiò ! »

E no cumpremu è cunsumemu, beniditti chè no semu di tutti i capipartiti ch’ùn vedini chè una cosa : a crescenza di u PIB.

U fattu hè quì è u pudemu tuccà di i nosci dita : a pudè avè tanta roba ùn faci micca u nosciu bunori chè u bunori ùn hè un’affari di quantità ma di qualità. Cumpretivi puri deci televisiò, centu pantalona, cinqui vitturi è milli calzunetta, u vosciu capu ùn hà da turna meddu chè quiddu chi t’hà u nicissariu è nienti di più. Non solamenti u vosciu capu ùn hà da andà meddu ma u vosciu cori, u vosciu spiritu, sarà sempri in brama d’altri cosi ch’ùn aveti micca..Hè cusi ch’iddu si duventi un animalettu mai techju, mai orosu, sempri bramendu è fighjulendu versu tutti sti cosi missi accantu à no par faci sunnià, spirà è cunsummà.

Ma ùn sirvarà à nudda issu sistemu di a cumpraria tonta ? Un vi ni feti, a calchissia sirvarà sempri a cumprera è u frazuleghju…Quiddi chi fàcini i marcanzii, fàcini dinò i solda quand’iddi vendini è quand’iddi facini i solda, t’ani bisognu di fanni di più …
Aveti capitu : l’intaressu u più altu si trovà in u cunsumu, è t’ani bisognu micca d’accantà ma di fà d’altri birodda à venda è cusi va a vita.

Si pò dì chè sta richezza hè a noscia morti assicurata. Ci paremu più richi chè i nosci anziani ma semu, in fattu, più povari, t’avemu bisognu di travaddà par cumprà sti cosi chè i marcanti ci facini bramà…
È s’è no erami più povari ? È s’è no ci cuntitàiami di cosi simplici è utili ? È s’è  ùn erami micca prighjuneri di sta logica d’infernu chè torna à una carnavalata ? Di sicuru s’è no erami cusi, u sistemu ùn si mintinarìa più …Ma quissa hè un’altra affari.

Ciò ch’iddu dici Marceddu, un associu a dici ancu idda, hè l’associu UTOPIA, 34 rue Falguière 75015 in Parighji (www.utopia-terre.org) hà fattu stampa un picculu libru in u 2008 chì si chjama « Manifeste Utopia » induva si po truvà argumenta è asempii di a noscia trista cundizioni. Ferma avali à no à rifletta è a fà da bè.

In u 2009 po darsi ?

Ringraziamenta à Marceddu d’essa statu u primu à pugnà d’apraci l’ochja in a noscia lingua…Nienti chè par quissa bisognu à tenalu contu stu ghjuvanotu attalintatu.


L’ELOGE DE LA PAUVRETE

Marceddu Jureczeck

Cismonte è Pumonti éditeur, 2008.


A peine avais-je terminé l’ouvrage de Marceddu Jureczeck : L’éloge de la pauvreté que je suis dit en moi-même qu’il fallait une certaine dose de courage intellectuel pour écrire un tel essai. Il est toujours de facile de dire à propos d’une thèse : « Mais cela nous le savons tous… » Il faut aussi avoir le talent et et le courage d’écrire afin e poser sur la page virginale certaines vérités qui nous incommodent tous et que nous ne voulons pas entendre, ou plutôt que nous ne voulons pas suivre jusque dans leurs ultimes conclusions. Parce que nous avons tous, assez d’intelligence pour avoir en tête certaines données, nous manquons de courage pour en tirer les leçons.

Avant, nos ancêtres étaient pauvres, ils étaient satisfaits lorsqu’ils étaient en bonne santé et qu’ils pouvaient manger et élever leurs enfants. Aujourd’hui, même en bonne santé, même en ayant de quoi nous nourrir, nous ne sommes pas heureux. Le plus pauvre des pauvres de nos sociétés a encore plus que le journalier ou le berger d’autrefois et pourtant, il n’est pas heureux…

Marceddu, après avoir fait ce constat, nous donne son explication. Pour lui, le pauvre d’avant savait qu’il ne deviendrait jamais  véritablement riche, même si l’argent lui était arrivé inopinément et à profusion, il serait resté « un pauvre », un campagnard. Il ne pouvait devenir comme ces gens de « la haute ». Le monde était  ainsi fait. Personne ne pouvait franchir le périmètre de sa condition et si quelqu’un se mettait à faire autrement ou si la fortune venait à lui sourire, il y avait alors toujours quelqu’un pour lui dire : «  Petit malin, mais pour qui te prends-tu donc ? Ne te souviens-tu plus d’où tu viens ? »Le monde, le n^tre et celui des autres, fonctionnait ainsi. Le pauvre souhaitait un peu plus de bien-être mais il savait qu’il ne pouvait changer de condition.

Aujourd’hui les choses sont différentes. Nous vivons dans une société de consommation. « Consommez, achetez, changez, jetez et consommez encore » nous dit la publicité en ajoutant : «  Si vous n’avez pas assez d’argent, nous vous en prêterons, si vous n’avez pas d’envie nous vous fournirons une potion qui vous stimulera, vous pouvez tout acheter afin d’être comme ces grands que vous voyez à la télévision. » Et nous achetons et nous consommons, bénis par tous les dirigeants de formations politiques qui ne jurent que par une seule chose : la croissance du PIB.

Le problème est bien là et nous pouvons le toucher du doigt : le fait e pouvoir détenir tant de choses matérielles ne fait pas notre bonheur car le bonheur n’est pas une affaire de quantité mais de qualité. Vous pouvez bien acheter dix télévisions, cent pantalons, cinq voitures et mille caleçons, votre tête n’ira pas mieux que la tête de celui qui n’a que le nécessaire pour vivre et rien de plus. Non seulement votre tête ne fonctionnera pas mieux mais votre cœur, votre mental sera toujours demandeur d’autres choses que vous ne possédez pas…C’est ainsi que nous nous métamorphosons en une sorte de petit animal qui n’st jamais rassasié, toujours en attente de quelque chose et qui jette un regard d’envie vers toutes ces choses posées tout près de nous afin de nous faire rêver, espérer et consommer.

Mais à qui donc peut bien servir ce système fondé sur la folie de l’acte d’achat ? Ne vous inquiétez pas, il est obligatoirement profitable à quelques uns….

Ceux qui fabriquent les marchandises  gagnent aussi de l’argent lorsqu’ils vendent et lorsqu’ils font de l’argent, ils ont besoin d’en faire encore plus afin de ne pas laisser inutilisé leur capital. Deux solutions s’offrent à eux : investir à nouveau directement en produisant à nouveau, ou prêter à d’autres qui produiront dans d’autres secteurs encore plus rentables.

On peut dire que cette logique marchande est notre mort programmée. Nous pensons être plus riches que nos anciens mais nous sommes en fait plus pauvres, nous avons besoin de travailler non plus pour acheter l’indispensable mais pour permettre aux marchands d’écouler leurs stocks de produits dont, au fond, nous pourrions nous passer.

Et si nous choisissions d’être plus pauvres ? Et si nous nous contentions de choses simples et vraiment indispensables ? Et si nous n’étions pas les prisonniers de cette logique infernale qui tourne à la farce ?
Pour sûr, si nous étions ainsi, le système ne pourrait se maintenir….Mais ceci est une autre histoire. Ce que dit Marceddu, une association le dit aussi, il s’agit d’Utopia (34 Falguière 75015, Paris (www.utopia-terre.org). Elle a fait imprimer un petit ouvrage, en 2008, intitulé : Le Manifeste  où l’on peut trouver arguments et exemples illustrant notre triste condition.
 A nous maintenant de réfléchir et d’agir pour le mieux.

En 2009 peut-être ?

Tous nos remerciements à Marceddu d’avoir été le premier à tenter de nous ouvrir les yeux en utilisant notre langue. Rien que pour cela nous devrions le chérir ce jeune homme talentueux. !


2009-01-24



Huguette Bertrand: une voix du Québec


huguette bertrandLayla Zhour (voir :www.ecrits-vains.com/projecteurs/huguette_bertrand.htm) a rendu à Huguette Bertrand, un vibrant hommage en rédigeant un texte limpide et frais qui témoigne de son admiration pour cette créatrice d’images originaire du Québec. Elle note d’emblée la qualité de son site en écrivant que l’auteur n’y est pas « prisonnier du repli narcissique du recueil imprimé sans être l’élément satellite imprévisible des revues ». Nous renvoyons donc le lecteur à l’exceptionnelle qualité de ce document pour ce qui est de la découverte en profondeur de l’œuvre de cette voix originale et attachante. Nous avons préféré, quant à nous, nous entretenir avec Huguette afin de la présenter à nos visiteurs.




Ce qui est frappant chez toi c'est que tu sembles avoir quelque part abandonné l'idée que le papier et le livre sont les seuls supports possibles pour la poésie...Tu livres toute ta production à tes visiteurs....C’est un peu révolutionnaire cela… non ?


La poésie se transmet par les poètes depuis la nuit des temps, d'abord à l'oral, ensuite imprimée sur papier, et maintenant, elle se transmet par les ondes internautiques en version numérique. Loin de dénigrer le livre, tous mes recueils de poésie ont également été édités en versions numériques et en livres papier ayant fait l’objet d’un dépôt légal à nos bibliothèques nationales. Ceci dit, je considère donc que les deux voies éditoriales peuvent cohabiter. En cliquant sur cette page de mon site http://www.espacepoetique.com/livre/poesie.html on peut constater que je n’ai pas totalement abandonné le support livre ! Ce qui semble révolutionnaire dans ma façon de procéder depuis 1996 est le fait que je donne à lire intégralement et gratuitement tous mes ouvrages de poésie sur mon site web . Quant à mes livres, ils sont archivés dans nos bibliothèques nationales comme le sont tous les livres papier. Ils ne se retrouvent pas en librairie depuis 1998, puisque je n’ai pas encore fait la rencontre de Crésus. En toute logique, je préfère donner en partage à un plus large public que de laisser traîner quelques exemplaires de mes livres en librairie qui d’ailleurs ne seraient ni vus ni connus, ce que je sais pertinemment.

Dans la plupart des pays occidentaux on assiste à une crise du lectorat de la poésie...Quelle en est la  cause?  Y-a t-il une cause ?


D’abord il y eut la poésie, ensuite vint le roman puis la nouvelle qui ont supplanté la poésie. De nos jours, si la poésie était à portée de la vue et des doigts dans la librairie, que les poètes étaient médiatisés, il en serait peut-être autrement….
Tout ce qui est présenté dans les médias se rapporte en général aux récits de vedettes, essais politiques, romans, nouvelles, BD, et tout ce qu’on veut, les livres de poésie actuelle en sont systématiquement exclus. Aussi comment la poésie peut-elle émerger à travers une foule de livres en tout genre paraissant chaque jour, qui inondent les libraires obligés de retourner les invendus au bout de quelques mois afin de faire place aux nouveaux arrivages. 


Pourquoi, connaissant la crise de la poésie contemporaine, persistes-tu à écrire de la poésie ?

En ce qui me concerne, il n’y a pas de crise de la poésie ! Je donne mes mots en partage sur le Web depuis 12 ans. D’autant plus que mes ouvrages sont accessibles en tout temps.
Quant à la raison qui me pousse à écrire de la poésie, je préfère te dire que je me pose cette question depuis 23 ans et que je n’ai pas de réponse définitive.
Je pense que j’écris pour me rapprocher du monde, car la poésie, surtout lorsqu’elle est présentée sur le Web, permet des échanges privés enrichissants avec des lecteurs et lectrices de différentes régions du globe. J’ajoute que ces échanges m’ont souvent questionnée sur les effets que ma poésie produisait dans leur imaginaire, ce qui en retour créait une dynamique propre à la création. 


Si tu avais à définir le style de poésie qui est le tien que dirais-tu ?

Difficile de me classer dans un style, sur le plan formel je privilégie le vers libre. Quant au fond, j’ai le style intimiste dans certains recueils, et un style plus ouvert dans d’autres. Lorsque j'écris, j’évoque, par des instantanés, ma perception de la vie que tous nous vivons sous ses différentes facettes.
En somme il s’agit d’une poésie évocatrice qui tend à surprendre pour faire ressentir des émotions laissées à l’imaginaire des lecteurs et des lectrices.


Comment le gout pour la poésie t’est-il venu ?

Ah ça, c’est une longue histoire que je tenterai de faire courte ! J’ai écrit mon premier vers à 42 ans. Avant cette vocation tardive, je lisais de tout sauf de la poésie. Puis un certain après-midi, m’est venu l’idée d’écrire des poèmes, je ne sais pourquoi. Comme quelqu’un qui frappe à la porte, on ouvre et on fait entrer. J’ai poursuivi jusqu’à rédiger 60 poèmes qui devinrent mon premier recueil édité en 1985 intitulé « Espace perdu ». Je considère ce premier ouvrage comme un balbutiement, car je ne connaissais rien de rien à la poésie, à l'époque.
J’ai par la suite baigné dans le milieu de la poésie  là où j’habitais à l’époque, en côtoyant des poètes. Puis j’ai poursuivi et un deuxième manuscrit  fut accepté chez un autre éditeur, en 1988, intitulé : Par la peau du cri. Par la suite, j’ai eu la tentation de me lancer dans l’édition.
J’ai fondé ma propre maison en 1991 et j’en suis aujourd’hui à 19 ouvrages publiés, dont deux ouvrages édités en livres électroniques sur Cdrom, sans compter quelques autres poètes que j’ai édités en guise d’encouragement.

Quel est pour toi le poète ou le poème qui ne te quitte jamais, que tu relis un peu comme une prière ?

Aucun en particulier…
Toutefois j’aime bien la poésie de Marina Tsvetaieva, une poète russe que je présente sur mon site; j’aime aussi la poésie de notre premier poète moderne québécois Hector de St-Denys Garneau, celle d’Anne Hébert et de Paul Éluard pour ne nommer que ceux et celles qui me viennent à l’esprit. Je préfère aussi lire à l’occasion certains poètes féminins et masculins qui présentent leurs textes sur le Web. Plusieurs figurent sur mon site dans ma section «  Poètes invités ».

Jaimerais que tu nous livres l’un de tes poèmes personnels préféré, cela nous permettra de mieux saisir le sens de ta démarche

Je n’ai vraiment pas de poème préféré, car ma démarche se dirige dans tous les sens de façon intuitive et subtile dans le non dit. Toutefois je suis portée à choisir le poème suivant, car je pense qu’il suggère la synthèse de mes préoccupations en rapport à la condition humaine dans tous ses états.  Extrait de mon recueil Les visages du temps , voici….

MYSTÈRE DES BÊTES À PAROLES

Drôle de bêtes emprisonnées dans des corps trop lourds. Prisons humaines dans le jouissif des séductions, éclatent en moments insaisissables, s'écrivent et fusent essentiel à travers le voile du non dit.

Fuse la paix des linges transportés par les marées
Fusent les marées silencieuses jusqu'à l'intime des solitudes
Fuse la solitude parmi les lueurs de la beauté
Fuse la beauté des langues apprises dans le secret des complicités
Fuse la complicité des mots approuvés par le désir
Fusent les désirs jumelés aux verbes entretenus
Fuse le verbe fermenté
dans l'écho
dans l'espace
dans l'extase


 C’est en effet un texte assez caractéristique de ton style poétique, je te remercie de nous avoir confié ta préférence… A présent, dis-moi, je pensais, Huguette, que tu étais une canadienne d'origine bretonne et tu me dis que non ...Alors qui es-tu exactement et quelle idée a-t-on de la Corse au Québec ?


Je suis une canadienne du Québec, une Québécoise, qui pratique le métier de poète depuis de nombreuses années. Une poète curieuse qui n’aime pas faire comme tout le monde, car un bélier ne suit pas le troupeau quand ça devient trop routinier; il préfère le devancer !  Je pourrais ajouter que le fait de présenter ma poésie sur le Web m’a valu des échanges avec des gens de différentes régions du globe, ce qui en retour m’a ouvert l’esprit sur d’autres cultures que la mienne.
Je ne connais pas la Corse et ses paysages fabuleux, mais j’ai constaté une certaine parenté entre le Québec, la Corse, la Bretagne et le Pays Basque. Les habitants de ces trois dernières régions en territoire français ont, comme bon nombre de Québécois, une tendance viscérale à l’indépendantisme !  Chacun tient à sa langue et qui dit langue dit culture.  Ceci dit, je ne connais pas la culture corse, et pour la connaître faudrait que je revête mon costume de passante et aller voir de près ce qui se mijote sur cette Île de Beauté qu’on vante tant ! Je comprends que cette île, en plein cœur de la méditerranée puisse être ancrée à ce point dans le cœur de ses habitants. 

J’ajoute que lors de mon voyage au Pérou en 2000, ce pays m’a montré l’Amérique latine et sa culture hispanique.  En 2002, à travers mon voyage au Maroc, son désert et ses villes, ce pays m’a montré le Maghreb et sa culture musulmane. Puis à travers mes voyages en France de 1998 à 2008, j’ai vu l’Europe.  Quant à la Corse, sa langue et sa culture, elle me semble très particulière et se situe sans doute dans le cœur de tous les insulaires !  Le pays dans l’cœur… comme au Québec !  

J’ai, pour ma part, choisi un de tes textes tiré de ton recueil Ascension du désir, paru en 2000. Et, bien entendu, en ai tenté une traduction en langue corse.

 

L’écrit l’écho

Loin très loin
se respirent des silences
bien avant les mots
implosion du désir
des murmures partagés

Loin très loin
des enfances circulent dans la chair du rire
refont surface
en sourires spontanés

Loin très loin
un désir
un sourire
un mot
un écho
un silence

Ne reste que la lune
son accompagnement


U scrittu, u ribombu   

Luntanu più luntanu   
i silenzia si fiàtani      
beddu nanzi à i parolli    
a brama di u sussuratu cumunu
si sbiota                                    


Luntanu più luntanu      
i zittidini si movani in i carri di i bochi ridenti
rivènini supra      
in surrisa naturali
 
Luntanu più luntanu    
una brama        
un surrisu          
una parolla      
un ribombu  
un silenziu    

Ùn ferma chè a luna 
par accumpagnà         






2009-01-10

 

Poésie et nouvelles technologies


 

  J’ignorais, il a moins d’une année, qu’un modeste site destiné à promouvoir la publication d’un recueil de poésies puisse accueillir en quelques mois autant de  visiteurs.
J’ignorais également que l’univers de la toile était riche de tant de sites, de tant de talents et permettait des échanges instantanés d’une si grande richesse.

Une plaquette de poésie qui se vend à un millier d’exemplaires est déjà un beau succès, lorsqu’il s’agit d’une œuvre écrite dans l’une des langues minoritaires de l’Hexagone, ce chiffre ne dépasse pas, la plupart du temps, quelques centaines d’exemplaires sur plusieurs années…
En démultipliant l’onde choc, en rendant la poésie accessible à un large public, internet ouvre indiscutablement un nouvel horizon aux passionnées de l’écriture et aux amoureux de la lyre.

Les sites et les blogs ne sont pas, comme je le pensais, de simple vecteurs d’accompagnement du texte édité, ils existent par eux-mêmes, ont leur vie propre et proposent un lien direct entre le créateur et son lectorat. De plus, les prouesses des webmasters peuvent conférer une autre dimension à la simple page : création graphique, fond sonore, enregistrement et effets spéciaux peuvent restituer la dimension festive et toujours renouvelée de l’œuvre poétique.

Certains diront que rien ne remplacera jamais un bon texte imprimé sur un papier de qualité que l’on peut déguster en toute tranquillité comme on savoure un vieil alcool. Je ne suis pas insensible à cet argument, au charme des vieux ouvrages ou des tirages limités mais est-ce une raison pour oublier que la poésie peut aussi passer de main en main, copiée sur des cahiers ou sur de simples feuilles… Rappelons nous que durant la Résistance les poèmes circulaient ainsi : sur de simples papiers froissés et souvent sous le manteau…Ce n’est point le flacon qui fait la saveur d’un texte même s’il est des flacons qui sont parfaitement dignes d’intérêt et contribuent à mieux nous faire entrer en communion avec le message de l’auteur.

Huguette Bertrand, une poétesse du Québec, et dont le site est référencé parmi nos partenaires, est convaincue que le temps du poème enfermé dans un ouvrage est révolu. Ses textes sont tous mis en ligne et accessibles directement sur son site, d’autres auteurs suivent son exemple faisant ainsi voler en éclat la notion d’éditeur et rendant superflu l’existence d’espaces réels consacrés à la vente d’ouvrages. Une révolution vient de débuter, elle inquiète, elle perturbe, elle suscite des espoirs….l’idéal serait que la poésie, cette grande exclue du monde de la culture y trouve son compte. Gardons un œil attentif et surtout…n’ayons pas de complexes !

De « vastes et d’étranges domaines » s’offrent à nous !

2008-12-29

Culture corse: trois blogs remarquables


  Les NTIC ouvrent un espace infini pour les créateurs, qu’ils soient peintres, musiciens ou écrivains. Certains esprits chagrins regretteront le temps du papier bouffant et des tirages numérotés mais force est de nous rendre à l’évidence : le véritable talent arrive toujours à s’adapter et joue avec les « contraintes » de l’ère numérique y trouvant même de nouvelles opportunités.

 

• Le blog d’Etienne Césari: http://gattivi-ochja.blogspot.com


Avec un raffinement de teintes extrêmes, préférant le chuchotement au bruit sourd de l’agora, Etienne Césari a parfaitement réussi l’aspect visuel de sa publication. Le plus fort, c’est que ce jeune professeur de langue et de culture corse a également réussi à offrir au public un site d’une exceptionnelle qualité littéraire présentant la particularité de proposer des traductions en langue insulaire de nombreux poètes, et non des moindres : Gaston Miron, Claude Roy, Pablo Neruda, Ludvik Kundera et j’en passe… Le lecteur averti constatera, encore une fois, que cet idiome censé « prolonger l’enfance de la raison et la vieillesse des préjugés » selon les célébrissimes paroles de l’abbé Grégoire est aussi capable de rendre les battements les plus secrets d’une âme qui n’est pas obligatoirement la sienne et de répondre d’écho en écho à la lancinante mélopée de tous les montreurs d’étoiles. Cela n’est pas si mal pour un véhicule que l’on dit en perdition et soi-disant condamné à son auto célébration. Il faut dire qu’Etienne (appelons le Stefanu puisqu’il le souhaite et que c’est son droit...) est un poète fin et délicat qui nous livre de temps à autre quelques bribes de son immense talent :

''Dans l’innocence du feu
Tu n’étais pas celle que nous attendions
dans l’innocence du feu
sans visage trop de visages encore

nous aurions eu la nuit pour demeure, sans toi
familiers des épaisseurs pourrissantes
un dire animal planté au fond de la gorge

brûlés peut-être
le corps en friche nourri d’hérédités

les eaux à venir auraient parlé notre langue
(….)''


• Le blog de Jérôme Capirossi: http://moltifau.wordpress.com


D’un style résolument différent, le blog de Jérôme Capirossi mérite également le détour. Exit le contraste de façade, ici tout est dans la nuance. Les vues présentent des dégradés, presque des pastels, et l’auteur nous laisse entrevoir son trait de plume (et aussi probablement son trait de caractère) lorsqu’il trace de main de maître le portrait d’une jeune, très jeune insulaire répondant au prénom charmeur de Vannina que chacun rêve de rencontrer. Cette bonne humeur contagieuse qu’il décrit si bien, ce dynamisme, cette joie de communiquer avec ses contemporains sont le témoignage vivant que quelque chose est en train de changer en Corse. Ces jeunes femmes que l’on disait prisonnières de leur passé, enfermées dans les stéréotypes prégnants de l’immobilisme se mettent soudain en tête de nous administrer la preuve que les hommes (et les femmes) n’ont pas seulement des racines mais qu’ils ont également des jambes, qu’ils sont capables de faire bouger leur environnement et d’enfanter du neuf sans aucune trahison envers le passé reçu en héritage. Beau portrait Monsieur Capirossi et belle leçon de vocabulaire lorsque vous disséquer le sens exact de certaines paroles. Une manière comme une autre de nous rappeler qu’aucune culture, qu’aucun peuple n’a le monopole de la précision et de richesse langagière. A une époque ou la valeur intrinsèque des œuvres se mesure au hit parade des sondeurs, il n’était pas inutile de nous le rappeler, nous tacherons de nous en souvenir.

• Le blog de Ghjuvan’ Federiccu Terrazzoni: http://puesiacorsa.blogspot.com


Je ne saurais oublier le blog du jeune Ghjuvan’ Federiccu Terrazzoni. Avec ses aplats de couleur de la couleur de la mer et du ciel, avec ses dessins et ses photographies toujours choisies bien à propos, avec cette fougue, cette sorte d’intransigeance qui est le propre de la jeunesse, voici un talentueux poète qui investit l’espace du web pour notre plus grand bonheur. Qu’on le veuille ou non, notre époque de fer, soucieuse de mesure et de rendement a immensément besoin des apports de la lyre car les façades de béton et les immeubles de verre ne suffisent pas au bonheur et à la sérénité de notre âme. Jean Frédéric Terrazzoni fait chanter les mots parce que, rappelons nous, au début était le verbe et que c’est bien lui qui, seul ou accompagné, créa un jour l’univers. « Je suis né pour te connaître, pour te nommer » écrivait Paul Eluard, sans cette prodigieuse faculté d’énoncer et de forger des mots, il ne nous serait pas possible de percevoir le monde. Sans ce bruit sourd ou feutré du chant, le monde n’est pas enviable, c’est dire l’importance de la voix du poète qu’il vaut peut-être mieux écouter plus souvent, le matin avant de débuter une journée, le soir pour en savourer les détours ou n’importe quand, dès lors que l’envie nous prend ou que la lassitude nous guette.
Voici l’un de ses nombreux textes (c’est nous qui traduisons et la traduction d’une poésie est chose périlleuse….) :

Terre

Terre d’abondance, terre de procréation,
Terre peaufinée de rêves idéaux,
Terre de silences, terre de cris,
Terre de mémoire et de passions

Terre lointaine, terre toujours proche,
Terre qui prend vie en tout lieu
Terre de semence, terre de contestations
Terre légende de toute génération
(…)

Ces trois blogs sont la preuve indiscutable que la culture insulaire existe, qu’elle est capable de modernité et de raffinement. Ils sont l’œuvre de jeunes personnes désintéressées qui investissent un réel potentiel créatif afin qu’une « différence d’être » ne soit pas engloutie dans les abysses de l’Histoire. Qu’ils en soient remerciés, ils participent à la plus noble des causes : la cause de l’Esprit et ce …sans tambour ni trompette.

 

 


2008-12-29

Connaissez-vous Marie Paule Lavezzi ?



Lavezzi Marie Paule

Une voix, discrète et sobre, fait entendre un murmure. Ce n’est pas un chant, ni même une ritournelle ; ce serait plutôt un accent, une manière spécifique de dire les choses et de faire ressurgir des images qui nous sont communes.
En choisissant de publier des plaquettes de poésies, elle emprunte le chemin le plus escarpé qui soit pour nous parler (n’a-t-on pas écrit que ce n’est jamais le chemin qui est difficile mais bien plutôt le difficile le chemin ?)

De Source des regards au Projecteur obscur, son dernier recueil, en passant par les Yeux du vent, le Chant des brodeuses, le Soleil sur le poing, Monologues et le Livre ouvert, une œuvre se construit, peu à peu, loin des feux de la scène et des boulevards de la notoriété. Profondément enracinée dans l’île de Corse tout en étant ouverte aux vents des quatre horizons, cette poésie, toute en nuance nous invite à la méditation en posant un instant notre baluchon.


J’avais aimé, dans le Chant des brodeuses, cette Fête foraine :

La lune aveugle crie
sous la voûte du ciel
Son cheval sort de la rivière

Façonnant le visage étrange de l’hiver
le vent fait tourner son manège
de feuilles mortes et de lumières


Je retrouve, dans son dernier ouvrage, cette même veine, ces propos anodins transfigurés soudain en formes esthétiques qui s’imposent d’elles-mêmes, nous laissant présager que chaque instant qui passe ne s’évanouit pas tout à fait, qu’il demeure, quelque part, prompt à resurgir pour rappeler à notre mémoire oublieuse ce que nous n’avions pu saisir, de prime abord.

Le reflet

Une maison ouverte
avec un grand miroir
donnant sa force à la lumière

Soleil aux yeux sombres
pétri de mystère
votre reflet surgit
Dans l’allée étrangère

Avant de disparaître
à la jointure des rêves
sur un seuil silencieux
où passe le sommeil

 

U doppiu

 

Una casa aparta

incù tamantu spechju

dendu à lumu u so fiatu

 

Soli à l’ochja bughjosi

imbulicatu à misteriu

u vosciu doppiu affaca

in u chjassu stanieru

 

nanzi di spariscia

tra dui sonnia

nantu a u zuddu ammutulitu

induva  sonnu camineghja

 




Je demeure convaincu que les souvenirs ne disparaissent pas, ils sont enfouis et ressurgissent à certains moments de notre vie lui conférant ainsi une cohérence que nous ne lui soupçonnions pas.
Mais comment se fait-il que nous arrivions à percer ainsi ce mystère pourtant exprimé dans un univers qui n’est pas obligatoirement tout à fait le nôtre ?

Peut-être est-ce là la véritable fonction du poète: métamorphoser l’événement qui est à chacun en invariant qui figure le bien commun.


Apprentissages

Le miroir chuchotait
avec la lumière
tout était double et clair

Peuplée de gens
de territoires
défilant dans les marges
les livres arrivaient

et soufflaient des histoires
qui enjambaient les routes
pour gagner d’autres paysages
tournant à l’infini
dans cette géographie du rêve

 

Imparendu

U spechju chjuchjulàia
incù lumu
tuttu era doppiu è lindu

Allughjati à ghjenta
d’altrò
sfilendu in i màrgini
vinìani i libra

è buffulàiani stodii
chì francàiani chjassa
par ghjùnghjasini in d’altri cunfini
ghjirendu da sempri
in sta giugrafìa di u sonniu




Nous sommes plus proches les uns des autres que nous ne voulons l’admettre spontanément car le mythe de l’incommunicabilité renforce notre identité princière. Il y a plus de convergences entre les hommes de toutes les époques et de toutes les latitudes que de divergences fondamentales. Il reste, bien entendu, à ne pas confondre convergence et similitude car si l’une est la règle l’autre n’est qu’une très rare exception.


Crépuscules

Les objets qui survivent
glissent comme l’anneau
qu’on ôte au doigt des morts

Les livres se dispersent
dans les eaux troubles
de nos mémoires

Et la bête qui tremble
plaide pour son silence
avec son mystérieux regard

Abbrugati

I cosi chì campani sempri
sculisciani com’è l’anneddu
cacciatu à lu ditu di i morti

I libra si sparghjini
in l’acqui poddi
di li nosci  mimorii

È la bestia chì trimuleghja
difendi u so silenziu
d’unu sgardu di misteriu



2008-12-29

de L’AUDACE et du TALENT....

Christophe Manon : l’Eternité, 61 p, 2007

-Dernier Télégramme- éditeur


Loin, très loin des salons médiatisés et des livres à succès, il est des éditeurs à faibles moyens ayant l’ambition démesurée de croire qu’un beau texte n’a pas de prix.

Ils sont fous, encore plus fous que ceux qui leur adressent leurs manuscrits dont ils savent très bien qu’un public très limité y aura accès.

Qu’importe… ces gens là existent encore ! Pour combien de temps – me direz-vous - ?

Cela je ne peux le dire.

Mais je peux affirmer haut et fort que « Dernier Télégramme » fait bien partie de ce carré d’irréductibles pour qui la production littéraire est le plus explosif des brûlots.

Lorsqu’un auteur ayant du talent rencontre un éditeur qui a de l’audace, voici ce que cela peut donner (la mise en page est de nous) :


L’Eternité

Chant 0.0

Je suis le corps d’un soldat mort.
J’ai vingt ans comme tous les soldats morts.
J’ai été tué il y a plus d’une semaine.
Je suis étendu dans la boue.
Face contre terre.
Nuque brisée.
Jambes repliées sur mon ventre en chien de fusil.
Mon bras gauche a été arraché.
Ma cage thoracique est perforée par des éclats d’obus.
Du sang a séché sur mon front.
Déjà les corbeaux picorent mes yeux.
Les rats dévorent mes entrailles.
Les blattes et les lombrics colonisent mes reins.
Les fourmis besognent entre mes omoplates, grouillent le long de mon épine dorsale. Mon cœur ne bat plus.
Ma bouche ne parle plus.
Je suis le corps d’un soldat mort.
Je ne suis plus rien ou rien ou peut-être.
Sous l’effet du choc mon casque s’est détaché et a roulé dans une flaque à quelques centimètres de mon crâne.
Dans ma main droite je serre encore mon fusil-mitrailleur.
Cette fois, je ne survivrai pas à la mort.

Christophe Manon


Et comme, dans notre esprit, le talent et l’audace sont nécessaires à toutes les cultures et à toutes les civilisations dont la production insulaire fait partie intégrante, voici une traduction du texte de Christophe



L’Itarnità

Cantu 0.0

Socu a salma d’un’ suldatu mortu.
T’aghju vinti anni com’è tutti i suldati morti.
Socu statu tombu una settimana fà.
Socu stesu in a fanga.
Visu versu tarra.
Coddu troncu.
Anchi aggrunchjulati versu corpu.
U me bracciu mancu hè statu scalzatu.
U me pettu hè intaffunatu da scanduli d’obusi.
U sangui hà siccatu supr’ à u me fronti.
Dighjà i corba spizzicheghjani i me ochja.
I topa si sciaccani i me minuccia.
I scarafàzzula è i mignocula culunizeghjani i me rena.
I furmiculi travaddani a mez’ à i me scàpuli, bulicani u me spinu.
U me corri s’hè fermu.
A me bocca ùn dici più nienti.
Socu a salma d’un suldatu creghju.
Un socu più nudda o nienti o po darsi.
Dopu l’impittata u me elmu si n’hè staccatu
è ha rutulatu in una puzzetta vicin’ à u me capu.
In a me mani dritta tengu sempri u me fucilonu.
Sta volta, ùn a mi possu più francà.


Cristofu Manon

2008-12-29

DECLIN de la LANGUE CORSE ?

invistita news

 

 

 

 

Le mensuel Corsica l’affirme, si la langue corse n’est pas morte elle est mal en point. Certes les devantures des commerces, les marques, les slogans y font référence mais cela ne suffit pas. Il y a loin entre la volonté affichée avec ostentation, le slogan venu de la tribune et la dure réalité. « Les faits sont têtus - disait un politique qu’on ne cite plus guère- mais ils sont les faits », régression dans les échanges quotidiens, régression dans les médias où les pages en langue locales se font rares, régression en terme de publications car si l’on publie beaucoup à propos de la Corse et de sa langue, le nombre de lecteurs ne progresse pas véritablement malgré l’officialisation de son enseignement.

 

Il va de soi que ces pistes, taillées à l’emporte pièce, mériteraient d’être développées, explicitées, discutées. Il va de soi qu’elles sont fragmentaires et ne couvrent pas tout le champ du vaste chantier qui reste à mener mais elles se veulent le témoignage d’une prise de position ne pouvant se résoudre à l’attentisme et au fatalisme.

Et alors, me direz-vous, l’Histoire n’est-elle pas encombrée de peuples et d’idiomes morts ? En quoi la perte d’une langue parlée par quelques milliers de personnes serait-elle une catastrophe pour l’humanité ?voici plus de trente ans maintenant que l’espoir d’une sauvegarde de ce parler particulier est né.Il serait dommage que la grande humanité accepte sans broncher l’écroulement de cette modeste façade, car ce signe ne serait que l’élément avant coureur de son propre déclin.

Disons le franchement : en rien. Si demain, disparaissait corps et bien ce véhicule qui nous est si cher, rien ne serait changé sur la surface du globe. La Terre continuerait de tourner aussi mal, l’herbe de pousser avec ou sans nitrate et les hommes de s’entredéchirer avec l’entrain et la bonne conscience qu’on leur connaît. Alors ? Alors voilà : Depuis cette date des travaux, parfois ennuyeux mais toujours fervents et emplis d’une immense bonne volonté ont forgé une orthographe, éclairci des règles de syntaxe et de grammaire , des auteurs se sont mobilisés pour faire accéder le dialecte au rang de langue en renouvelant les rythmes, en osant, en pourfendant, des chanteurs ont mis en musique d’une manière souvent très talentueuse poèmes et textes divers, donnant ainsi un contenu à ces mélodies tout droit sorties de nos légendes.

Bien sûr que l’histoire est encombrée de peuples et de cultures qui ont vécu mais le paradigme dominant a longtemps été que l’Histoire était infinie et inépuisable, un peu comme la nature dont on ne pouvait sonder les limites. Nous savons aujourd’hui, pour reprendre le propos de Paul Valéry, que le temps du monde fini a véritablement commencé et que le moindre élément de diversité qui se perd entraîne inexorablement l’humanité à sa ruine car celle–ci, condamnée au monisme, serait bien plus vulnérable à toutes les attaques, endogènes ou exogènes.

Je me souviens du beau livre de Richard Marienstras : Etre un peuple en diaspora, dans lequel ce fils des Lumières avouait : « Je me moque de savoir si les Basques, les Catalans ou les Corses forment un peuple, une nation ou une ethnie, mais si l’on me demandait : faut-il défendre leur différence ? Je répondrais à coup sûr : il le faut » Le paradigme opérant s’est aujourd’hui inversé. Exit les croyances dans une supériorité naturelle de telle ou telle aire culturelle, exit la croyance en un inéluctable progrès, exit l’arrogance du plus fort, le futur est improbable, le présent incertain et le passé, lui, n’a pas encore révéler tout son potentiel de richesse.

Mais, me direz-vous, si le corse se meurt c’est que les Corses n’ont pas su bien faire ! Sûr, nous n’avons pas su transformer ce chant de résistance au rouleau compresseur en hymne libérateur de toutes les entraves, nous avons substitué à la morgue de l’ envahisseur, une autre morgue insultante et réductrice, semblant reproduire de vieilles litanies dont les conséquences sont connues et portent des noms terribles, nous nous sommes déchirés alors qu’il fallait nous entendre sur l’essentiel , « Quand les blés sont sous la grêle , fou qui fait le délicat, fou qui songe à ces querelles au cœur du commun combat » a dit le poète et le poète a souvent raison.

S’il demeure un espoir pour que la langue de l’île de Corse continue de vivre, je veux bien y croire car, à mes yeux, les êtres et les choses qui la peuplent ne seraient plus les mêmes si elle venait à disparaître. Encore faudrait-il réfléchir à quelques mesures pour en assurer peut-être le salut ….

1. La pratique largement dominante de l’enseignement du corse s’est appuyée sur le concept de polynomie rendant compte des variétés infra dialectales. Cette démarche, dont on doit louer l’honnêteté et l’originalité se heurte désormais à une évidence : à admettre trop de variantes on ne rend pas aisée la tache du lecteur qui se trouve parfois devant plusieurs déclinaisons d’un même signifiant. Nous savons bien que chaque piève tient à son particularisme mais n’est-ce pas problématique, en l’état actuel des choses, que d’encourager l’atomisation ? Peut-être conviendrait-il de réserver le concept de polynomie à l’oralité et d’ordonner les différents parlers en une seule et même graphie.

2. Les créations originales en langue corse sont insuffisamment mises en valeur à l’exception de celles quelques auteurs qui font assez régulièrement parler d’eux dans les médias. Or une culture ne se réduit pas à quelques têtes d’affiche mais est une production collective dont le caractère bigarré est l’un des plus sûrs critères de vitalité. Il conviendrait donc de renforcer la promotion de l’écrit en recherchant une meilleure articulation entre les collectivités publiques : collectivité territoriale, départements, communes. On pourrait, par exemple, imaginer la création de plusieurs prix littéraires cofinancées par ces trois types de structures administratives qui pourraient participer sur un pied d’égalité aux délibérations et à la promotion des œuvres.

3. Il est également possible, par une démarche réfléchie, d’inciter les entreprises publiques et privées implantés sur l’île, à contribuer au financement, à la promotion et à la diffusion de textes en langue corse. Le mécénat d’entreprise peut se même se révéler « rentable » pour les entités cherchant à renforcer leur image, encore faut-il mettre en place un cahier des charges créatif et réaliste qui soit suffisamment simple pour être bien compris et suffisamment ambitieux pour avoir un impact dans la durée.

4. Il est manifeste qu’aujourd’hui, il est parfois difficile en Corse de trouver facilement des ouvrages écrits dans cette langue. Le nombre de libraire s’est réduit et un certain nombre d’entre eux sont envahis par la production nationale au point qu’ils ne peuvent accueillir cette littérature peu connue et qui se vend assez mal. Peut-être conviendrait-il de rechercher de nouveaux canaux de distributions du livre insulaire (le web en est un mais il existe également des points de contact encore inexplorés) afin de rendre les ouvrages accessibles partout et pour tout un chacun. Par ailleurs, afin de ne pas déposséder les libraires de leur rôle naturel, il faudrait réfléchir à un encouragement en faveur de ceux qui acceptent d’accorder une place aux ouvrages en langue du terroir.

5. On peut enfin noter une baisse de notoriété de la production autochtone dans les pages de la presse insulaire. Cet état de fait est fâcheux car la presse est fort lue et le seul quotidien qui persiste est un indiscutable « faiseur d’opinion ».Encourager la presse régionale à accorder une place plus grande à la création littéraire contemporaine semble être devenu une nécessité.


 

2008-12-29

Terres de femmes d’Angèle Paoli

La Revue littéraire, artistique & cap-corsaire

 

http://terresdefemmes.blogs.com/

 

Le héros de légende qui tomba, un jour, en plein ciel de gloire n’avait pas seulement offert un petit Prince aux hommes il leur a aussi donné une Terre.

Angèle Paoli, elle, en offre plusieurs aux femmes… et l’on se dit qu’elles ont bien de la chance.

Il faut avouer que le temps n’est plus aux monolithismes et aux rêves unidimensionnels. La pluralité des mondes et des valeurs est devenue l’un des paradigmes de notre temps. C’est plus riche, plus mouvant mais ô combien plus inconfortable.

Comme les sciences humaines aiment a exporter les concepts d’un champs à un autre pour mieux les tester et mesurer ainsi leur valeur heuristique, Angèle n’hésite pas à pratiquer cette translation entre l’univers de la poésie, celui de l’art pictural et sa vie personnelle dont elle affirme, haut et fort, l’enracinement cap-corsin. On la comprend fort bien car ce doigt de terre insulaire est une sorte d’île dans l’île, un microcosme supplémentaire dans une terre alvéolée d’identités diverses qui possède pourtant une indéniable unité.

La démarche d’Angèle est impressionnante, terrifiante même !

Voici un blog alimenté, chaque jour, depuis 2004 et qui comporte ce que l’univers de la création littéraire et artistique peut faire de meilleur. Les textes choisis sont toujours émouvants, les photographies incroyablement pertinentes, les peintures d’une beauté rarissime ! Mais pourquoi donc, Angèle, vous cachez vous derrière cette tasse de lait comme une enfant après une remontrance ?

Vous l’avez compris, derrière cette réussite se cache quelqu’un d’opiniâtre, de dur à la tâche (n’est pas descendant de marins qui veut... !) et qui n’hésite pas à travailler en équipe afin de faire jaillir « l’humaine beauté ».

Si, comme moi, vous n’avez pas le sens de l’orientation, l’espace qui est les sien risque de vous déboussoler, par sa richesse tout d’abord, mais aussi par sa retenue.

Les textes et les œuvres sont présentées avec ce qu’il faut de mise en scène, ni trop ni trop peu, la sobriété ne se confond jamais avec la tristesse, la couleur ne frôle jamais l’artifice.

Pierre Bourdieu, qui fut un subtil analyste du « bon goût » rappellerait sans doute que ce dernier n’est autre que le parfum délicat de l’habitus de classe mais, sur ce point, nous ne partageons pas entièrement son analyse.

Pour nous, le bon goût est la noblesse de l’art et ne se confond nullement avec je ne sais quelle pratique oligarchique ou aristocratique : il s’impose d’emblée comme un juste respect des codes et des volumes et force l’admiration des plus intransigeants comme des plus tolérants, des experts comme des amateurs, à condition, bien entendu que tout ce beau monde soit doté d’un minimum d’intelligence et de bonne fois, ce qui, fort heureusement, est bien souvent le cas.

Il n’est pas improbable que d’aucuns puissent penser que la Terre est à tous et qu’il peut être mutilant de la réduire aux femmes …Pourquoi le nier, nous avons eu la faiblesse de le penser un court instant. Il n’en est rien, Angèle, convaincue sans doute qu’il ne saurait exister de discours innocents, affiche d’emblée de quel discours on pourrait la rendre coupable, ce qui confère à son regard une subjectivité consciente d’elle-même. Certainement le plus sûr moyen d’atteindre l’universel…

Nous rendrons compte, prochainement, de son dernier ouvrage « Lalla ou le chant des sables » paru aux éditions Terres de femmes, en juillet dernier, en attendant nous vous invitons à rendre visite à cette petite femme qui est aussi et surtout une grande dame.

 

2008-12-29

André Nisslé : Un poète d’Alsace



C’est loin, très loin de chez nous l’Alsace…Et pourtant nous pouvons y trouver dans gens qui nous ressemblent, qui vivent ce que nous vivons, qui aiment leur langue et leurs coutumes tout en étant soucieux de recherches esthétiques, prêts à donner au véhicule linguistique qui est le leur, le meilleur d’eux-mêmes alors que les esprits chagrins affirment haut et fort qu’il y a mieux à faire.

André Nisslè est de ces amis que la distance sépare mais qui nous est proche par sa persévérance de sa démarche désintéressée.
Ce jeune septuagénaire dont je crois savoir qu’il s’est fait la spécialité d’exercer une série de métiers en perdition se bat aujourd’hui pour défendre le parler de sa région dont il souhaite respecter la diversité dialectale (cela ne vous rappelle rien ?) ; Cofondateur de l’association Culture et Patrimoine d’Alsace, il fut aussi animateur d’une émission radio en langue locale et publie aujourd’hui un important lexique alsacien/français qui a retenu l’attention de la presse régionale.
Mais ce n’est pas tout…Notre homme est aussi un poète de grand talent qui donne à lire des textes en alsacien dont la traduction française nous touche par le ton personnel qui est le sien.

L’Alsace n’est pas la Corse c’est sûr mais le texte que nous nous sommes efforcé de traduire en langue corse nous révèle qu’un univers nous est commun : celui de la matérialité des choses qui nous environnent, d’une certaine pesanteur du temps ce qui n’empêche ni l’élégance du style, ni l’élévation de la pensée.
Jugez-en par vous-mêmes


D’Zitt.

D’Zitt vu morn un D’Zitt vu hett
D’Zitt vu hett un d’Zitt vu gäscht.
D’r Ocks àm Füahr, geht em schrett,
Làngsàm, si Huf, schwar un fäscht
Schleht dr Booda em Ryth’m,
Da’m vu d’r ühràlta Zitt.
Dia vu schnüft mett’m Otem
Wu wohl esch vergassa hett.

S’Ràd drait làngsàm, d’ Zitt blibt schteh,
Wenn em Fald schu friaij Z’morga
Dr Pflüag dur d’ Furcha düat geh
Witt vu jàscht un Zittsorga.

Oi dinna Zitt kummt àn s’And
Wenn da unter’s Zittràd kumsch.
Ob en dr Schtàdt un uff Lànd
Andet d’ Zitt, un net uff Wunsch.
Labsch Rich un uff schnaller Àrt
Odder àrm wia Kecheramüs,
Geh’sch o uff dia lànga Fàhrt
Mett dr Zitt geht Zitt’n àlla Üss.




Le temps

Le temps de demain, le temps d’aujourd’hui
Le temps d’aujourd’hui, le temps de hier.
Le bœuf, attelé, va au pas,
Lentement, son sabot, lourd et ferme
Tape le sol en rythme,
Avec celui de l’ère primitive,
Celui qui respire avec le souffle
Qui est bien oublié aujourd’hui.

La roue tourne lentement, le temps s’arrête
Quand dans le champ tôt le matin,
Le soc passe dans le sillon
Loin de l’agitation et les soucis de temps

Ton temps aussi arrivera à sa fin
Quand la roue du temps t’écrasera.
Que se soit à la ville ou aux champs
Le temps finira sans que tu le veuilles.
Que tu vives en ville et stressé,
Ou pauvre comme une souris d’église
Tu feras aussi le grand voyage.
Avec le temps, le temps s’éteindra pour tout le monde.



U tempu

U tempu di dumani, u tempu d’oghji
U tempu d’oghji, u tempu d’arimani
U boiu, attacatu, và è marchja
Pianu, u so zùcculu, grevu è tassu
Pichja a tarra in misura,
Cù quidda di l’épuca antica,
Quidda chì suffià un fiatu
Bè sminticatu à tempu d’oghji

Pianu pianu ghjira a rota, tempu si ferma
Quand’è in u chjosu in a prima matina,
A vumara passa in u solcu
Luntanu à u ciambiatru è à i primuri di u tempu

U to tempu dinò toccarà à so finì
Quandu ti sfracicarà a rota di u tempu
Ch’idda fussi in cità o in i chjosa
U tempu s’hà da scompia senza chè tu vulessi.
Chè tu stessi citadinu è narbosu,
O povaru com’è topu di ghjesia
Farè ancu tù u viaghjonu
Cù u tempu, tempu si spinghjerà par tuttu u mondu

2008-12-29

Entretien sur la poésie en langue corse

  Texte mis en ligne sur le site www.afrique-du-nord.com


kabylieVous écrivez, en langue corse, des ouvrages de poésie…Pourquoi ?

Norbert.Paganelli : Il y a deux questions dans votre interrogation …Tout d’abord : pourquoi écrire de la poésie alors que celle-ci n’a pratiquement aucune audience au sein de l’aire culturelle française ? Je vous répondrai qu’on ne choisit pas obligatoirement le vecteur de son expression. Je n’ai pas la fibre du romancier, pas celle l’essayiste, je ne chante pas, je danse plutôt mal, par contre, la poésie me séduit et, semble-t-il, séduit quelques lecteurs. Alors je ne me pose pas trop de questions, j’emprunte une voie qui m’est plus facile qu’une autre. La seconde question renvoie au véhicule utilisé : la langue corse. Je vous répondrai tout simplement que c’est la première langue qui soit parvenue à mes oreilles, c’est dans cette langue que j’ai appris à rire, à sourire, à crier ou à me plaindre. Ce n’est pas pour moi la langue de la pensée savante, bien au contraire : c’est celle de l’émotion, des faits bruts. Vous comprendrez aisément que c’est donc, pour moi, dans cette langue que la poésie se doit de s’exprimer.

Cette réponse est séduisante mais n’y a-t-il pas autre chose derrière cette volonté de s’exprimer dans une langue minoritaire ?

N.P : Oui, c’est évident ! La langue corse a été pendant des siècles la langue des petites gens, du bas peuple comme on disait à l’époque, c’était celle des bergers, des ouvriers agricoles, de tous les gagne petits. Les puissances qui ont dominé la Corse parlaient toujours une autre langue. Ceux qui n’étaient pas des gagne petits et jouaient souvent le jeu des puissances dominantes répugnaient à utiliser le corse préférant le toscan et ensuite le français.
M’exprimer en langue corse c’est, pour moi, m’exprimer dans la langue des humbles, des sans grades, des exclus de l’Histoire. Ce fut longtemps une langue à qui fut refusé le statut de langue et je me sens naturellement porté vers elle afin de tenter de l’illustrer du mieux que je peux.

Après avoir été interdite dans les écoles, la langue corse est maintenant enseignée….

N.P : Oui, c’est exact. Il a fallu les tragiques événements d’Aléria, en 1975, pour que l’Etat admette une fois pour toute la légitimité de la revendication linguistique (légitimité qui était reconnue pour d’autres langues minoritaires au sein de l’Hexagone par la loi Deixonne). Ceci étant dit, l’enseignement scolaire n’a pas débuté de suite, il a fallu former des maîtres, codifier l’orthographe, bâtir une pédagogie et ce n’est que quelques années plus tard que l’enseignement a véritablement commencé. Entre temps, le corse a décliné car beaucoup de ceux qui le parlaient naturellement sont partis.

Quelle est la situation de la langue aujourd’hui ?

N.P : Les études les plus récentes montrent que de nombreux adolescents possèdent les rudiments de la langue, sont capables d’écrire et de lire en corse mais, sur le plan de l’oralité, la langue recule. Par ailleurs, ceux qui la parlaient naguère la parlent mieux aujourd’hui, réussissent à l’écrire et à la lire mais, au final, il y a chaque année de moins en moins de personnes pour la parler véritablement

Pourtant le succès de la chanson en langue corse ne se dément pas …

N.P : Qui s’intéresse aux paroles des chansons ? Combien de personnes sont capables d’ « entendre » les paroles des chansons ? Le petit cercle des personnes de qualité qui écrivent les textes des chansons a quelques difficultés à masquer le désintérêt massif pour le « sens » des mots. Il ne faut donc pas se fier à l’apparence et bien comprendre que le succès médiatique de certains groupes est l’arbre qui cache malheureusement la forêt.

Il existe aussi une littérature en langue corse et on est parfois surpris de voir la qualité des textes qui paraissent souvent en édition bilingue…

N.P : C’est exact, mais sur ce point également mieux vaut être lucide : le nombre de personnes s’intéressant à la littérature en langue corse n’a pratiquement pas évolué depuis une trentaine d’année. Il y a aujourd’hui davantage de personnes qui écrivent mais pas obligatoirement plus de lecteurs…

Comment expliquez-vous cette situation ?

N.P : Je crois que c’est une situation générale qui peut s’analyser comme un recul de la chose écrite, un désintérêt tendanciel pour ces petits objets imprimés que l’on appelle les livres. Pourquoi acheter des livres ? Pourquoi lire ? Pourquoi être bousculé dans ses convictions et ses croyances par des « fous » qui écrivent et que d’autres « fous » éditent ? Ce que les plus horribles dictateurs n’ont pas réussi, la société de consommation est en train de le réaliser : anéantir l’écrit  et en tout premier lieu l’écrit porteur de sens.

Le tableau que vous tracez est pessimiste…Il y a aussi de beaux succès de librairie….

N.P : Aujourd’hui on fabrique un livre comme on fabrique un paquet de lessive et cela marche. Il y a les livres de plage, les livres qu’on lit au coin du feu l’hiver, ceux qu’on peut lire dans les transports en commun. A grand renfort de publicité bien ciblée on peut arriver à vendre des livres et même à en tirer un profit substantiel mais parle-t-on bien de même chose en mettant tous les livres dans le même panier ? Les ouvrages qui aujourd’hui font la une des médias ne seront pas obligatoirement ceux qui seront retenus par l’Histoire. Ce phénomène n’est pas nouveau, il est simplement largement amplifié. A titre d’information, les Illuminations de Rimbaud furent imprimées à 300 exemplaires et seuls quelques exemplaires furent vendus (on a retrouvé le stock dans sa quasi intégralité….

Ce phénomène de marchandisation du livre et de la culture en général touche-t-il aussi la production en langue corse ?

N.P : Le système de production des biens culturels touche aussi la Corse et les livres en langue corse. Qu’on le veuille ou non il s’inscrit dans la logique d’un système dominant et fonctionne à peu près de la même manière avec ses maisons d’éditions incontournables, ses têtes d’affiche, ses relais médiatiques, ses clans et ses écoles…Oui, il n’est pas inexact de dire qu’en Corse, la production littéraire emprunte une voie similaire à celle empruntée, depuis bien longtemps, pas le système global, ceci étant dit on ne peut que se réjouir de voir les ouvrages écrits en langue corse se vendre un petit peu. Comparé à d’autres régions où existe le même phénomène culturel, nous ne sommes pas trop mal placés.

Où est le salut pour cette culture minoritaire ?

N.P : Le salut est dans la résistance, La culture corse n’a pas été anéantie par des siècles et des siècles de dominations car elle résistait, elle s’opposait au modèle dominant. Curieusement,  c’est au moment où elle semble avoir quelques chances de s’épanouir, car les barrières les plus archaïques ont été levées, qu’elle semble s’étioler. Or, il est pour moi manifeste qu’elle s’étiole parce qu’elle accepte les canons du monde marchand. J’ai appris à connaître la culture Kabyle avec laquelle notre culture a de nombreux points communs. L’un de ces points est une certaine propension pour une forme d’austérité.
Ce n’est pas rien l’austérité… c’est même fondamental pour qui veut y réfléchir. L’austérité peut structurer une résistance farouche à tous les pièges de la société marchande.
Mon ami, Marceddu Jureczek a écrit, en corse, un très beau livre sur ce thème L’Eloge de la pauvreté (U Vantu di a puvartà)  et il semble bien que l’une des planches de salut possible réside dans l’acceptation consciente et raisonnée d’un trait de caractère que nous a légué l’Histoire et qui est peut-être porteur d’avenir.

Revenons un peu sur votre propre production, quel message souhaitez-vous faire passer dans vos textes ?

N.P : Je pense très sincèrement que celui qui écrit de la poésie n’est pas obligatoirement le mieux placé pour parler de sa production. Celle-ci lui échappe en grande partie. A la différence du prosateur qui a une idée précise de la finalité de son discours, le poète est entrainé par un flot  qu’il ne maîtrise qu’imparfaitement et le maîtriserait-il, il cesserait alors d’être poète. Ceci étant posé, et j’ai parfaitement conscience que d’autres l’ont dit avant moi, il me semble que je souhaite indiquer que les choses humbles ont leur importance, que l’innocent est toujours un peu coupable, ne serait-ce que de son innocence, que les galons et la vanité ne sont que des hochets pour amuser le temps et que le galet ou la figue ont bien des choses à nous apprendre.
C’est une réponse de poète, je sais, mais en dire plus serait tenir un discours qui n’est pas le mien et qui n’apporterait aucune valeur ajoutée au débat.

2008-12-29

La langue de chez nous

Paroles et musique d’Yves Duteil



la langue de chez nousChanter en  français la langue de la doulce France, a séduit la « Royale Académie » qui y a vu un hommage aux règles qu’elle avait elle–même édictées au cours des siècles passés. Il n’est pas certain qu’un texte du même type ait été accueilli de la même manière s’il s’était agi d’un autre véhicule car, on le sait, la langue française est censée posséder des qualités intangibles et immuables qui ne peuvent, en aucun cas être comparées.On ne copiera pas le texte d’Yves Duteil, on lui rendra hommage, ce qui est fort différent à nos yeux, afin de ne pas oublier que l’une des missions du poète est de transformer « vieux ennemis en loyaux adversaires ».

De cette adaptation naît un autre texte  qui n’a en commun avec l’original que le plaidoyer pour la reconnaissance de la beauté des mots, de tous les mots, qu’ils viennent d’Ukraine, du Texas ou, pourquoi pas, d’une île où la polynomie fait fonction d’Académie.


La langue de chez nous

1.
C'est une langue belle avec des mots superbes
Qui porte son histoire à travers ses accents
Où l'on sent la musique et le parfum des herbes
Le fromage de chèvre et le pain de froment
Et du Mont St-Michel jusqu'à la Contrescarpe
En écoutant parler les gens de ce pays
On dirait que le vent s'est pris dans une harpe
Et qu'il en a gardé toutes les harmonies
 

2.


Dans cette langue belle aux couleurs de Provence
Où la saveur des choses est déjà dans les mots
C'est d'abord en parlant que la fête commence
Et l'on boit des paroles aussi bien que de l'eau
Les voix ressemblent aux cours des fleuves et des rivières
Elles répondent aux méandres, au vent dans les roseaux,
Parfois même aux torrents qui charrient du tonnerre
En polissant les pierres sur le bord des ruisseaux
 

3.


C'est une langue belle à l'autre bout du monde
Une bulle de France au nord d'un continent
Sertis dans un étau mais pourtant si féconde
Enfermée dans les glaces au sommet d'un volcan
Elle a jeté des ponts par-dessus l'Atlantique
Elle a quitté son nid pour un autre terroir
Et comme une hirondelle au printemps des musiques
Elle revient nous chanter ses peines et ses espoirs
Nous dire que là-bas dans ce pays de neige
Elle a fait face aux vents qui soufflent de partout
Pour imposer ses mots jusque dans les collèges
Et qu'on y parle encore la langue de chez nous
 

4


C'est une langue belle à qui sait la défendre
Elle offre des trésors de richesse infinie
Les mots qui nous manquaient pour pouvoir nous comprendre
Et la force qu'il faut pour vivre en harmonie
Et de l'Île d'Orléans jusqu'à la Contrescarpe
En écoutant chanter les gens de ce pays
On dirait que le vent s'est pris dans une harpe
Et qu'il a composé toute une symphonie
Et de l'Île d'Orléans jusqu'à la Contrescarpe
En écoutant chanter les gens de ce pays
On dirait que le vent s'est pris dans une harpe
Et qu'il a composé toute une symphonie.
 
 
Lingua nustrali


1.

Hè una lingua fiera incù parolli puri
Chì carrieghja a so stodia trà i so parlà
Si senti una mùsica è u muscu di l’arba
U casgiu muntagnolu è i panetta d’orzu
È di u Capicorsu sin’à  Bunifaziu
Ascultendu parlà la ghjenti di nosci loca
M’ hè parsu chè u ventu hà spusatu un viulinu
È ch’iddu hà fattu nascia milli meludìi

2.

In la me lingua fiera culori di u mez’ ghjornu
U gustu di i cosi hè prima in i parolli
Hè quand’è no parlemu chè no ci richjaremu
Lintendu i filari cum’idda corri l’acqua
I boci s’assumiddani à fiuma è à vadini
Sò calchi volti puri è calchi volti turbi
Di volti maestosi ancu più chè trimoghja
Fendu fallà pitrati sin’à i fiumicedda

3.

Hè una lingua fiera cugina di tutti quiddi
Chi t’ani u nosciu mari par sola virità
Tamanta à u pughjali ma bè apparintata
Hè nata in un fuconu ma metti à suminà
Arrimba  lu so muscu à la santa libartà
Tropu à u stretu quì , eccu ch’idda si movi
Ghjirendu a ghjirandona incù tutti i musicanti
Eccula chì riveni oghji accantu à no
Par dici chè in altrò in tarri alluntanati
Hà sfiddatu i venta è ancu i più gattivi
Par purtà la sperenza in cori  zitiddini
È ch’iddi ùn si ni scurdessini  di a lingua di mammà

4.

Hè una lingua schietta è senza vanità
Ci dà i so tisori di alta rinumata
Parolli inchjirchjulati di la noscia mimoria
È u fiatu arridicatu par campà cristianinu
È di l’America suttana à la punta di a Botta
Sintendu cancannà la ghjenti d’issi cunfini
M’hè parsu chè u ventu hà spusatu un viulinu
È ch’iddu hà fattu nascia milli miludìi
È di l’América suttana  à la punta di a Botta
Sintendu cancannà la ghjenti d’issi cunfini
M’hè parsu chè u ventu hà spusatu un viulinu
È ch’iddu hà fattu nascia milli miludìi

2008-12-29

A fior di Carta publient: Bois d’enfance
De Sophie Bureau

 

sophie bureau


Jean Pierre Santini n’est pas un éditeur ordinaire et c’est tant mieux. Ce barbu énigmatique engagé dans le combat culturel insulaire depuis fort longtemps lance un véritable défi avec peu de moyens mais une énergie farouche. Son catalogue comporte des textes politiques du FLNC, un petit pamphlet contre la conception marxiste (version PCF) de la nation signé du philosophe Jean-Claude Loueilh, des ouvrages d’auteurs reconnus comme celui de Lucie Santucci ou de Marie Hélène Ferrari mais aussi de jeunes talents comme le poète Stefanu Cesari ou encore Sophie Bureau qui signe un petit texte qui a eu la particularité de retenir notre attention tout en ne laissant pas indifférent notre éditeur éclectique.
Au-delà du cas d’espèce que représente la publication de cet ouvrage, il convient de remarquer d’emblée que le critère organique d’une appartenance à une même origine n’est pas le dénominateur commun des textes retenus par les éditions A Fior di carta.
Visiblement le champ clos d’un espace circonscrit n’est pas la tasse de thé de Jean Pierre Santini qui préfère les vastes contrées de la liberté de penser et de créer.
Lorsque l’ambition est de concilier besoin de profondeur et appel de la cime, nous obtenons toujours des choses dérangeantes, la liberté est à ce prix.

Aucune autre valeur ne lui arrive à la cheville.



Que faisais tu à Canari en juillet dernier à la journée « Livres ouverts », menais-tu une enquête policière ou recherchais-tu des idées pour ton prochain ouvrage ?

Vers le 15 juin, Jean Pierre Santini, mon éditeur, m’a envoyé une invitation pour participer à cette rencontre. Je n’avais pas spécialement prévu d’aller en Corse ni de faire de séances de dédicaces mais j’ai saisi l’occasion. Je n’ai pas été déçue, j’y ai rencontré des gens intéressants et j’ai trouvé plaisante cette idée de me laisser mener par ce petit manuscrit que les éditions A fior di carta ont bien voulu éditer..
Au final je ne savais pas très bien ce que j’étais venu faire à Canari mais j’y ai rencontré des gens de grande qualité que je ne suis pas prête d’oublier et qui continuent de me donner une sacrée envie d’écrire.
Je ne menais aucune enquête policière sur le monde de l’édition mais après tout cela me donne quelques idées pour mon prochain livre.



Comment se fait-il, d'après toi, qu'un éditeur insulaire se soit intéressé à une petite parisienne qui ne parle pas un mot de corse ? Courage ? Exotisme ? Aveuglement ?


Je ne sais pas, je dois avoir dans ma personnalité, un côté « piège pour éditeur corse » car je te l’assure je ne parle que le français et connais assez peu la Corse. Il reste que cette question pourrait-être posée à Jean Pierre Santini mais je ne souhaite pas qu’il ait connaissance de ma réponse.
(Nous avons posé la question à Jean Pierre Santini qui nous a répondu que ses raisons étaient les mêmes que celles qui nous avaient poussé à nous intéresser à Sophie Bureau.)

Comment t’est venue la passion d'écrire ?

Je crois qu’une passion lorsqu’elle s’est installée, ne part pas soudainement… Ecrire est pour moi une activité mais cette dernière peut s’arrêter brusquement, du moins me semble-t-il…Il m’est donc difficile de parler d’une passion qui investirait ma vie tout en la consumant totalement. Par contre je suis bien obligée d’admettre qu’écrire découle du déploiement de ce sacré principe de vie et que je j’aime beaucoup écrire. Ce sont très probablement les moments difficiles de ma vie qui ont provoqué le déclic de l’écriture : enfiler les mots dans les coupures d’une vie, les ruptures d’air, les traces…Au final j’y ai pris goût et d’autres ont eu du goût pour mon goût…

Quels sont les écrivains qui t’inspirent, les œuvres qui t'ont marquée, bref les références littéraires qui comptent

pour toi ?


Mes livres préférés sont par ordre alphabétique : « Belle du seigneur » d'Albert Cohen, « Les âmes grises » de Philippe Claudel, « Le parfum » de Patrick Susking. Si je devais un jour écrire un livre (j'en rêve secrètement) ce serait sur le modèle du Pigeon de Susking, livre d'un événement minuscule et majeur dans la vie du personnage, si mes souvenirs sont bons. Il y a peu je me disais que je relirai volontiers ce livre-là. Je vais le faire demain tiens… Ou bien aussi « La petite fille du M. Linh » de Philippe Claudel, l'histoire de ce vieil homme fou d'avoir été déraciné et qui se raccroche au futur. C'est beau de se raccrocher au futur, je trouve. Ce sont des livres d'une grande simplicité, loin du bruit, mais qui en disent long.
Je viens de terminer il y a peu un livre de Paul Auster, « Brooklin follies ». C'est un auteur drôle et émouvant. A travers ce livre, on rencontre l'auteur assez précisément et cette rencontre est très plaisante. Et puis, comme à chaque lecture de bon livre, j'ai ri et pleuré. Que demander de plus à un livre ?



Peux- tu nous présenter ton ouvrage ?

J’ai quelques difficultés à parler d’un ouvrage à propos de mon petit opuscule qui ne comporte que trois historiettes…mais enfin je vais le faire tout de même.
La première histoire est une évocation de mon enfance sur fond d'objet de bois. Je crois que certains d'entre nous peuvent se retrouver dans ces tableaux de bois car beaucoup d'entre nous a en effet connu le parquet et ses échardes, les escaliers, les jouets en bois et d'autres objets encore. C'est une petite promenade qui a pour ambition de saisir le lecteur sur un court chemin de mémoire. Voilà pour "Bois d'enfance", qui donne son titre au recueil.
Le deuxième petit morceau d'écrit est davantage poétique je crois. Je l'aime bien. Il tente de décrire ce court moment du matin où tout est immobile, durant lequel la couleur même du ciel semble hésiter. C'est un moment que j'ai vraiment senti, je veux dire que j'ai senti avec le corps. Mais au-delà des sens, c'est une sorte d'allégorie des possibles d'une journée, voire d'une vie.
Le troisième écrit est une nouvelle dont le personnage principale est une fantaisiste inconsciente qui porte de très gros sabots. Elle me fait rire. En disant cela, j'avoue qu'elle me dépasse largement et qu'elle m'emmène à des endroits socialement peu corrects, ce que j'apprécie. Je l'en remercie pour ça. C'est d'ailleurs pour cette raison que je me suis attachée à ce personnage et que je l'ai fait évoluer dans deux autres situations. Dès que j'ai un moment, je compte la faire vivre dans une autre nouvelle.



C’est assez curieux mais ta manière de répondre aux questions est assez voisine de celle de ton éditeur…Vous me faites penser au « Chirico » qui disait : « Vous voulez savoir pourquoi j’ai peint un trou béant au milieu de cette allée ? C’est parce que j’en avais envie …Ne cherchez pas plus loin ! » Y aurait-il une sorte de pudeur qui vous interdirait de parler de votre processus créatif ? A moins que ce ne soit le constat que « l’œuvre » n’a pas besoin d’un autre discours que celui qu’elle dégage ?
 

Pas de réponse de Sophie Bureau....Serait-elle, pour une fois d'accord avec moi ?

2008-12-12

Les lendemains qui chantent


Le 15 décembre 1941, 92 otages furent exécutés au Mont Valérien par les nazis. Parmi eux, le député communiste : Gabriel Péri, directeur du journal clandestin du même parti. Dans sa dernière lettre il écrivit aux siens : « Je m’en vais tout à l’heure vous préparer des lendemains qui chantent. ».
Le poème de Paul Eluard s’impose par la sobriété du ton et l’émotion contenue. Il n’a besoin d’aucun commentaire pour prouver la force des mots.

Parce que Gabriel Péri était originaire du sud insulaire, nous avons traduit dans sa langue maternelle l’hommage rendu.

 


Gabriel Péri


Un homme est mort qui n'avait pour défense
Que ses bras ouverts à la vie
Un homme est mort qui n'avait d'autre route
Que celle où l'on hait les fusils
Un homme est mort qui continue la lutte
Contre la mort contre l'oubli


Car tout ce qu'il voulait
Nous le voulions aussi
Nous le voulons aujourd'hui
Que le bonheur soit la lumière
Au fond des yeux au fond du cœur
Et la justice sur la terre


Il y a des mots qui font vivre
Et ce sont des mots innocents
Le mot chaleur le mot confiance
Amour justice et le mot liberté
Le mot enfant et le mot gentillesse
Et certains noms de fleurs et certains noms de fruits
Le mot courage et le mot découvrir
Et le mot frère et le mot camarade
Et certains noms de pays de villages
Et certains noms de femmes et d'amies
Ajoutons-y Péri
Péri est mort pour ce qui nous fait vivre
Tutoyons-le sa poitrine est trouée
Mais grâce à lui nous nous connaissons mieux
Tutoyons-nous son espoir est vivant.



Gabriel Peri


Hè mortu un omu ch’ùn avìa
Chè dui braccia tesi versu dumani
Hè mortu un omu ch’ùn avìa par strada
Chè quidda induva si udia i fucila
Hè mortu un omu chì prulunga la lutta
Contru à a morti contru à u scordu

Chì tuttu ciò ch’iddu vulìa
Ancu no u vulìami
U vulemu oghji
Chè filicita sichi lumu
À fondu di l’ochja à fondu di cori
È ghjustizia par issi monda

Ci sò parolli chì fàcini campà
Sò innucenti issi parolli
A parolla calori a parolla fiducia
Amori ghjustizia è a parolla libartà
A parolla ziteddu è a parolla bravezza
È certi noma di fiora è certi nomi di frutta
A parolla curaghju è a parolla scopra
È a parolla frateddu è a parolla cumpagneru
È certi noma di donni è d’amichi
Aghjustaremu à Peri
Peri hè mortu par ciò chì ci faci campà
Dèmulu di tù u so pettu hè tafunatu
Ma grazia à iddu meddu ci cunniscimu
Dèmuci di tù spemu soiu hè vivu

2008-12-11

Le nouveau blog de la revue AVALI

 


La petite revue de création littéraire : AVALI (Maintenant), dirigée par le talentueux Rinatu Coti, connaît depuis peu une version numérique, promise nous semble-t-il, à un brillant avenir. De facture sobre mais élégante, le blog, régulièrement mis à jour, présente des auteurs insulaires ainsi que des textes originaux et des compte rendus d’ouvrages

Ce support animé par Marceddu Jureczek, lui-même auteur de plusieurs publications en langue corse, est l’épicentre d’une activité de création et de réflexion sur la thème de la Corse d’aujourd’hui à laquelle sont associés : Lissandru Muzy, Micheli Solinas, Ghjuvan Micheli Weber et bien d’autres….

Une petite visite sur ce site s’impose ! Si vous pratiquez la langue corse vous pourrez ainsi pénétrer l’univers de la production contemporaine et constater sa qualité et sa grande diversité (essais, romans, poésie….). Si vous êtes débutants ou ne pratiquez pas la langue, sachez que le blog présente, parfois, des traductions de textes en langue française.

Il nous semble, à ce propos, que les traductions devraient être plus nombreuses car nous émettons quelques doutes sur la conception, fort honorable par ailleurs, qu’une traduction encourage le lecteur à oublier le texte original selon la loi universelle du « moindre effort ».

La situation qui est celle de la langue corse d’aujourd’hui est paradoxale : elle semble, selon les enquêtes, de moins en moins parlée par le plus grand nombre tout en étant de plus en plus maîtrisée par une partie de la population dont le noyau dur pourrait être les enseignants de langue et de civilisation insulaires. Il faut être vigilant sur les conséquences de cette dichotomie car, si elle se poursuit, la langue corse deviendra bientôt la langue d’une élite, ce qu’elle n’a jamais été….bien au contraire !

Entre les praticiens éclairés et les « indifférents », il existe l’énorme niche de ceux qui ont besoin d’être aidés et nous savons tous qu’il est particulièrement difficile d’apprendre un véhicule linguistique lorsque celui-ci est moins utilisé dans le quotidien.

C’est en songeant à eux que nous pensons utile de dire à tous les militants culturels de cette noble cause, que la plupart des amoureux réels ou potentiels de notre langue parlent, en général, le français et qu’il est peu prudent de leur ôter ce point d’appui. Il est même indispensable pour ne pas perdre pied dans la flore luxuriante de notre création littéraire qui devient chaque jour un peu plus exigeante. Point n’est besoin de traduire systématiquement tout mais il nous semble imprudent d’exclure le français comme s’il s’agissait d’une sorte de maladie honteuse ou d’une démission devant l’ennemi. Le slogan « Défense de cracher par terre et de parler corse, breton, basque ou catalan » est suffisamment révélateur des conséquences perverses qu’il implique pour qu’il ne devienne pas l’axiome d’exclusion fondant une nouvelle pratique de la culture. C’est précisément parce que la pratique dominante est élitiste et ségrégationniste qu’il convient de mettre en avant l’aspect populaire et intégrationniste d’une nouvelle donne.

Par ses qualités morales, sa haute valeur intellectuelle et une sensibilité qui ne lui fait pas défaut, le blog AVALI a tous les atouts de son côté pour illustrer ce que l’on nomme déjà : la seconde phase du « riacquistu »

http//avali.over-blog.net

 

2008-12-11

L’appel de l’île

Eliane Aubert-Colombani
Albiana, 2007, 112 p

 

 

 

Eliane Aubert-Colombani, originaire de la Balagne et résidant dans l’Indre a signé plusieurs ouvrages : la Perdrière en 1971, la Guérison en 1974, le Journal d’un collabo (1984), Simon le Corse (1994), le Cousin (2005). Cette romancière au regard incisif et sans complaisance nous livre, dans ses écrits, une vision de la Corse qui ne doit rien aux clichés et autres stéréotypes. La Corse telle qu’elle est et que nous refusons parfois d’admettre est ainsi décryptée.



Si l’ouvrage était un film nul doute que Simone Fradin, née Cognani, crèverait l’écran, à condition que l’actrice soit à la hauteur de ce personnage qui semble brûler la chandelle par les deux bouts. Professeur d’arts plastiques, elle connaît également le succès artistique et accomplit d’incessantes navettes entre Corse, Continent et d’autres capitales européennes. Elle croque la vie comme elle dévore ses spuntini car elle n’a pas même le temps de cuisiner…A quarante six ans c’est une battante, divorcée et plutôt en délicatesse avec une mère acariâtre et veuve de guerre.

Lui, Henry Châtellus, professeur d’Histoire, préfèrerait porter le nom de Ceccaldi et se prénommer Bonaventure, comme son grand père qu’il affectionne ou, à l’extrême limite : Thomas, afin de ne pas dénoter au sein du micro groupe nationaliste toujours à l’affut d’un plasticage ou d’un bon coup destiné à assurer une notoriété défaillante.

Entre elle et lui, semble naître un amour inaccompli qui se nourrit d’obstacles malaisés à franchir. La différence d’âge en est un puisqu’il n’a que trente ans mais là n’est pas l’essentiel…Simone est un être mature, rayonnant, plein de force, qui voit juste et loin tandis qu’Henry semble un peu falot et néophyte en tout, juste bon à obéir aux injonctions de sa « patronne » et à imaginer les amours clandestines de Simone et de son cousin, le berger Jean Louis Sacchi.

C’est dans le Nord de la Corse entre Speloncato et Pioggiola que se déroule la trame de ce récit aux accents justes et bien choisis. Cette Corse, contemporaine des accords Matignon, qui voit s’affronter les stratégies micro claniques des partis nationalistes sur fond de vengeances et de désœuvrement.
Antoine, le responsable militaire du groupuscule ne sait que proférer des ordres. Henry, son cousin au 3° degré, aimerait bien lui obéir mais depuis son adhésion à l’organisation et sa plus grande proximité, il semble se lasser de ce management d’un autre âge, à moins que Simone y soit pour quelque chose….

Encore elle ! Il faut dire que les autres personnages semblent faire de la figuration ! Babbò, le grand père doit être acquitté au bénéfice de l’âge, Tony, le majordome de Simone, pourrait très bien ne pas exister, les mères respectives de Simone et d’Henry ne sont que des esquisses…. Seul Sébastien, un normalien atteint par le SIDA, entretient avec elle une relation d’égal à égale. Il lui offre des poèmes qu’il traduit des langues finnoises, elle lui prodigue, jusqu’à la fin, une attention empreinte d’une infinie tendresse d’où l’amour n’est peut être pas exclu.

Que les seules personnes ayant une réelle consistance soient une femme et un sidaïque en phase terminale semble nous indiquer que la masculinité est en crise profonde dans une île qui met en avant le culte des armes pour mieux masquer ses propres carences.

Extrait d’un dialogue entre elle et lui à propos du cousin nationaliste :

- Pourquoi il s’est lancé dans cette aventure ? Parce qu’il s’ennuie, tout simplement. dans l’enfermement d’une île ne peuvent survivre que les artistes, les utopistes, ou les suicidés de l’esprit, joueurs de belote ou de boules. Le problème, c’est que nos utopistes se veulent aussi hommes d’action et sont bons tireurs par atavisme….

- Et tu me ranges dans les utopistes ?

- Non, toi tu entreprends ton auto-analyse sauvage. Tu aurais pu être un artiste.



Le petit ouvrage d’Eliane Aubert-Colombani interpelle. Le lecteur ne peut se défaire de l’impression de mal-être qui semble habiter les situations et les personnages.
Une île malade ?
Une île qui ne parvient pas à faire éclore le neuf ?
Une île qui se ment ?

Il y a tout cela dans l’ouvrage d’Eliane Aubert-Colombani…Tout cela et même davantage puisqu’à la chaleur de la terre insulaire, souvent évoquée, se mêlent des textes venus d’un ailleurs que l’on ne pouvait pas même soupçonner :

La forêt toute d’une essence
quelle menace !
Elle parlera d’une même voix,
elle t’imposera son vert unique,
même l’ombre sera d’une épaisseur plombé.
Dans le marécage sans reflet
Quel crapaud osera chanter ?


(Eva Pallas)


2008-12-11

 

Il s’appelait Vincent….

 

Né à Séville en 1898, Vicente Aleixandre est décédé à Madrid en 1984. Poète majeur dans son pays d’origine, il est pratiquement inconnu en France malgré l’obtention du Prix Nobel de littérature en 1977. Il fut un partisan de l’Espagne républicaine durant la guerre civile mais ne quitta pas son pays après la victoire de Franco.

Son œuvre, issue du surréalisme, obliqua vers un lyrisme d’une grande limpidité avant d’être empreinte du sentiment persistant de la finitude..
Le poème que nous présentons est le premier texte de son recueil Histoire du Cœur paru en 1954. Nous avons tenté une traduction en langue corse.


TELLE L’AIGRETTE

 

Beau est le royaume de l’amour,

mais il est triste aussi.

Parce que le cœur de l’amant

est triste pendant les heures de solitude,

quand, à ses côtés, il regarde les yeux aimés

qui se posent, inaccessibles, sur les nuages légers.

L’amant est né pour le bonheur,

pour l’éternelle propagation de l’amour,

qui de son cœur s’épand

pour s’écouler sans limite

dans le cœur pur de l’aimée qui se donne.

Mais la réalité de la vie,

la sollicitation des quotidiennes heures,

même le nuage lointain, les rêves, le cours vol inspiré

du cœur inspiré qu’il aime,

tout conspire contre la permanence sans répit de la

flamme impossible.

Ici l’amant contemple

le jeune visage,

le blond profil adoré,

le corps gracieux qui, paisible, un instant dans ses bras repose ;

qui vient de loin et passe,

passe toujours.

Et tandis que ce corps sommeille ou gémit d’amour

dans les bras aimés,

l’amant sait que ce corps passe

que l’amour même passe,

et que ce feu généreux qui en lui ne passe pas,

assiste pur au très doux passage de ce qui éternellement passe

 

 

COM’E LANUGHJINA


Beddu hè u paesi di l’amori,

ma tristu hè dinò.

Parchi u cori di l’amanti

hè tristu mentri l’ori di sulitudina,

quandu, à i so fianca, fighjula l’ochja amati

chì si ni calani, inaccessibili, sopra à i nivuli lebbii.

L’amanti hè natu par a filicità,

par l’éterna sparghjitura di l’amori

chì si spandi di u so cori

par scorra senza cunfina

versu u cori schiettu di l’innamurata chì si dà.

Ma a materialita di a vita,

a sullicitazioni di l’ori d’ogni matina,

u nivulu luntanu, i sonnia, u cortu bulu assintimintatu

di u cori ghjuvanili tantu amatu,

tuttu cunghjura contra a pirmanenza senza rifiatu di a

fiara impussibula.

Quì l’amanti rimira

u visu ghjovanu,

u biondu prufilu aduratu,

l’essaru aggraziatu chì, chetu, par un’ mumentu in i so

braccia riposa;

chì veni da luntanu è varca,

varca sempri.

È intantu ch’idda sunnuleghja chirchinendu di piacè

in i so braccia,

l’amanti sa chè st’ essaru varca

chè l’amori anch’iddu varca,

è chè stu focu manilargu chì in pettu ùn varca,

assista chjaru, à u dulcìssimu passu di ciò chè par sempri trapassa

 

 

 

2008-12-11

FORME ANIMALE

Etienne Cesari Poésie

A Fior di Carta, 115 p, fev 200

 

Vous pouvez dire ce que vous voudrez mais il y a paroles et paroles. Certaines nous touchent alors que    d’autres ne feront jamais que glisser. La voix d’Etienne Cesari est de celles qui s’accrochent, vous laissant comme mort une fois entendue.

Je sais bien que les « savants » vont tenter de savoir pourquoi. Ils vont se mettre à creuser, à compter et vont nous proposer une théorie destinée à nous éclairer mais qui risque fort de nous laisser abasourdis et démunis ;

La forme animale est la langue de la bête et cette langue se moque des discours savants. Elle vient des abysses, voyage dans l’abîme et apparaît subrepticement pour dire ce qu’une partie de notre être sait même si l’autre moitié tente de le cacher.

La poésie nous écorche et pour écorcher Etienne Cesari est un véritable maître comme en témoigne la traduction qu’il propose :

 

Encre de la seiche

 

Au ventre ce grand vide

où logent toutes les peurs

de l’enfance

Même si le soleil du plexus

se lève quelquefois

pour te faire vivre

de fièvre

Il n’y a aucune illusion

pour effacer l’ombre

de la seiche son encre

triste

les viscères sont tachées

de mauvais rêves

 

Dans ce monde où la poésie cherche sa voie, très loin de la vanité et de la dictature de l’apparence, une voix semble avoir trouvé la sienne.

Je ne vous demande pas de l’écouter, elle se fait entendre d’elle-même. C’est la voix de l’ombre qui tente d’apparaître, c’est celle du fleuve qui ne veut plus se taire, c’est la voix multiple qui se fait une pour nous rappeler que la bête qui sommeille n’est pas morte.

Tant qu’elle vivra nous serons encore dans la patrie des hommes même si cette dernière n’a pas de drapeaux.



FORME ANIMALE

Stefanu Cesari

Puesia

A Fior di Carta, 115 p, fri 2008

 

 

Ditti puri ciò chè vo vuleti, ci sò parolli è parolli. Certi ci toccani quandu d’altri ùn farani mai chè sculiscià. A boci di Stefanu Cesari hè di quiddi chì s’appiccicani, vi lachendu com’è mortu quand’è vo l’aveti intesa.

Socu bè chè certi ani da circà parchì. S’ani da metta à misurà, à scavà è ci ani à sorta una tiurìa par metta lumu. Suventi i tiurìi nantu à puesìa ci lacani sdurduliti è mani bioti. Ci hè calcosa in u calcuseddu ch’ùn si laca agguantà.

A « Forme animale » hè a lingua di a bestia (« a lingua lla bestia » com’eddu dici Stefanu) è sta lingua quì ùn hà primura di u discorsu sapienti. Veni da l’infondu, viaghja in u bughju è sbocca in affacata par dì ciò chè una parti di a noscia parsona sà ancu s’è l’altra parti pugna di piattalla.

A puesìa ci sgranfia è par sgranfià, Stefanu Cesari si n’intendi :

 

Inchjostru ‘lla Sippia

 

T’aghju in corpu ‘ssu biotu tamantu

induva ghjàcini tutti i pauri

di l’infanzia

U soli’n a pitturiccia

si pò alzà certi volti

par fà ti campà di frebba

un asisti l’illusioni

chì sfaia l’umbra

di a sippia u so inchjostru

adughjatu

i viscari sò maculi

di sunniaccia”

 

In stu mondu induva a puesìa cerca a so strada, luntanu luntanu di a vanità è di a spacca, cresci una boci. Mancu ùn vi dumandu d’ascultalla, si faci senta da par idda. Hè a boci di l’umbra chì metti à affaccà, hè quidda di u fiumu ch’ùn pò stà bassu, hè a boci numarosa chì si faci una par dici chè a bestia chì pinciuleghja ùn hè ancu morta

Tantu ch’idda camparà saremu in a patria di i cristiani è di bandieri ùn ci ni sarà bisognu.

2008-12-11

 

La Petite Place

www.apiazzetta.com

a piazzetta

blog satirique, politiquement incorrect et parfois un peu méchant

 

Georges Perros a écrit que l’humour était « le lyrisme de la résignation ». Cette belle formule a le mérite de nous rappeler qu’il faut une sacrée dose de sensibilité pour savoir faire rire ou sourire. Il n’est pas certain pourtant que la résignation soit définitive, elle peut n’être qu’un repli stratégique destiné à faire croire à l’adversaire qu’on a renoncé à la victoire afin de lui faire faire un faux pas dont il ne se remettra pas.

- Vous la connaissez « la Petite Place » ? Non …pas celle qui est près de la fontaine de votre village, l’autre qui est un peu plus loin…

- Vous voulez dire la Petite Place qui est sur le web ? Le blog irrespectueux et politiquement incorrect ?

- Nous y sommes ! Vous l’avez dit avant moi …

- Et comment que je le connais ce blog ! Je me bidonne ! Chaque jour que Dieu fait (et il n’y a que lui pour savoir combien il en fait) je me jette dessus et je commence à rire à en pisser. Il y a même ma compagne qui vient voir et alors nous éclatons de rire ensemble…

- Votre compagne sait lire le corse ? Vous avez de la chance…la mienne n’y comprend rien…

- Je vous assure que la mienne apprend et apprend d’autant mieux avec ce blog caustique, autant dire que je n’ai jamais pensé qu’il fallait étudier dur pour apprendre vraiment !

- Tout cela ce sont des balivernes…Rappelez vous un peu ces instituteurs (ils n’avaient pourtant pas le label de l’IUFM et ne s’appelaient pas professeurs ) qui nous faisaient rire en classe. N’était-ce pas avec eux que l’on apprenait le mieux ?

- Oui, maintenant que vous me le dites, je suis d’accord avec vous. On apprenait mieux avec eux qu’avec ceux qui se prenaient pour des savants et qui avaient toujours la nuque droite et les jambes raides !

- Vous le connaissiez cet instituteur que nous appelions « Toussaint le Géomètre » ?Il prenait toujours pour exemples des choses de la vie courante afin de nous faire comprendre…

- Oui, c’est vrai, une fois, je m’en souviens, il dit ainsi à un élève un peu cancre : « Pierre, combien feraient tris pommes et deux poires ? Cela fait quatre Monsieur l’instituteur-répondit l’enfant- C’est bien Pierre, tu es arrivé plus près du bon résultat que la dernière fois. Et puis, tu en sauras toujours autant que ton père…lui qui me fait payer trois pommes pour le prix de quatre » Et tout monde éclata de rire sauf le gamin qui n’avait rien compris.

- Il est nécessaire de rire de tout car sinon nous allons nous mettre à pleurer sans répis et personne (par même le Seigneur) ne va pouvoir nous arrêter.

Tous nos remerciements à cette Placette et à tous ceux qui lui donnent vie. Elle est préférable à tous les médicaments, elle guérit de toutes les calamités et ne coûte rien à la Sécurité Sociale ! Mais que voulez-vous de plus ?


 

A Piazzetta

www.apiazetta.com


blogu scherzozu, politicamente scurrettu è certe volti appena gattivu

Ghjorghu Perros hà scrittu chè u spìritu era u lirismu di l’accunciamentu. Issa bella sprissioni ci faci arricurdà ch’eddu ci voli mondi sensibilità par sapè fà rida o surrida.
Ma mancu ùn hè sicuru chè l’accuciamentu sichi difinitivu, po dino essa una ritirata scherzozafatta par fà creda à u nemicu chè à vittoria un hè piu ricircata è fallu fà cusi un’sbagliu fatidicu.

- A cunnisciti « a Piazzetta » ? Nò… micca quidda vicinu à a funtana di u vosciu paesi, quidd’altra un pocu più luntana …

- Vuleti dì A Piazzetta nantu à u webu ? U bloggu scherzozu è puliticamenti scurettu ?

- Eccuci ! L’aveti lampata nanzi à mè….

- E comu chè u cunnosciu stu bloggu ! Mi campu ! Ogni ghjornu chè diu faci (è ùn a sà chè iddu quant’eddu ni faci) mi lampu annantu è partu à ridà prontu à sbisgicammi. Ci hè ancu a me cumpagna chì veni a veda è tandu ci campemu tremindui…

- A voscia cumpagnia sà leghja u corsu ? Seti scianzzosu.. a mei ùn ci cappisci da quattru à trè…

- A vi dicu, a meia impara è impara bè è meddu incù stu bloggu scherzozu chè ùn aghju mai pinsatu ch’eddu ci vulìa à studià mondi par amparà bè bè !

- Quissi so foli, invinitivi ghjà un’ pocu di sti maestri (ùn erani tandu stampidati da l’UIFM è ùn si chjamaiani micca prufissori) ch ci facìani sempri rida in iscola. Ùn era micca incùn iddi ch’eddu s’imparaia u meddu ?

- Iè, avà chè a mi ditti, possu di com’è vo. S’imparìa meddu incùn’ iddi chè incù quiddi chi si piddaiani par sapienti è chi aviani sempri coddu drittu è anchi stichitti !

- U cunniscìati stu stututori chè no chjamàiami Santu u Geometru ? Piddaia sempri l’assempii di i cosa di a vita par faci capì…

- Iè hè vera , una volta mi invengu, dici cusi à un’ alevu un pocu zuchinu : « O Pè, quantu farani trè meli è dui pera ? Facini quattru o Sgio stututori – rispondi u ziteddu- .Va bè o Pè s’hè passatu più vicinu chè l’ultima volta…Eppò quant’è u to babbu ni saparè sempri… ch’eddu mi faci pagà trè meli par u prezzu di quattru » È tuttu u mondu parti à rida rifranca u ziteddu ch’ùn avìa capitu nienti.

- Bisognu à rida di tuttu osinò ci emu da metta à pienghja senza riposu è nimu (mancu Cristu iddu stessu) ùn ci hà da puddè firmà.

I ringraziamenta à sta piazzetta è à tutti quiddi chì li danni fiatu ! Meddu chè una midicina hè, varici di tutti i nosci calamità è ùn costa nienti à a sicurità suciali ! Ma chì vuleti di più !

2008-12-11

 

 

Poésie corse : décès ou renaissance ?


Ne cherchez pas d’articles dans les médias, vous n’en trouverez pas ou si peu…Encore présente il y encore quelques années, la poésie corse n’intéresse plus les faiseurs d’opinion et peut être l’opinion elle-même.

Mais pourquoi ? Pourquoi cette forme d’expression que certains n’hésitent pas à qualifier de quintessence de la littérature n’arrive -t-elle pas, en Corse comme en France d’ailleurs, à crever le mur de silence qui semble la circonscrire à de petits cénacles ?


Jacques Fusina, le 15 juillet dernier, lors de la rencontre « Libri aparti » (organisée par les éditions A Fior di Carta, à Canari), a, à nouveau, formulé cette question récurrente qui nous taraude tous sans pour autant que les débats qui ont suivi aient pu nous apporter le début d’un éclairage.

Nous ne tenterons pas, à notre tour, de répondre directement à cette question. Nous nous bornerons simplement à constater qu’on ne peut parler d’une baisse d’intérêt pour la poésie en général car de nombreuses créations, à succès, ne sont pas obligatoirement dépourvues de poésie et que ce qui pose donc problème c’est la poésie du poème. Ce texte qui n’est ni chanté, ni mis en scène, ni agrémenté de mille et une manières.

Un peu comme si le lecteur voulait bien se laisser séduire par la poésie diffuse d’une œuvre qui ne revendique pas obligatoirement cette dénomination tout en refusant obstinément le nectar dense d’un recueil.


Et pourtant, comment rester insensible aux effets de certains textes rédigés en langue corse que, François Michel Durazzo, a eu l’heureuse idée de réunir au sein d’une anthologie publiée en 2005 et qui mériterait de devenir le livre de chevet de tous ceux qui s’intéressent à notre littérature. (A Filetta. Onze poètes corses contemporains. Editions PHI, 309 p)

Nous avons choisi de vous présenter un poème de Ghjuvan Ghjaseppu Franchi qui a retenu notre attention et force notre admiration. Par sa dimension universaliste et son lyrisme maîtrisé, ce texte est plus qu’une œuvre, c’est, nous semble-t-il, un véritable chef d’œuvre.


Qu’on ne vienne plus nous dire que la poésie des régions est un mix de ringardise et de nostalgie passéiste, elle peut bien au contraire rivaliser avec les plus beaux textes qu’ils soient écrits en grec, en latin et même…en français. Amoureux de langue de Boileau cessez de croire que la beauté, l’élégance et la hauteur de vue ne peuvent s’exprimer que dans la langue façonnée par la royale Académie. A croire cela vous ne serez bientôt que les derniers. A tenter de le faire croire vous n’apporterez aucune plus value au débat.



Vis cosmica



Di quandu in quandu sò ghjudeiu

Ghjudeiu di l’Esodu è Ghjudeiu di u Ritornu

M’anu fattu sappiente in le Meriche

Sò butticaghju ghjudeiu in u vintesimu circondu di Parigi

E me unghje sò firmate in li muri bianchi di calcina

È u sangue di li me manu

Sò u Ghjudeiu vivu è tistimone annantu à a tarra di l’omi

Hè isciuta a me sterpa quand’ellu nascia u mondu è in la sfiacculata di u frattempu

M’anu chjamatu à quandu Diu à quandu cane

À quandu Omu

Ma lu me pettu hè tabernaculu fidu ci tengu un sognu vechju

U sognu vechju di i mei

L’altri Ghjudei


Tante altre volte sò africanu

Sò l’Africanu u più neru di l’Afriche nere

Sò l’Africanu chì canta à voce grossa in li campi di u Misissipi

Sò quellu pastore sfilanciatu arritu da poi sempre à l’appiccià di i mondi

Sò quellu di e sicchie è quellu di e timpeste

Sò quellu di e fureste

Sò eiu l’esilatu anticu u foscu di centu paesi

M’hà suminatu u ventu gattivu


Africa mamma di l’omi a funa di i seculi avvigne è mi s’avvutula

È lega à turcinella

È mi ne stò mutu cum’è u tempu in le strette d’Aubervilliers

Ingutuppatu d’un mandillone cù a me spazzura in manu

Sò l’Africanu


Sò l’Arabu di induv’è Renault chì un ghjornu si ne volta

Ed eccumi à issu scornu di sole vechju

Maraviglia è spentafurtuna

Sò l’Arabu chi si ne posa à tagliu di e cunfine vane

Ed eccu in mè atturchjate è nudicute

E pacenzie mille di l’alivu arradicatu

Strappatempu à longu andà di li me feste riccamate

In le cose cuntinivate

A morte taglia à farru dolce

Duv’è noi Arabi


Ma nisuna morte gentile

Pò scute inseme li mio capi

L’alta cundanna hè d’esse vivu

In tutti l’Omi


Forse lu Tempu


Vis cosmica


Parfois je suis juif

Juif de l’Exode et Juif du Retour

On m’a fait savant aux Amériques

Je suis commerçant juif à Paris dans le vingtième

Mes ongles sont restés dans les murs blanchis à la chaux

Et le sang de mes mains

Je suis le Juif vivant qui témoigne sur la terre des hommes

Ma race a vu naître le monde et dans la flambée de

L’espace de l’entre temps

On m’a dit tantôt Dieu tantôt chien

Parfois Homme

Et ma poitrine est un tabernacle où je garde un vieux rêve

Le rêve de ceux

Qui comme moi sont juifs


Je suis aussi bien souvent Africain

Je suis le plus noirs des Africains de l’Afrique noire

Je suis l’Africain qui chante d’une grosse voix dans les champs du Mississipi

Je suis ce pasteur dégingandé debout depuis toujours où les mondes se touchent

Je suis l’homme des sécheresses et l’homme des tempêtes

Je suis l’homme des forêts

C’est encore moi l’antique exilé l’obscur de cents pays

Un vent mauvais m’a dispersé graine


Afrique mère des hommes la corde des siècles m’entoure s’enroule sur moi

Et me serre

Et je demeure muet comme le temps dans les rues d’Aubervilliers

Emmitouflé d’un grand manteau mon balai à la main

Je suis l’Africain


Je suis l’Arabe de chez Renault qui rentre un jour chez lui

J’ai retrouvé ce coin de soleil ancien

Merveille bonheur éteint

Je suis l’arabe assis au bord de vaines étendues

Et voici en moi torses et noueuses

Les mille patiences de l’olivier enraciné

Qui à la longue brise le temps de mes fêtes brodées

Dans la continuité des choses

La mort coupe à fer doux

Chez nous les arabes

Mais nulle mort secourable

Ne peut faire tomber toutes mes têtes

La haute damnation est d’être vivant

En chaque homme


Le Temps peut-être…



Rien à ajouter si ce n’est : Bravo Monsieur Franchi !

 

2008-12-11



OUVREZ LE FEU

 

cabral tristan

 

 

 

Poèmes de Tristan Cabral
Editions Plasma, Paris, 1975.


C’est en 1975 que le petit ouvrage de Tristan Cabral parut aux éditions Plasma. Je ne sais si le livre s’est bien vendu, je puis assurer qu’il s’est arraché.
Mai 68 s’estompait, VGE était aux commandes depuis une année, la nostalgie ne s’était pas encore installée et il nous fallait une voix pour que chante la révolte toujours présente. Cette voix avait un nom qui sonnait comme une gifle : Tristan Cabral, elle avait aussi son grimoire aux odeurs sulfureuses : Ouvrez le Feu.

Bien sûr les noms et les thèmes nous faisaient vibrer : Gilles Tautin, Pierre Overney, les ghettos de Harlem, le Printemps de Prague, « les peuples oubliés qu’on massacre en silence », Gabrielle Russier… L’instinct de révolte avait trouvé son troubadour et celui-ci savait trouver les mots qui nous convenaient.
Le petit ouvrage passait de main en main, les textes furent recopiés, photocopiés, déclamés dans les réunions. C’est un miracle que j’en conserve encore un exemplaire usé dans ma bibliothèque ce qui me permet, de temps à autre, de déguster ce nectar comme on déguste une eau de vie.
 
On aurait tort de penser que Cabral se réduit au chantre de la révolte. Aucun poète digne de ce nom n’est réductible à quelque chose car le poète est toujours autre. Croit-on le saisir qu’il nous fait une pirouette, veut-on l’enfermer qu’il est déjà dehors. Les étiquettes et les catégories lui sont étrangères car son premier message est de dire et de redire ce qui tant de fois a été dit : il est l’esprit de liberté par excellence cet esprit qui trouve son fondement dans la résistance à toutes les oppressions.

C’est un texte tendre, très tendre et très émouvant que je vous propose aujourd’hui. Cabral l’insoumis aurait-il à ce point baissé la garde qu’il en serait devenu un militant de la « chanson douce » ?
Ceux qui s’interrogent devront méditer sur le fond d’infinie douceur qui préside à toute révolte, la fonde et la prolonge afin d’alimenter ce mythe indispensable à nos légendes.



La Saint-Jean

Il passe dans la brume un vol de migrateurs
 et comme chaque automne il me reste ces fleurs
 que je cueille pour vous dans les champs de houblons
 mais dites vous reviendrez, j’aime tant vos cheveux blonds
 les filles à marier m’invitent dans les champs
 les jolies fiancées me croisent en se moquant
 mais je vous garde tout mon amour je vous attends
 pour sauter avec vous les feux de la Saint-Jean…

Et nous irons aussi faire la ronde au village
 et nous rirons de tout parmi les foins coupés
 je vous prendrai la main mais je resterai sage
 comme une image, promis, mais dites vous reviendrez ?

Les fleurs sont déjà rouges dans les avoines blondes
 les vieux disent qu’à présent vous êtes femme du monde
peut-être enfant rieuse m’avez-vous oublié
on fête les vendanges dans l’or des peupliers.

Oh ne m’invitez pas j’écraserai vos pieds
 je ne sais plus danser ni valse ni bourrée
 les violoneux m’appellent par-delà les collines
 mais c’est en vain, on dit que j’ai mauvaise mine
 ce n’est pas triste allez, la Saint-Jean reviendra
 vous me trouverez bien quand je vous manquerai
 alors les vents du nord dirigeront vos pas
 vers la place déserte où je vous attendrai….